Dimitri, musicien et martyr (pour Chostakovitch)

Une historiette traverse ma mémoire, et je vous autorise sans façon à la prendre comme telle. Dans les années 1930, quand son pouvoir était assis et incontesté (les mécontents creusaient des canaux en Arctique ou piochaient de l’or au fond de la Sibérie), le camarade Staline, petit père des peuples, était aussi insomniaque et restait à l’écoute de la radio (sa radio, forcément), des nuits entières. Une nuit, qu’entend-il ? Un concerto pour piano (de Mozart, dit-on, mais la question n’est pas là) qui l’enchante, car le bougre était un tantinet mélomane, mais oui. Qu’auriez-vous fait à sa place ? Ce qu’il fit aussitôt. Il téléphona pour exiger ce disque, la galette 78-tours, dès le lendemain matin. Il aurait dû savoir, et le savait, que le concert était en direct ; n’importe comment le disque lui fut livré en temps et en heure. Pour moi c’est l’illustration du pouvoir absolu.

Alors maintenant tâchons d’imaginer, d’abord en noir et blanc, la vie d’un musicien né peu de temps après le camarade en question. Né dans une génération creuse (1906), il vient avant Barber (1910), Cage (1912), Britten et Lutoslawski (1913), Ohana (1914), Dutilleux (1916), Bernstein (1918)…mais surtout juste plus tôt que Maderna (1920), Xenakis (1922), Ligeti (1923), Nono (1924)… Compte tenu du retard engendré par la révolution bolchévique et la guerre civile qui s’ensuit (lire l’indispensable Docteur Jivago de Boris Pasternak), un musicien d’une brillance inouïe, nouveau Prokofiev, aurait dû être en situation tout de suite de réaliser avec l’auteur de Pierre et le Loup un mano a mano inouï dans l’histoire des arts. Il n’en fut rien, car Prokofiev eut la malchance suprême de mourir le même jour (1953) que le Soleil de la Science comme on disait partout. Et aussitôt Chostakovitch fut de nouveau en danger, tant que Jdanov et ses disciples étaient encore puissants, ainsi va le monde dans cette Corée du nord qu’était l’URSS de Staline, où en 1937 on pouvait être envoyé au goulag sans durée définie pour une simple réflexion devant une boulangerie, et oublié ensuite pendant des décennies parce que plus personne ne se rappelait pourquoi vous étiez là, et que pour comble les codes bureaucratiques avaient changé entre temps. Vous êtes perdu ? Alors jetez-vous en pénitence sur l’un des ouvrages les plus importants du XXe siècle : Varlam CHALAMOV, Récits de la Kolyma (Verdier). Tel était l’environnement culturel, et d’abord politique, de notre Dimitri, toujours entre la vie et la mort.

Pourtant cela avait bien commencé, et mieux que bien, sa Symphonie n°1 créée dès l’année suivante (1926) par rien moins que Bruno Walter et Toscanini. Ce qui veut dire qu’un compositeur de cette étoffe chez nous, en Europe de l’ouest, aurait fait de l’ombre à Ravel, Honegger, Poulenc, Messiaen…Il n’en fut rien puisque l’URSS venait de se refermer sur les fantasmes de Staline et la férocité inculte de ses exécutants, souvent disparus dans des camps d’où l’on ne revenait que par hasard. Vite il écrira deux opéras : Le Nez d’après la célèbre nouvelle de Gogol (vu et entendu au Théâtre des Amandiers de Nanterre dans la mise en scène de Patrice Chéreau), et surtout le très sulfureux Lady Macbeth de Mzensk, plus tard rebaptisé sur ordre. Dès 1935 Dimitri se fait taper sur les doigts, pas assez réaliste-socialiste. A sa place vous seriez partis aussitôt à Paris, Londres, New-York. Mais vous n’êtes pas Russes, car un Russe ne quitte la Russie qu’à la dernière extrémité. Cette réponse est déjà dans Dostoievski, surtout traduit par André Markowicz (Actes Sud). Alors Dimitri se soumet, il écrit ses symphonies n°5 à 9 et qui ne sont certes pas médiocres – la 5ème est sans doute la plus jouée dans le monde entier, et quand on veut de l’épopée la 7ème (Leningrad) et mieux encore la 8ème, celle de la victoire, font l’affaire. Mais il n’écrira pas moins de 15 symphonies, dont surtout la 13ème « Babi Yar » fresque chantée sur un terrible poème d’Evtuchenko, la seule et forcément la plus radicale musique écrite sur la Shoah dite « par balles », plus meurtrière encore qu’Auschwitz-Birkenau. Et la 14ème, avec solistes vocaux, plus puissante encore si possible. En attendant les Sonnets de Michel-Ange pour basse et orchestre, un des sommets de sa création à lui.

