Inactuelles, 58 : Delenda Carthago (détruire Carthage)

Dans les années 80 de l’autre siècle, que le monde nous envie sauf Daesh, nous avons pris notre pied d’une façon pas possible. Mon bar favori, que je hantais jusqu’à la fermeture, était juste en face du night-club où j’avais une bouteille à mon nom, Alain Prost voyons, qui avait inspiré au barman du bar d’en face un cocktail original, le Formule 1, qui comportait cinq alcools, pas moins. Une nuit qu’il y avait par hasard des contrôles de gendarmerie nous sommes restés pris en otages dans le bar jusqu’à l’aube (racontant cette histoire en Angleterre au chauffeur du maire de Harrogate, lui-même solide buveur, « trapped in a bar » lui a fait entendre « in a barn », vrai que ça venait d’un pays de ploucs, nous en rions encore. Plus tard avec des Ecossais j’ai partagé des soirées « cheese and wine » où chacun apportait l’un et l’autre, et qui finissaient par une dégustation comparative de whiskies, blended or not…Et ces gens étaient Témoins de Jehovah…

C’était la vie alors( et je n’en suggère que la pointe de l’iceberg), ce devrait l’être encore si des égarés de l’espèce humaine n’avaient pas entrepris de la rendre impossible, en mitraillant concerts rock et terrasses de cafés, tueries symbolisant clairement selon eux la punition d’un monde voué à la perversion et l’idolâtrie. Je ne dis pas, je ne l’ai jamais dit, que la vie au bistrot ni le no-limits qui s’en suivait était le nec plus ultra de la civilisation. Seulement un mode de vie un peu atypique certes mais qui ne dérangeait vraiment personne, pas en tout cas jusqu’à justifier des meurtres. S’il y avait délinquants on leur souriait, eux aussi souriaient. J’ai échangé des toasts avec d’authentiques gangsters, mes anciens élèves. So what ? Je comprendrais volontiers l’indignation d’un musulman sincère, et sa volonté de protéger ses filles de ce monde dépravé – même si je n’y ai jamais constaté d’outrages aux femmes. C’était une autre époque, me direz-vous.

Oui, une autre époque, et même un autre monde, car la règle du jeu a changé, et en peu de temps. Jusqu’à ces jours-ci on pouvait se tackler, même rudement, même à la limite du carton rouge, parce qu’on jouait tous la même partie. Dès le 7 janvier tout a changé, mais tout le monde ne l’a pas compris, la liberté d’expression vous savez, chose si relative…Cette fois les choses sont aveuglantes même pour ceux qui refusent de voir : des gamins décérébrés et drogués ont assassiné de façon indiscriminée des jeunes de leur âge, de toutes nationalités (19) et forcément parmi ceux-là des musulmans et nombreux. Je le dis tout de suite : la repentance sociologique ne m’intéresse pas, c’est peu dire même, je lui pète au nez comme on dit en chinois pour signifier qu’aucun débat n’est possible.

Et en effet il n’y a pas de débat possible avec la bande armée qui veut qu’on l’appelle Daesh, on se tamponne de ce que ça signifie, à la limite c’est une invention de ses proches ennemis, c’est comme les Sioux, les Apaches, les Algonquins, allez-y voir. Une secte dévoyée dès l’aube du rêve qui l’a fait naître. Je sais comme vous tous que ça résume « Etat islamique pour l’Iraq, etc » mais je m’en fous, c’est juste une bande armée (par les monarchies du Golfe), comme les « Grandes compagnies » qui écumaient les campagnes médiévales pendant la Guerre de cent ans. Seulement des brigands, sans religion, sans foi ni loi, sans feu ni lieu. Des brigands.

Ces brigands ont eu les yeux plus grands que le ventre, et comme la grenouille de La Fontaine ils vont mourir de cette démesure. Certains disent que c’est une guerre de trente ans, voire de cent ans. Je ne le crois pas du tout, justement à cause de ces erreurs stratégiques. Il ne faut jamais sous-estimer l’adversaire, mais le surestimer est pire encore car inhibant l’action ; or les idéologues augmentés des survivants de Saddam, qui constituent la hiérarchie opérationnelle de Daech, comportent certes des éléments intelligents (si l’on peut parler d’intelligence en ces matières), mais aussi beaucoup d’idéologues fumeux, délirants et drogués au Captagon, comme leurs exécutants. Ces gens sont en train de creuser leur tombe à force d’erreurs stratégiques maquillées en victoires tactiques.

