Complètement Stones (François Bon, et nous)

On se demande toujours, et je me le demande, comment un ménage peut survivre cinquante, soixante ans, aux tribulations d’une existence humaine ; alors un ménage à quatre, cinq, six…Depuis 1963 je crois, que leurs premiers accords à nous parvenir m’ont fait vaciller sur mon axe établi entre Bach et Brahms, les Stones sont toujours là, flamboyantes momies, et 75000 places peuvent s’enlever en un quart d’heure d’un claquement de doigts. J’écris ceci à une portée de flèche des anciens ateliers SNCF de Saintes (17), à une rue de l’endroit où j’ai touché pour la première fois une guitare électrique, et pas si loin finalement de Civray (86) où François Bon a eu onze ans quand j’en avais quinze. Deux ans plus tard explosait Satisfaction et plus rien ne serait comme avant.

Indépendamment de la musique savante, qui paraissait éternelle et immuable dans sa gangue d’interprétations canoniques, il y avait eu une vie avant les Stones pourtant, et même chatoyante, avec Piaf et Sablon, le trépidant Bécaud, l’ambitieux Aznavour, le bonhomme Brassens et le mystérieux Gainsbourg, et puis loin, pour ceux qui avaient eu vingt ans dans les Aurès, ces voix épileptiques venues d’ailleurs, Presley, Bill Haley, Gene Vincent. Pour nous c’étaient presque des vieux, comme Ray Charles, une sacrée vedette cependant et qu’on aimait bien, ou Armstrong, Charlie Parker, Ella. Quant au yéyé français on en affectait le goût mais surtout pour bien agacer parents et divers maîtres. Autrement c’était roupie de sansonnet tout ça. Les Beatles venaient d’aborder les côtes européennes, et que pouvaient y faire Françoise Hardy, Eddy Mitchell, Halliday même ? C’était trente ans après un nouveau débarquement, après le swing, le cool jazz, le bebop. Semblait qu’après ça, les quatre garçons dans le vent, il n’y avait plus qu’à tirer l’échelle. En plus dès qu’on avait trois poils qui couvraient l’oreille on se faisait traiter de Beatles, comme si la survie des coiffeurs en eût soudain dépendu.
Bref on continuait à étouffer un peu, et 68 était encore loin.

A une rue de chez ma mère aujourd’hui j’avais donc un copain qui comme moi préparait le concours de l’Ecole normale d’instituteurs et qui comme moi y fut élu, lui à La Rochelle, moi à Angoulême. Fils de cheminot lui aussi bien sûr il s’était fait offrir je ne sais comment deux guitares électriques et des amplis de fortune mais qui dans un petit séjour ouvrier déménageaient un max. Bien entendu ce n’étaient pas les Gibson millésimées que Keith Richards allait bientôt collectionner, mais ça en jetait quand même, dans le répertoire incontournable alors des Shadows. Mes quelques années de violon me permettaient une initiation assez rapide, pourtant je n’insistai pas. Ah, s’il eût fallu balancer plein pot la tierce mineure montante puis descendante du riff initial de Satisfaction… Mais c’était trop tôt, voilà. Quel artiste j’aurais pu devenir, avec quelques paramètres supplémentaires, quelques autres rencontres de hasard…Car l’histoire des Rolling Stones telle que la narre François Bon c’est la mienne, la nôtre, celle d’une génération (François dit ça très bien dans une putain de belle formule en forme de trimètre romantique que je n’arrive pas à retrouver) (la voilà : « Parce que ce temps, qui fut le nôtre, est notre objet. »p.954). Celle d’une persévérance après les insultes, les humiliations, la misère ou quasi, les mésententes, les histoires de gamines partagées ou pas, les drogues pour voir et pour suivre et pour tenir encore et qui collent, qui peuvent tuer, qui tuent.

Finalement j’ai choisi l’enseignement et on ne peut pas dire que ce soit très people comme job, c’est même plutôt exposé et pour rien, mais bon. Mick Jagger était en bonne voie dans une bonne école pour le commerce international, cette absolue vocation qui consiste à vendre de la glace aux Inuit, du sable aux Sahraouis, en les laissant persuadés qu’ils ont fait l’affaire du siècle. Il lui en est resté un sens des affaires qui a sûrement aidé à la pérennité du groupe – là dessus comme sur tous les autres chapitres F.Bon ne nous cache rien, et c’est très salutaire. Un groupe de cette envergure devient une entreprise en quelques mois et de façon exponentielle alors qu’il n’y est nullement préparé, et beaucoup d’autres ont sombré ainsi dans le succès. C’est affaire d’agents bien ou mal choisis, d’aigrefins à tous les niveaux, d’avocats qu’on n’hésite pas à payer très cher, et c’est capital surtout aux USA on le sait bien, comment croyez-vous que DSK s’est sorti du guêpier où il s’était fourré ?

