Inactuelles, 57 : Religion et prostitution (pour Loubna Abidar)

Je ne connais pas Loubna Abidar, je ne connais pas non plus le film qui apparemment l’a rendue célèbre, mais je le dis tout de suite pour que ce soit bien clair : fussé-je aussi aveugle que Ray Charles je ne changerais pas une virgule à ce que je vais écrire, car mon propos n’est pas là, mais pas du tout. Je veux dire que je me tamponne absolument de la qualité absolue, relative, que sais-je, de l’objet cinématographique où elle intervient, et fût-il nul que cela n’aurait aucune importance, et y fût-elle nulle elle-même moins encore. Car ce film a été interdit au Maroc par un ministre qui ne l’avait pas vu, et l’actrice condamnée à mort (avec début d’exécution) par des crétins incapables de regarder un film digne de ce nom.

Puisqu’il ne s’agissait pas de cinéma, à aucun moment. Au sommet du pouvoir marocain il n’y a personne qui soit capable de penser le cinéma comme travail sur le monde réel (et non son apparence déjà travaillée). En revanche il y a là comme ailleurs des bureaux pléthoriques de flics de la pensée, yeux et oreilles ouverts en permanence pour bien contrôler, censurer, caviarder, punir. Ces gens sont les Assis que disait Rimbaud (vers 1871). Ces gens sont les restes fossilisés de ces assis-là. Ils ont fusillé Lorca, anéanti Mandelstam, suicidé Maiakovski, fait mourir de faim Tsvetaieva. Si je n’incrimine pas les nazis c’est que de chez eux tous les poètes avaient fui, et les philosophes, sauf hélas Heidegger. Hélas, et encore hélas. J’y reviendrai peut-être.

Et c’est, me direz-vous, bien de l’honneur que je fais au royaume chérifien que de le comparer au stalinisme dans sa pureté des années 30. Ou bien de l’indignité, car après tout Mohamed VI est plutôt moins autocrate que son père Hassan II, qui n’a pas trop laissé de bons souvenirs à ses opposants – pour la plupart anonymement ensablés dans les parages de Tazmamart, le goulag local. Et cependant, nuance pour nuance, il me souvient d’un pays où en 1981 je n’ai pas vu une femme voilée mais des étudiantes chaleureuses qui me félicitaient de l’élection (j’allais écrire de l’érection…) de François Mitterrand, comme si s’ouvrait devant le Maroc ami de la France une ère de nouveaux possibles, nouveaux voire inouïs. J’ai déjà raconté (« Un barbare au Maghreb », novembre-décembre 2011) comment avec ma jeune compagne nous avons été reçus à bras ouverts dans une famille éclairée, et cependant traditionnelle, de la bourgeoisie de Fez. Chaque instant de ces agapes fut pour moi une leçon d’histoire comme on en a peu, surtout quand on ne voyage pas ou organisé (c’est la même chose, autant rester chez soi). Chaque parole versée dans notre oreille avait un sens, nous rendait responsables de sa diffusion, jusqu’à Mitterrand s’il se pouvait, dieu vivant pour les étudiantes marocaines. Mais il était déjà très occupé…

Que voyons-nous aujourd’hui ? Deux choses au moins. D’une part le tourisme mondialisé a frappé ce pays comme peut-être nul autre dans la région, Marrakech devenu comme l’Ile de Ré du Maghreb tant il n’est de célébrité qu n’y ait son rial (Pasolini : On dit comme ça ? j’entends encore sa voix, désolé) ; et d’autre part, comme à l’insu d’un pouvoir qui ne maîtriserait plus grand-chose, comme ailleurs au Maghreb un islamisme rampant, forcément lâche d’abord devant ce pouvoir à gant d’acier, absolument indifférent à la rhétorique des droits de l’homme, capable du pire sans même s’en cacher s’il s’agissait de la dynastie et du Commandeur des Croyants (Hassan II en 1979 : « Monsieur Khomeini est un hérétique… »). Cette stabilité, de notre point de vue, nous a coûté assez cher en termes de morale, si le mot n’est pas trop grossier dans ce contexte : Abraham Serfatty, et surtout bien sûr l’affaire Ben Barka…