Car non seulement ils n’ont pas réussi à tétaniser la jeunesse française, admirable jeunesse, qu’ils visaient ; mais bien au contraire ils l’ont galvanisée contre eux. Cette guerre qui leur importe, la seule qui leur importe, ils l’ont d’ores et déjà perdue. Ils ont mitraillé indistinctement des gens de toutes origines, de toutes cultures, des soeurs tunisiennes qui fêtaient un anniversaire, des couples mixtes, et ainsi de suite. Je le répète, il faut se garder de surestimer l’ennemi. En l’occurrence il s’est montré très con. La prochaine étape est sa destruction programmée.

Avec un avion civil abattu, la Russie de Poutine a enfin mesuré la menace. Avec eux on va sans doute l’emporter, mais au prix d’innombrables victimes civiles dont ils n’ont cure, selon la doctrine du KGB comme jadis au Liban : tu prends mes agents en otages, je réplique en t’envoyant dans des valises des morceaux de tes soeurs, copines, tantes et cousines. En effet ça calme, même si en Afghanistan ça n’a pas suffi. Contre le monstre absolu on verra, pas sûr que ça suffise non plus, surtout avec les combattants étrangers qui ont coupé tous les ponts. Ce que ça annonce c’est une guerre sans merci, sans prisonniers, sans humanité puisque l’ennemi est d’avance déshumanisé. La plus inhumaine de toutes les guerres jusqu’à présent. Dans cette entreprise dangereuse pour la pensée et la civilisation l’ennemi nous tend les bras : Kouffars, vous aimez la vie, nous vous anéantirons car nous aimons la mort. Il n’y a pas d’autre réplique à une telle déclaration de guerre qu’un programme d’anéantissement en effet, qui est un problème philosophique majeur, car ces nihilistes quels qu’ils soient ne sont pas simplement des rats ou des cafards. Sinon le Zyklon B va être en odeur de sainteté.

Nous y voilà, car ces décervelés volontaires nous ont conduits, nous autres civilisations millénaires et multimillénaires (n’oublions pas la Chine, partie prenante qui n’a pas encore donné sa mesure : le jour où elle interviendrait le problème serait réglé, mais qui le souhaite ?) à des choix de barbares. On peut imaginer une barbarie temporaire, mais ça n’existe pas vraiment, ça ne s’est jamais vu. Dès qu’on aura décidé, en fait accepté, de calciner femmes et enfants des barbares pour préserver nos concerts de rock et cafés en terrasse, on aura basculé dans une semblable barbarie, sauf qu’elle sera sans images. Ne nous racontons pas d’histoires, cette guerre-là, très sale, a déjà commencé, et le recentrage russe va être saignant. Dans l’indifférence américaine, et la quasi indifférence française après la piscine de sang du Bataclan. Tout le monde dira (et moi-même je le dis déjà, je l’assume contre mon tempérament, contre mon gré s’il le faut) : oui, c’est la guerre ; oui, car c’est la guerre ; oui, puisque c’est la guerre. Trois entorses successives à la civilisation, pour laquelle la guerre n’est que l’exception ultime, en se pinçant le nez et fermant les yeux.
C’était la même chose quand nos parents ont accepté sans sourciller les bombardement massifs de Dresde, de Tokyo, de Hiroshima et Nagasaki (on devrait s’indigner plus encore de Nagasaki, uniquement destiné à prouver à Staline qu’on avait plus d’une bombe – à Staline et personne d’autre, le Japon déjà à genoux). Mais Staline, ami d’hier, était déjà l’ennemi d’aujourd’hui, et il fallait montrer ses muscles. Je veux dire que le peuple de Syrie, en particulier les sunnites de Rakka, prochaine bataille annoncée, peut coudre des linceuls par milliers, car son anéantissement est programmé puisqu’il a fait allégeance à Daech. Connaissant désormais la résilience fanatique de ce groupe dément, la bataille sera totale. Pour parler vrai il n’y aura plus de civils. Comme à Berlin en 1945, où Staline a aligné plus de 3 millions de combattants, dont des unités dédiées au viol des femmes allemandes et d’abord à ça.
Nous n’avons pas les régiments de Staline ? Pas encore.