J’ai encore tous les microsillons des années 70-90, par exemple celui des Quatuors 7 et 15 par le Fitzwilliam String Quartet (GB import, 1976) sur lequel Dimitri pose en costume de tweed, blafard et flasque, perdu derrière d’énormes verres de lunettes, étrange objet humain qui venait de franchir les portes d’ivoire et de corne qui mènent dit-on du rêve à la vraie vie. Il avait dû se faire refouler par les physionomistes du Palace ou des Bains-Douches, avec cette tronche tragique (du grec « tragos », bouc) c’était évident. Ces frontières mortelles, terrestres, historiques, politiques, métaphysiques, ne se franchissent pas aussi aisément. Il y faut de l’endurance, de la vertu, un sens rare de l’équilibre entre ce qui doit être fait (Beethoven : Es muss sein) et ce qui peut se faire ici et maintenant. J’en ai un plus rare encore, un collector comme on dit, pochette entièrement en cyrillique, version des quatuors 3 et 4 sous le boisseau stalinien (Melodya URSS, 1953-54) austère image grise du créateur gris penché sur sa page. Noli me tangere, le KGB me regarde, je ne donne pas d’interview. Et je ne sache pas qu’il en ait jamais donnée hors du cadre bordure comme on le voit chez Tintin.

Tout n’était pas perdu pour Dimitri dès le départ, on le voit, tout était sur le fil, un fil glacé au-dessus d’un gouffre plus glacé que celui où s’agitent Satan et Judas dans l’Enfer de Dante. Si vous ne pleurez pas en lisant Dostoievski traduit par Markowicz, ce n’est pas grave encore puisqu’il vous reste quelques années. Dimitri est bien plus sympa avec vous, le même chemin de vie en quelques dizaines de minutes. Suspect jusqu’aux bureaucrates de la guerre, qui avaient profité de la menace hitlérienne pour décapiter l’Armée Rouge formée par Trotski ( voir l’exécution du maréchal Toukhachevski, certainement seul capable de vaincre Hitler sans les fameux 27 millions de Russes sacrifiés à la folie stalinienne)…Au beau milieu de cette folie furieuse où les morts n’avaient d’intérêt que par millions, Dimitri n’aimait guère forcément sa trop fameuse Symphonie n°7 « Leningrad ». On ne sait trop laquelle il préférait : la suivante, comme ils disent tous. Mais la Symphonie n°10 dit tellement l’écrasement de la guerre, d’abord l’effacement de toute conscience authentique devant le machinisme de la mort (pour moi Dimitri est le compositeur tragique du XXe siècle, parce qu’il y inclut les machines, avions, chars, artillerie à longue portée, lance-roquettes multitubes dits « orgues de Staline »…sans que ces machines s’entendent en tant que telles, entendons-nous bien), et cependant la musique demeure, certes par instants terrifiante (et il faut être un sacré chef devant un sacré orchestre pour maîtriser ce Triomphe de la Mort) mais humaine toujours, pleine de tendresse pour l’humanité. Certainement Dimitri, le musicien le plus novateur potentiellement des années 20, a été tenté par le dodécaphonisme de l’Ecole de Vienne, et il en aurait fait quelque chose d’intelligent et d’humain, j’en suis persuadé. Mais c’était ailleurs et trop tard, et le maëlström de l’inhumanité a tout emporté. Si Dimitri est comme dit Boulez un compositeur post-malhérien (quand tant d’autres en sont restés à Tchaikovski, avec du folklore pour faire peuple et quelques dissonances pour faire moderne), il n’ignore ni Stravinski, ni Bartok, ni même Alban Berg. Ainsi le Concerto pour violon n°1 opus 99 (1948, création par Oistrakh en 1955 – deux ans après la mort de Staline !) où revient avec insistance, comme un sceau rageur, le motif personnel DSCH (ré-mi bémol-do-si). Ce concerto est un pur chef-d’oeuvre, comme ses deux grands prédécesseurs, celui d’Alban Berg « A la mémoire d’un ange » et le Bartok de 1938, indépassable. Contrairement au n°2 de 1967, d’une mélancolie proche du désespoir, ce concerto est tragique au sens de Nietzsche, c’est à dire dionysiaque – d’un Dionysos qui danserait le couteau sous la gorge.

