Orphée enfant, 4 : les Sonnets de Dalbavie

J’ai déjà parlé, trop brièvement, de Marc-André Dalbavie comme d’un des compositeurs les plus importants de ces temps troubles et incertains. Né en 1961 ce n’est plus un débutant puisqu’il aura bientôt l’âge d’un Beethoven juste défunt. Mais c’est un compositeur d’une ambition immense, et il a raison puisque sa musique se joue partout où il y a des effectifs pour la jouer (même problème contre lequel Berlioz vitupère ; de nos jours les questions d’argent sont devenues encore plus cruciales peut-être. Mais ce n’est pas certain).

Dalbavie est un maître du grand effectif, un orchestrateur merveilleux comme l’était Dutilleux mais avec plus de rondeur et surtout d’éclectisme : depuis ces années 2000 surtout toutes les traditions musicales de la planète ont acquis droit de cité dans la musique savante occidentale (qui inclut Corée, Japon, Chine…), et l’ûdh, le sîtar, les tablas, le chant mongol ou tibétain, celui des pygmées Aka, ont occupé à bon droit les antennes de France-Musique. Certains sont tentés d’en abuser, Dalbavie non. Enrichi de tous les métissages, sachant d’où il vient (Messiaen, Boulez) il se tient dans un pré carré qui devient grâce à lui luxuriant. J’ai déjà parlé de ce bon géant venant saluer après une de ses oeuvres dirigée par Boulez, et tenant brièvement aux épaules le vieux maître comme s’il était son enfant. Attitude pleine de sens, car nous sommes enfants de nos élèves, il y a un moment où la relation pédagogique s’inverse pour le bien de tous.

Comment Jaroussky en est-il venu, lui si connu pour son répertoire baroque ( Caldara…) avec rares intrusions Belle Epoque (Opium, superbe album) à se faire l’interprète privilégié de Dalbavie ? Les circonstances privées sont inconnues, mais franchement à la place de Dalbavie je n’aurais pas hésité à composer pour Jaroussky, comme Britten pour Rostropovitch, Beethoven pour Kreutzer, enfin bon. Ce compositeur aime la voix, et celle, plus fragile et néanmoins puissante, de contre-ténor. Dès les premières mesures de ces Sonnets on sait qu’il s’est délecté à faire vivre cette voix multiple, ni homme ni femme bien entendu, mélancolique et violente, héroïque et exténuée, alanguie, réduite au murmure…Je ne dis pas que le seul Jaroussky pouvait chanter cela ; mais il me semble que sa voix seule a la plasticité requise, et le timbre à ce point identifiable que toute mamie de Neuilly se rappelle à bon droit l’avoir convié pour le thé et qu’il avait chanté.

Et si l’existence même d’une poète du nom de Louise Labé est de nos jours mise en doute (voir sur ce blog : « On nous cache tout (De la conspiration) », 25/01/2012), son oeuvre supposé est là et bien là : deux Elégies, et 23 Sonnets, parmi les plus beaux que la Renaissance ait produits, avant le meilleur de Du Bellay, de Ronsard, de Shakespeare, de Gongora. Certains de ces sonnets sont aussi d’une étonnante modernité : « O longs desirs ! O esperances vaines » (II), « Clere Venus, qui erres par les Cieus » (IV), « On voit mourir toute chose animee » (VI), et les très célèbres « Je vis, je meurs : je me brule et me noye » (VII), « Tant que mes yeus pourront larmes espandre » (XIII), « Baise m’encor, rebaise moy et baise » (XVII)…Vous découvrirez ceux que Dalbavie a choisis. On peut d’ailleurs s’étonner qu’aucun musicien de renom ne s’y soit risqué avant lui, tant ces poèmes sont « musicaux », non en eux-mêmes (la phonétique d’époque est très particulière) mais par l’environnement sonore qu’ils suggèrent. Dalbavie fait comme si – et pourquoi pas, en effet – le Moyen-Age tant décrié mais au fond plutôt paisible venait d’accoucher d’un « siecle desbordé » (Montaigne) livré au bruit et à la fureur indicible des guerres de religion qui allaient cinquante ans durant faire couler en Europe, et d’abord en France, des fleuves de sang. Ce faisant Louise Labé prend la couleur d’une Diane sanglante projetant sa lueur empruntée, comme notre lune d’hier, sur un monde fantasmagorique. Dalbavie est de notre temps, il partage nos peurs sans les cultiver (on a plutôt entendu cela dans les années 60, souvent sans raison) ; mais il sait extraire de ces poèmes le coefficient tragique, voire apocalyptique, qu’ils ne livrent pas d’emblée (jusqu’au romantisme la poésie fut affaire de retenue apparente – l’érotisme ou la violence, toujours extrêmes, c’était pour les happy few.

Au risque d’être par lui désavoué j’oserai dire que Dalbavie convoque ces incompatibles : une musique en effet pour happy few (allez chercher ce qu’il doit au chant grégorien, aux troubadours catalans, à la musique arabo-andalouse qu’on peut encore entendre à Oujda ou Tlemcen, et mêmement à la mathématique des rythmes selon Messiaen, à un usage maîtrisé du cluster, plus un zeste de post-sérialisme, mais surtout pas davantage…Alors comment dirai-je ? Cette oeuvre me touche à la fois par sa science musicale dont je ne perçois sans doute que bien peu, et par sa sensibilité poétique, sa puissance visionnaire, ses ouvertures sur la musique de demain. Une amie dont l’avis éclairé au plus haut point m’importe me dit sans ménagement ceci : 1) qu’elle adore Jaroussky, et qu’un tel interprète ne pouvait errer en aucune façon ; 2) que pour de la musique savante et actuelle, ma foi c’était non seulement audible mais d’une grande beauté et émotion. Qui suis-je pour en remettre une couche ?

Ceci seulement : il y a aujourd’hui comme au XVIème siècle des poètes de talent, peut-être plus encore, qui attendent (ou leurs agents, car eux s’en foutent généralement) que des gens de grand talent les mettent en musique. Les Grecs disaient que ces choses sont « sur les genoux des dieux ». Il y était, Marc-André. Que l’avenir lui soit propice. Et que vive la musique.

Alain PRAUD

(Larges extraits de tout cela sur YouTube bien entendu. Et tant mieux)

Et pour en savoir davantage : « La musique que c’est la peine », 2.1 et 2.2 (vers l’inconnu) (juillet 2014)

2 commentaires sur “Orphée enfant, 4 : les Sonnets de Dalbavie

    1. Tu vois Lod, comme tous les vrais bouffons j’ai toujours deux-trois trucs dans mes manches, et un coup d’avance sur les médias officiels…Jaroussky n’a pas besoin de moi, mais Dalbavie est aussi important pour nous que Schubert ou Mendelssohn avant. Je persiste et je signe.

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