L’Empire des Indes, ou Tintin au Kashmir (4) : Un coin de paradis

Il fallut plusieurs jours de bureaucratie avant que J. puisse reprendre un avion pour Paris. Nous deux A. il nous restait trois semaines à employer au mieux, même si l’élan initial était un peu amorti. Notre amitié avec J. n’était pas qu’un mot, du reste elle dure encore. Indéfectiblement. Au soir de la vie quand on fait un peu les comptes les amis véritables tiennent dans la coupe des deux mains, femmes comprises. Enfin, j’ai d’assez grandes mains tout de même. Bref, seul je serais bien retourné à Bénarès, où bat le coeur de l’Inde. Mais la chaleur moite de la mousson nous pesait vraiment, et du Kashmir nous avions lu tant de bien… Crochet par Amritsar et son fabuleux Temple d’Or, fabuleux en effet, icône de tolérance à portée de canon du Pakistan. Ensuite le train pour Jammu, et le car jusqu’à Srinagar. Douze heures d’autocar sur une route de montagne splendidement vertigineuse. Sans surprise nous étions les seuls « Blancs » une fois de plus, comme dans le bus Jaipur-Agra d’épique mémoire : pour monter là-haut, le touriste préfère l’avion, où il se fait aussi des frayeurs. Mais la route indienne est vraiment meurtrière. Etait-ce que nous aimions le danger ? Moi oui : voitures trop rapides, alcools trop forts, nuits impossibles, filles dangereuses, rien n’y manquait sauf les autres drogues, pour l’instant. En dépit d’une culture philosophique plus complète que la mienne, A. traversait une période où il me rejoignait sur ce plan trop incliné ; et dans les situations les plus étonnantes je ne l’ai jamais vu se départir du sourire ironique qui animait son profil de médaille.

Nous avions quitté Jammu à l’aube, et c’est au crépuscule, harassés, que nous débarquons. A Delhi quelqu’un nous avait donné une adresse mirifique, le house-boat Taj Mahal, tenu par un type formidable. Les deux hippies de la gare routière assiégés par la multitude se risquent à prononcer… »It is my boat ! » vocifère aussitôt un quidam en faisant force gestes, comme ce Shiva qu’ils sont tous (même en pays musulman comme ici) – et nous comprenons que nous sommes, une fois de plus, « misguided ». Trop fatigués pour protester nous nous laissons convoyer en barque sur le lac Dal vers un houseboat où nous dînons et dormons. Le lendemain, comme si de rien n’était, un piroguier barbu à la voix douce nous emmène vers notre destination initiale, parmi les champs de lotus et autres « vegetables » (il en croquait au passage pour nous édifier)…Nous flottions entre un poème de Lamartine et la planète Mars. A 1800m d’altitude il faisait une fraîcheur bienfaisante qui annihilait notre sens critique. Les montagnes dans le lac se reflétaient symétriquement, pas un souffle, pas le moindre cirrus pour offenser l’azur, et nous traversons des marchés flottants d’où tout le monde nous sourit…Enfin voici le Taj Mahal, sur le pont notre hôte nous attend, on l’a prévenu bien sûr, « yes I know you were misguided » sourit-il. Nous sommes ses seuls clients pour l’instant et ça ne l’inquiète pas plus que ça, au contraire. Il s’appelle Mohamed Shâfi Dongola (call me Shâfi), notre âge à peu près, mince, fine moustache, maintien aristocratique. Très vite nous allons comprendre qu’il s’est pris d’amitié pour nous.