Il n’y a plus aujourd’hui sur notre planète qu’une seule civilisation – très imparfaite certes, mais comme disait Churchill « la pire, à l’exclusion de toutes les autres. » Selon un discours récurrent, et qui risque de devenir envahissant dans les mois qui viennent, les exceptions aux libertés, les militaires partout, c’est la menace principale. Si j’étais cynique – faiblesse humaine que je suis prêt à partager si l’on m’y oblige, elle doit avoir son charme – je dirais chiche, vas-y, fais-nous un bel attentat mais pas petit bras, avec des milliers de morts, plus fort qu’à Manhattan, man. Alors oui tes fidèles rentreront sous terre et le sol sous leurs pieds sera du feu. Fussent-ils des millions. Mais cette fin du monde tu ne la verras pas car tes frères eux-mêmes t’auront neutralisé avant, inch’allah.

Alain PRAUD

4 commentaires sur “Inactuelles, 58 : Delenda Carthago (détruire Carthage)

  1. Je ne sais pas lire dans le marc de café. Cependant, je pense qu’effectivement, si Daech, qui n’a pas de stratégie politique à proprement parler, titille malencontreusement les mastodontes non démocrates que sont la Russie et bientôt la Chine (qui si elle n’a pas encore été touchée, commence à sentir le vent des boulets qui passent) ça va se terminer par une guerre implacable, sans fioritures droitdel’homistes, genre terre brûlée au napalm et autres produits que les spécialistes de l’armement ne cessent d’inventer. Les civils ? quoi les civils ? ils seront laminés au bénéfice du doute et d’ailleurs sans analyse préalable. Tes références aux comportements des alliés pendant la seconde guerre mondiale sont justes. Qui reproche aujourd’hui aux américains les tapis de bombes largués systématiquement sur les populations civiles allemandes (et françaises) et les deux bombes A sur le Japon ? Autres temps autres mœurs ? sûrement pas. La vraie guerre est sale depuis la nuit des temps et ça n’est pas près de changer.Les occidentaux apprentis sorciers ont fabriqué Daech ? Ils le détruiront dans les pires conditions, contraints et forcés.

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    1. En effet, j’ai lu la semaine dernière que l’armée chinoise, après avoir envoyé en vain des grenades lacrymogènes et offensives, a fini par passer au lance-flammes une dizaine d’islamistes qui s’étaient enfermés dans une grotte…

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  2. Le titre de cet article est trompeur. En effet, la redite permanente de Caton l’Ancien lors des guerres puniques est très exactement  » Delenda est Carthago »; i.e « Il faut détruire Carthage ».
    Cet article est plus une question qu’une affirmation, et ne tranche pas entre deux comportements. Caton l’Ancien avait tranché jusqu’à ce qu’il obtienne satisfaction. La vraie question est : c’est eux ou nous. Avez-vous fait la guerre ? Avez-vous même fait votre service militaire ? Que feriez-vous devant un ennemi qui vous met en joue? Choisissez.

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    1. Je croyais être clair, et je veux détruire Carthage, comme Caton qui trouvait le Sénat romain (l’ONU, l’OTAN) bien attentiste. Certains lecteurs, et des plus intimes, ont trouvé cet article inutilement violent. Et non seulement je veux détruire Carthage mais je suis prêt, en dépit d’un humanisme que je revendique (sinon à quoi bon le titre de ce blog ?), à supporter, aux deux sens désormais, les immenses atteintes aux droits humains dont s’accompagne toute guerre, a fortiori d’extermination. Simplement je n’ai rien voulu laisser ignorer de ce que cela implique. Ce sera très sale, ou rien. Merci à vous de me lire.

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