J’ai aussi naturellement le disque Chant du Monde/ Melodya URSS de la Sonate pour alto et piano opus 147, l’oeuvre d’outre-tombe, dont le manuscrit ne fut livré à son interprète Fedor Droujinine que le 6 août 1975, trois jours avant la mort du compositeur. Il vient d’écrire ses symphonies et quatuors ultimes, et de la Quatorzième il a seulement dit : « C’est une symphonie sur la vie ». Or ne nous y trompons pas : le grand commentateur de son siècle en musique ( comme en peinture Picasso et Bacon) était un immense humaniste, plein d’espoir dans ce printemps de la nature toujours si spectaculaire en Russie. Dans la sonate pour alto il introduit expressément trois notes, comme trois diamants, de la sonate « Clair de lune » de Beethoven. Son maître, comme celui de tous peut-être. Un maître de vie et d’espérance.

Dans la revue Diapason (n° 623, avril 2014) Claude Samuel rapporte un épisode de 1949 où Dimitri fut traité comme un pantin. Envoyé à New-York à l’invitation d’écrivains et d’artistes de gauche, que certains appelleraient aujourd’hui « idiots utiles » (Arthur Miller, Norman Mailer, Leonard Bernstein, entre autres), Chostakovitch décline d’abord l’invitation, pour raisons de santé réelles (et phobie de l’avion). Alors le camarade Staline l’appelle directement, et Dimitri a le cran de lui dire de vive voix : « Est-il vraiment souhaitable que la musique soviétique soit représentée en Amérique par un compositeur accusé de formalisme dont on ne joue plus les oeuvres ? – Comment ça ? dit Staline. – Ordre du Comité de la censure. – Aucune musique n’est interdite. Nous n’avons jamais donné un tel ordre. Les camarades du Comité seront corrigés. » Et l’arrêté n° 17 du 14 février 1948 interdisant l’exécution de toute une série d’oeuvres de compositeurs « formalistes » est immédiatement annulé, avec blâme au Comité, et qu’il s’estime heureux de ne pas piocher dans la Kolyma. Dimitri ne peut plus se dérober, il va donc à New-York proclamer d’une voix empruntée que la Pravda avait eu raison de qualifier Schoenberg et Stravinski de formalistes bourgeois décadents et de laquais de l’impérialisme. Or malgré cela, à son retour, Tikhon Khrennikhov, fraîchement nommé par Jdanov président de l’Union des compositeurs soviétiques (il le restera jusqu’en 1991), rappellera que les formalistes comme Chostakovitch  » ne font que se regarder le nombril au lieu de s’adresser au peuple ». A cet instant, dit la chronique, Dimitri déboutonna distraitement les derniers boutons de sa chemise et s’abîma un moment dans la contemplation de son ventre…

Alain PRAUD

Un commentaire sur “Dimitri, musicien et martyr (pour Chostakovitch)

  1. Je me permets de conseiller également à ce sujet « le vertige » et « le ciel de la Kolyma » d’Evguénia Guinzbourg , universitaire qui passa 10 ans au goulag; ces livres sont tous deux dans la collection points Seuil.

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