Sur le lac Dal où se reflètent les contreforts de l’Himalaya sont comme piqués des centaines de bateaux-hôtels, parade anglaise à une loi locale selon laquelle aucun étranger ne pouvait acquérir le sol du pays. D’abord résidences coloniales, ces bateaux sont devenus une richesse touristique, bondée au plus fort du flower power on s’en doute. Au début nous partons en excursions brèves, toujours en barque forcément, il suffit de lever un bras et elles arrivent. Srinagar, ville de bois très militarisée, une seule librairie où j’achète On the road de Kerouac dans l’édition Penguin (ce sera ma lecture au Kashmir), ascension de l’éminence qui domine le lac, cimetière où paissent les brebis, le berger appuyé sur sa houlette comme aux temps bibliques ; tour surtout des jardins moghols dessinés autour du lac par les empereurs barbares qui ont façonné un moment cet immense pays : Nishat, Shalimar…On se baigne de parfums, de fleurs, de ruisseaux ordonnés comme à Tivoli les jardins de la villa d’Este, le piroguier nous attend, on rentre en laissant traîner la main dans l’eau où des gens pêchent au harpon à trois pointes…Sur le pont supérieur on admirera, somnolents, des martins-pêcheurs au travail, plongeant et ramenant sans coup férir un poisson à leur taille qu’ils assomment sur le piquet avant de le gober tout rond. La cuisine est succulente, à peine sommes-nous arrivés que nous la partageons avec deux jeunes femmes belges dont une m’aurait bien plu, mais elles nous apprennent qu’elles aussi ont été misguided, au revoir. Shâfi : Désolé, c’était pour vous ! Des fois ça marche, vous savez…

Une autre fois nous gagnons la rive quand une autre barque nous croise au plus près, le passager mollement allongé nous tend une cigarette, j’en ai déjà une et je décline l’offre : It is joint ! dit-il en riant. Ce n’est pas un de ces décadents d’occidentaux mais un kashmiri authentique. Alors nous découvrons ce qu’aucun guide touristique ne dit, que tous les Kashmiris consomment du cannabis, le leur, de leurs plantations, du marché local, et selon eux le meilleur du monde : en herbe, en résine, en pâtisseries d’anniversaire, que sais-je, apparemment aussi en rupture du Ramadan. Ce n’est pas un secret pour notre hôte, qui chaque soir vient fumer en notre compagnie… »Les femmes me prennent la tête, voyez » dit-il à peu près, sachant que sur le bateau il n’y a que sa mère et sa jeune épouse. Celle-ci bien sûr il ne nous la présentera jamais, et c’est par hasard qu’un soir à la lueur des flambeaux nous la voyons apparaître en barque avec sa belle-mère, léger signe de la main de cette Schéhérazade, et ce fut tout. Il ne se contente pas de fumer, il partage, nous montre comment mélanger dans la paume la résine au tabac de la cigarette blonde à filtre, qu’on recharge avec ce mélange. Un moment il y a avec nous un jeune Canadien, professeur d’anglais au Koweit, qui n’est venu que pour ça vu qu’il ne quitte jamais le bateau. Lui aussi déclare qu’ayant consommé la variété libanaise, et l’afghane rose dont on dit tant de bien, opte sans hésiter pour le kashmiri. Un soir Shâfi franchit le pas : I go to the market tomorrow, how much do you want ?
Assez sur ce sujet si ce n’est que le joint du soir nous faisait juste l’effet d’une infusion apaisante. Les rares fois où j’ai voulu reproduire la chose en France je n’y ai gagné qu’une migraine carabinée. Pas étonnant : pour rentabiliser, les trafiquants marocains ajoutent du henné, de la poudre de pneus, etc. Sur le marché de Srinagar le produit est parfaitement pur, ou on se fait égorger. La base du commerce, c’est l’honnêteté.

Shâfi ne s’en est pas tenu là pour nous témoigner son amitié. D’abord il nous a invités au cinéma, un film Bollywood forcément, bien éloigné de sa culture musulmane, mais apparemment ça ne gênait personne dans la salle, au contraire. Une salle d’hommes exclusivement, à ce point enfumée que par moments on ne voyait plus l’écran, mais enthousiaste comme à une pièce de Molière à l’époque de Molière, chacun interpellant les acteurs comme s’ils étaient matériellement présents, riant, hurlant, tandis que des loufiats servaient de grands plateaux de thé au lait sucré…Il y avait une séquence de mariage, un peu outrée sans doute, où les mariés ne savent que faire, et Shâfi me poussant du coude, s’esclaffant « Just the same myself ! » Selon lui il avait passé sa nuit de noces à boire des litres d’eau tant il était stressé…Il est vrai qu’il n’avait auparavant jamais rencontré sa fiancée, et il découvrait Schéhérazade. Nous nous comprenions 5 sur 5.

