Inactuelles, 60 : Réfugiés, rançonnés, humiliés

Oui c’est vrai, j’ai pensé à Dostoïevski, Humiliés et Offensés, et aussi un peu à Primo Levi (Les naufragés et les rescapés, I sommersi e i salvati, Einaudi 1986, Gallimard 1989) – je dis ça pour ceux qui lisent encore des livres, pratique désormais honteuse, quasi clandestine. Pourtant si l’on n’a rien lu il est presque impossible de comprendre ce qui se passe sous nos yeux. Ulysse jeté au rivage des Phéaciens apparaît nu couvert d’algues devant Nausicaa vierge royale qui ne s’en émeut pas : elle le fait laver et l’accueille comme un réfugié (elle lui promet refuge, que son père accorde).

Nous sommes dans le ciel du mythe et les choses pouvaient être différentes, je le reconnais. Mais l’encéphale humain n’a subi aucune modification depuis les temps homériques, mêmes traits culturels, mêmes affects personnels, surtout dans une même sphère de civilisation, la Grèce, l’Europe. Qui d’emblée se veut si différente de l’océan barbare (ceux qui ne savent articuler que barbarbar, loin de toute langue) que tout échange ou communication avec la menaçante Asie (des Perses, pour faire court) semble à jamais vouée à l’échec. Nous restons gréco-romains et quelque peu judéo-chrétiens, tout l’ailleurs même proche nous est prodigieusement étranger, quel effort nous faisons même pas payé de retour, puisque, on le dit sur tous les tons, les attouchements et viols de Cologne et d’ailleurs impliquaient aussi des demandeurs d’asile – combien ? on ne sait, on ne saura pas. De toutes façons la fièvre estivale est bien retombée, et son acmé terrible, l’image en boucle de ce petit noyé syrien sur une plage turque. On ne peut pas longtemps penser à ça, le turn-over médiatique ne le permet pas, passons à autre chose, n’importe quoi, la barbe de Macron, que sais-je.

On choisit donc de ne pas voir que l’afflux de demandeurs d’asile, syriens ou prétendus tels, irakiens, afghans, soudanais, érythréens, se poursuit à bas bruit mais dans des conditions encore pires, mer démontée, campagnes glacées. Des mafias de passeurs ayant pignon sur rue en Turquie vendent à prix d’or des canots submersibles, des gilets de perdition, et chaque jour d’autres enfants se noient avec leurs parents dans les eaux glacées du calcul égoïste. Pour des raisons diverses mais bien connues la France n’est pas très attractive, alors nous ne voyons rien ou presque ; tous ces gens se précipitent en Allemagne, qui pour se racheter de la souillure nazie (dit-on souvent, mais aussi en fonction de calculs économiques et démographiques) leur a promis un peu inconsidérément accueil, emploi et intégration. Sans apprentissage de la langue du pays hôte, pas d’intégration possible ; et comment rendre germanophones un million de personnes arrivées depuis un an, à terme plusieurs millions ? Tâche hors de portée car les structures ad hoc, quand elles existent, sont débordées. Imaginons, à l’échelle, 50 millions d’Européens débarquant en Chine et apprenant le mandarin dans des conditions aussi précaires, oubliant quasiment leur langue maternelle. Dans le rétroviseur la planète natale a déjà disparu, Dieu sait quand on la retrouvera, peut-être jamais. Là-bas c’est l’horreur, la destruction quotidienne, le massacre venu de partout, les tortures, les viols, l’esclavage comme un bétail. Ici c’est une autre planète où il faut bien vivre désormais.

Et voici une nouvelle humiliation, qui ne peut frapper que les familles, car les hommes célibataires arrivent les mains dans les poches. Dans certains pays d’accueil, le Danemark par exemple mais pas seulement semble-t-il, des lois iniques sont adoptées dans une urgence suspecte. Sous la pression de mouvements populistes et xénophobes, des gouvernements qui versaient déjà au bord de ces abîmes décident de confisquer toutes les pauvres « richesses » de ces Misérables, au-delà par exemple de 1500 euros, pour financer leur accueil, une taxe hôtelière en somme. Une première mouture danoise de cette loi torcheculative (Rabelais) stipulait même de confisquer les bijoux, jusqu’aux alliances et bagues de fiançailles. Il semble que ce soit un article vengeur du Washington Post, comparant cette iniquité aux spoliations nazies à l’encontre des juifs, dents en or comprises, qui ait fait reculer en ce royaume le quelque chose de pourri dont parle Hamlet. Rappelons que dans cet Etat membre de l’UE la Reine doit encore entériner la loi. On croit que ces gens couronnés habitent Disneyland, mais on ne voudrait pas être à leur place. On parle toujours du modèle scandinave à propos de démocratie, d’écologie, d’intégration, d’assimilation même pourquoi pas. Ce n’est pas du tout ce que l’on croit, et de moins en moins. Pas dans deux ans ! non, dans dix mois, demain moins encore.

L’homme européen étant le même partout, sa détermination de Danois n’est au vrai qu’un épiphénomène. J’entends par là que sans tenir compte de la nécessité historique qui pousse à l’exil des familles entières, ces nouveaux Juifs errants on les considère souvent…comme des juifs justement. S’ils fuient tous leur patrie c’est qu’ils ont leurs raisons, un tantinet suspectes et que rien ne nous oblige à comprendre, moins encore à approuver. D’ailleurs on sait que beaucoup ont fait des études et ne sont pas si pauvres que ça n’est-ce pas, comme les juifs en somme. Les vieux réflexes européens sont encore bien agiles. Une dirigeante a cru changer le cours de l’Histoire d’un claquement de doigts, mais comme dans un album de Tintin l’élastique lui revient sur le nez. Ce n’est pas grave si elle remet sa politique sur les rails. Mais où sont les rails ?

Alain PRAUD

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s