Mais d’abord c’est de la musique, des notes en un certain ordre agencées, pourquoi eux et pas les autres, et pourquoi Bach, Beethoven, des centaines d’autres avec des combinaisons de notes aussi basiques, hein, allez le thème de l’Hymne à la Joie que mon gamin aurait pu trouver, manque de bol il était déjà pris. Alors vous allez me dire surtout si vous avez un âge certain que de toutes façons à leurs concerts on n’y entendait goutte puisque le public hurlait plus fort en détruisant la salle ; et il est vrai que des aficionados (F.Bon lui-même) se procurent à prix d’or des enregistrements pirates des débuts où l’on entend au mieux quelques frappes de grosse caisse de Charlie Watts. Mais de toutes façons ce qui est accessible dans le commerce est une misère à côté de tout ce qui n’a pas été autorisé. C’est la même chose en jazz évidemment, et aussi pour les musiques réputées encore plus savantes. La musique est chose vivante, comme la peinture, et tout peintre souffre de ne pas pouvoir monnayer son acte de peindre, non le résultat ; alors ce qui compte des Stones c’est ce que personne n’entendra jamais, telle nouvelle variante de Richards, telle proposition inattendue de Jagger, telle suggestion (et il en fut toujours avare) rythmique décisive de Charlie Watts.

Ce livre que j’ai lu bien tard a bien d’autres mérites auxquels je ne peux m’attarder, non parce que le résultat déborderait (l’ouvrage de F.Bon atteint les 1100 pages), mais parce que pourquoi dire autrement ce qu’il dit si bien ? L’animal a su se rendre indispensable, et à l’élément essentiel, le coeur et l’âme du groupe, Keith Richards, sans qui les Stones n’auraient jamais existé (après ce livre c’est d’une clarté aveuglante); il les a tous rencontrés, il les cite en anglais et longuement (et l’anglais, là, c’est quelque chose), il les traduit pour qu’on se fasse une idée. Résultat, le plus laconique est Charlie Watts, batteur et éleveur de chevaux ; le plus poétique Jagger quand il daigne ; le plus vrai dans sa langue populaire, argotique, Keith Richards. On peut se demander comment après tant d’excès connus ou non, et avoir encore tenté d’escalader un cocotier à plus de 70 ans, Keith est encore parmi nous. Peu importe, le fait est. Nous autres à peine moins vieillards que lui nous lui sommes reconnaissants de trois notes de guitare qui nous ont aidés à surmonter une adolescence alors himalayenne. Toute la gloire d’après est inscrite dans ces trois notes. L’énorme machine qu’ils sont devenus et qui échappe à leur regard comme au nôtre n’a plus rien d’effarant mais surprend par sa longévité. Elle est bien le paradigme d’une époque à qui on a expliqué qu’elle était immortelle, et qui a fini par s’en persuader.

Alain PRAUD

François BON : Rolling Stones, une biographie. Fayard, 2002, Livre de Poche 2004.

Et l’énorme machine a encore frappé ( Hambourg, 09/09/17) : un son inénarrable, monstrueux à force d’étude sur la pureté (une sorte de naïveté après bientôt 60 ans de concerts, voyez), la batterie perpétuelle de Charlie Watts, la dégaine perpétuelle de Jagger épuré affuté incroyable, gesticulant comme sa propre momie, la créativité intacte de Keith Richards le plus déjanté en fait, la guitare de Ron Wood bien atteint par la vie mais au top quand il le faut. Rien à dire, ça dégage, et encore seulement sur internet (le vrai son c’est autre chose comme on sait). Et comme il faut désormais une kyrielle d’écrans de toutes tailles et couleurs, parce qu’à la différence des années 60 qu’on soit loin ou près c’est pareil désormais. Ce qui théologiquement a un sens que je vous laisse approfondir. Un jour forcément ça va s’arrêter mais c’est toujours là fidèle au poste. Paraît (on dit tellement) que s’ils s’arrêtent, financièrement ils sont morts. On dit tant de choses, c’est ce qui fonde en raison ou presque les figures mythologiques.

Darling this thing is bigger than both of us. (Keith Richards à Mick Jagger)

Un commentaire sur “Complètement Stones (François Bon, et nous)

  1. Qu’ajouter à cet article qui rappelle que cette époque a sûrement été la plus riche en découvertes, la plus enthousiasmante, pour nous qui étions jeunes , assoiffées de nouveaux sons et de nouvelles musiques.
    Oui, nous avons eu la chance de découvrir le bebop, le hard bop, le free jazz et …les Beatles, puis les Stones dont le son, le groove était supérieur à tout ce que nous connaissions alors. Oui, le troisième quart du vingtième siècle a été décoiffant artistiquement. L’empreinte restera.
    Une rumeur persistante nous laisse penser que Keith Richards travaille actuellement à un nouvel album qui constituerait un vrai retour aux sources. Les cheveux blancs et ceux qui sont « dégarnis » genre boule de billard, s’en lèchent déjà les babines.

    Merci pour cet hommage que les moins de soixante ans liront un peu ébaubis ..

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