Alors il fit encore mieux, il nous montra sa mosquée, une mosquée toute en bois, la plus belle du monde dans le genre, dont nous n’avions pas entendu parler ni par les guides ni par les routards et pour cause : les églises et cathédrales se visitent, pas les mosquées, je n’enfonce pas le clou. Certes ce n’était pas une heure de prière, et justement, quel privilège de rester assis avec lui dans l’ombre fraîche de cette merveille architecturale dont jamais on ne parle, lumière, ombre, silence…Ce jour-là nous avons compris qu’il y avait entre nous une relation particulière, singulière, étrange. Dans Srinagar le jour de l’Aïd nous avons vu se promener les filles d’un côté de la rue, les gars sur l’autre trottoir se tenant par le petit doigt…La mosquée, c’était la plus grande preuve. Si vous avez vécu la même chose faites-moi signe.

J’avais lu dans un guide que Gulmarg c’était très bien, station de ski à 2700m d’altitude, et comme j’habitais une station de ski…Shâfi nous recommanda un hôtelier, et nous y fûmes, forêts de conifères où des guides t’expliquent que sans eux tu vas te perdre à coup sûr, forcément c’est leur gagne-pain surtout en été où les clients indiens se font rares, en hiver on les montait à dos d’âne en haut des pistes et ils se débrouillaient pour descendre. Précédant A. Parisien typique je réussis à le conduire à travers bois (comme dans les Pyrénées mais peuplés de querelles de singes) jusque vers 3000m, là-bas c’est encore l’étage des prairies, fleurs singulières, bergers qui se jettent sur vous en famille en criant « Bakschich ! » Mais de là, un peu plus haut, on voyait le Nanga Parbat. On a dormi enroulés dans des matelas d’hiver, et bien contents, mais obligés de renvoyer des employés qui croyaient nous plaire à leur musique kashmiri qui nous ravissait bien davantage que Michael Jackson.

Il y avait même là un parcours de golf régulièrement fréquenté par des Anglais nostalgiques- il paraît que les jeunes Indiens de nos jours prennent des cours d’accent américain US…No comment. Il fallait attendre des heures le bus du retour, alors on a fait du stop avec un camion, on se tient à trois à une barre frontale sur laquelle pend un câble à nu en guise de klaxon, de toutes façons c’est klaxon continu puisqu’on coupe tous les virages, ok ? Nous retrouverons cette philosophie routière en redescendant par le bus de Jammu.

Il y avait place sur le Taj Mahal pour bien d’autres clients, mais Shâfi nous avait mis à l’aise, nous n’étions sur son revenu global que roupie de sansonnet, les vrais clients arrivant en octobre, du Golfe, filles en bikini nageant et surfant sur le lac, coreligionnaires que visiblement il méprisait. J’avais emporté le Coran dans mes bagages, bien imprudemment d’ailleurs, mais j’en ai bien davantage appris sur l’islam réel par Shâfi. Quoi qu’il en fût disait-il je ne voulais que vous, « my heart says »…et le geste qui accompagne. Au départ il nous a étreints brièvement, j’ai senti que c’était pour jamais forcément, la barque s’est éloignée. Il nous avait encore donné une relation à Delhi, dans un quartier en telle expansion que le taxi nous y a amenés pour rien. Des années plus tard, comme mon voyage avait donné des idées à beaucoup, à un de mes anciens élèves j’ai demandé de prendre des nouvelles de Shâfi. La réponse tomba : Il est dans le business. Vingt ans s’étaient écoulés. Et en effet, quel autre destin possible pour un jeune et doué de sa caste et de sa tribu, dans cette moitié du monde que nous habitons si mal ?

Alain PRAUD

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