Inactuelles, 59 : Le temps des enfants assassins

En guise de voeux de nouvel an je vais rester sobre : je vous souhaite d’abord, avant même votre propre santé, de ne pas avoir d’enfants assassins. Oui, on n’y aurait pas pensé il y a vingt ans et même dix, à ces voeux-là. Sauf que l’Histoire, comme ces mouvements tectoniques qu’on ne voit pas venir jusqu’à ce que la faille cède brutalement, a elle aussi cédé ces derniers temps, révélant des failles inaperçues jusque là : sociétales, civilisationnelles, peut-être anthropologiques. Une lecture rapide de ce blog ne le révèle peut-être pas, il n’y a que bienveillance ici, les gens que je pourrais trouver laids et nuls et malfaisants sont en général ignorés, je réserve mon énergie positive à qui en vaut la peine, musiciens souvent, illustres ou non, et surtout non qui a ma préférence. Restons positifs.

Restons positifs aussi dans l’adversité du positif, car cela devient un exercice de haute voltige. Dans la guerre, car c’en est une et désormais mondiale (un attentat par jour depuis le début de cette année) que la civilisation (il n’y en a guère qu’une, celle des Lumières) mène contre une barbarie protéiforme mais toujours prétextant une religion, un nouveau front vient de s’ouvrir et non le moindre : nos enfants et même mineurs sont partie prenante, revendiquent le martyre après avoir égorgé des juifs. Il y a une année encore je n’aurais pas imaginé devoir imprimer des phrases aussi absurdes. Mais l’absurde resserre sur nous son étreinte, comme dans les romans de Kafka. Vous pensiez impossible qu’un brave garçon vivant chez ses parents se transforme soudain en « une formidable vermine »(La Métamorphose) ? Grâce à ce nouveau dieu et veau d’or, l’internet, c’est peut-être déjà fait, et ça va mal finir.

Mais il y a une différence et non des moindres. L’humour ravageur de Kafka, Charlie puissance dix au moins comme l’ont montré Deleuze et Guattari (Kafka, pour une littérature mineure), cet humour très noir invectivait le XXe siècle et au-delà, la preuve. Car chacun de nos jours est devenu un roman de Kafka, une nouvelle au moins. Par exemple jamais encore le seul fait de boire un verre en terrasse ne valait une rafale d’armes de guerre, sauf pour certains illuminés. Nos enfants sont devenus des cibles de guerre du seul fait qu’ils existent et vivent. Ceux qui les visent ont renoncé à exister et à vivre, et sont parfois aussi des enfants. Pourquoi ? Comment ? C’est tout ce qui devrait nous occuper. C’est ce qui m’occupe.

Naturellement je ne prétends pas, chétif, formuler lumineusement le problème et apporter la solution à ces maux gravissimes et en partie nouveaux. Un gamin qui aurait pu être le mien, 16 ans à peine, a entrepris d’égorger en pleine rue un enseignant portant kippa, qui n’a dû son salut qu’à l’épaisseur de la Torah et tout de même à l’intervention des passants. Ce que ce gamin avait dans la tête est un mystère épais, d’autant que loin d’être déstabilisé par son arrestation et son échec il revendique hautement son acte, au nom d’une idéologie dont il ne sait rien, qui se réclame de fragments d’un livre qu’il ignore encore davantage. Les socio-psy sont déjà en première ligne : frustration sociétale, familles déstructurées, échec scolaire, absence du père, religion vacillante, alcool et drogues, soeurs dans le porno, liste non close. D’abord ces conditions ne sont pas forcément réunies, peuvent être absentes, même. Et puis ils peuvent bien s’agiter : les autres disent qu’il faut réagir, mitrailler Babylone (Paris), tuer des juifs responsables de tout depuis toujours comme l’ont écrit Hitler et avant lui la police des tsars, après lui Staline et le prétendu complot des blouses blanches. Le monde a longtemps été bipolaire, puis on l’a cru multipolaire, maintenant on le voit en plein chaos sur des bases pseudo-religieuses. Pendant des siècles on a reproché aux juifs d’être des sans-patrie poursuivis par le crime de Judas ; maintenant on leur en veut à mort d’avoir un pays et de le défendre contre des voisins qui lui dénient le droit à l’existence. Antipolaire, déboussolé. Comme le réchauffement climatique, cela s’est passé en si peu d’années que personne n’a eu le temps de forger les concepts adéquats. Et voilà que nos enfants portent des ceintures d’explosifs.

Et à propos de ces ceintures, on a cru ici et là pouvoir ironiser qu’elles tuaient assez peu hors leur porteur. Colossale bêtise, car en Turquie un seul explosé tue 10 personnes en plein air, en tuerait 200 dans un lieu confiné. La médiocre qualité des explosifs n’est nullement un aveu de faiblesse, seulement un temps d’adaptation. Daech fourbit contre nous des armes déjà connues chez lui où la mort de masse est une habitude depuis 50 ans. Mais sommes-nous prêts à 200 morts dans une église, 500 sur un marché, bien davantage ailleurs, sans nous en prémunir ? Y sommes-nous préparés, circonstance terrible, si ces assassins sont nos enfants ? La réponse est non, pour des raisons sociologiques, éthiques, et métaphysiques.

On nous dit, c’est la vulgate désormais, que nos gamins se sont « radicalisés sur internet » à l’insu de tous, parents, cousins et cousines, copains et copines, enseignants et éducateurs. Pascal fait dire au Christ (il l’entend le lui dire) : Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé. Descendons de plusieurs étages dans la pensée : l’ado qui va chercher les sites djihadistes n’y va pas par hasard ni sur un coup de tête. Le web et ses déclinaisons serpentines n’est qu’une instance de vérification, la haine mortifère s’est construite en amont, et les escouades de sociologues qui défilent en ce moment sur les plateaux télé n’y feront rien car le réel est têtu et résiste à leurs outils forgés du temps où tout allait bien en apparence. Personne n’a rien vu venir, même pas Bourdieu, c’est dommage mais il faut s’y faire. Un redoutable cocktail d’auto-suggestion négative, de laïcisme à oeillères, de mémoire instrumentalisée, de laxisme intéressé et de mégalomanie inculte, a conduit à l’agression de Marseille, unique en France depuis Louis XIV si j’ai bien compris. On tuait pour toutes sortes de raisons, pas pour ça. Et dans sa tombe il me semble que j’entends Bourdieu grogner : Rendormez-moi bande de cons.

Alain PRAUD

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