Toujours est-il qu’on respirait dans ce Maroc-là. Qui ça, on ? Ben, nous, jeunes Françaouis fraîchement émoulus de mai 68, voire communistes comme moi – certes un peu désabusés, mais je n’ai rompu quant à moi qu’en 1983, je le rappelle. Nos jeunes et belles interlocutrices marocaines étaient tellement francophiles que l’élection de Mitterrand leur paraissait au moins aussi importante que l’avènement au forceps de Lénine et des Bolcheviks. Et cependant leur marchand de tapis favori avait la bouche empâtée de « Sa Majesté » son bon client, et elles n’y trouvaient rien à redire. Comme je ne savais rien faire d’autre qu’analyser tout le temps (ça n’a pas changé, gaffe à ce que vous dites), je me disais Mais elles se rendent compte de l’exploitation sur laquelle repose ce fragile consensus ? Le marchand tapant dans ses mains juste pour moi comme si j’étais Sa Majesté, et aussitôt comme dans les Mille et une nuits des loufiats aux ordres déroulant d’innombrables tapis devant nos yeux éblouis, juste parce que j’étais venu là accompagné par une cliente à peine au-dessous de Sa Majesté ? C’était quoi ce cirque ? Seulement ça : respirer avait un prix. Un prix élevé.

Alors revenons aux faits. Cette jeune femme, Loubna Abidar, a le tort d’avoir tourné dans un film (marocain, et primé) où elle incarne une prostituée. Dans le Coran (je le rappelle pour les innombrables musulmans qui ne l’ont pas lu), il n’est question qu’une fois clairement des prostituées (Sourate XXIV, « De la vie immédiate », 33) : »Par recherche de ce qu’offre la vie immédiate, ne forcez pas vos esclaves femmes à la prostitution, alors qu’elles veulent vivre en muhsana !(condition il est vrai proche de l’esclavage, avec des nuances d’époque). Quiconque les force, Allah sera envers elles absoluteur et miséricordieux. » Ce n’est pas tout à fait Jésus et la femme adultère, mais enfin bon, on est en Arabie, faut pas trop demander non plus. En tout cas les proxénètes peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Loubna Abibar a été agressée chez elle à Casablanca par des jeunes alcoolisés qui ont prétendu au droit de la violer puisqu’elle avait joué une prostituée dans un film interdit qu’ils n’avaient pas vu. C’est pour cela que votre fille est muette, mais aussi que la vie de Salman Rushdie ne tient toujours qu’à un fil. C’est bien l’hérésie persane chi’ite qui a inventé le terrorisme islamofasciste, ne l’oublions pas.

Alors la question du titre ne se pose pas : toutes les religions ont toléré la prostitution du moment qu’elle servait leurs desseins et ceux de l’Etat quand il y en avait un. Des prostituées sacrées de l’antique Moyen-Orient jusqu’à celles, dont on ne parle jamais, qui par milliers environnent les bases militaires occidentales du Mali à l’Afghanistan, qui leur jette la première pierre est soit un vrai con, soit un ennemi a priori et déterminé qui prétend grâce à elles jeter les bases d’un califat pour toujours. Dans mon récit de 1981 un étudiant marocain en Belgique avec qui je traversais l’Espagne par le train (l’Espagne en train c’est très long) m’avait narré par le menu comment les petites soeurs lycéennes devenaient incontrôlables, démarchées à la sortie des cours par des émissaires aux poches pleines de dollars, pour le compte de princes saoudiens sur leurs yachts tout près de là. On peut se figurer que non seulement rien n’a changé mais que ce deal, avec variantes pédophiles, s’est généralisé comme ailleurs le dopage. Ce trafic en tout cas ni Allah ni son prophète nulle part ne l’ont permis. Il n’y a plus sur ces terres que serviteurs du dieu dollar – et de l’euro s’il en reste.

Alain PRAUD

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