Le siècle de Haydn

On a dit et écrit tellement de choses sur le Siècle des Lumières (Aufklärung, Age of Enlightenment) qu’on s’imagine couramment qu’il s’étend de 1700 à 1800, au pire de 1715 (mort de Louis XIV) à 1789. En vérité ce « Siècle » n’en est pas un, pas du tout : au mieux de la mort de Montesquieu (1755) à 1789, date symbolique (en fait l’été 1788, les châteaux brûlés, parfois avec les châtelains). D’ailleurs on le centre souvent sur l’aventure de l’Encyclopédie, 1750-1772, époque aussi des grands textes de Diderot, puis de Rousseau, éventuellement de Voltaire, ce polémiste talentueux, philosophe lui au sens d’Onfray par exemple avec les approximations que ça suppose ; et assurément écrivain de génie.

S’il y a une musique des Lumières avant la fin de ce fameux siècle, c’est subtilement, par la bande, celle de Haydn surtout, bien que Mozart en éclipsât comme toujours une partie de la lumière, mais cette fois il était hors jeu, mort depuis 1791. Qu’on se représente bien ce millésime car c’est là que tout va basculer. Un an plus tard c’est Valmy, pour la première et seule fois Emmanuel Kant se présente en retard devant ses étudiants de Königsberg, Prusse orientale, pour cause de chagrin ? non, d’enthousiasme. Le « siècle du bonheur » comme je l’entends s’étend entre Rousseau et Stendhal, Chardin et David, Rameau et Beethoven qui voulut être élève de Mozart mais il avait 16 ans, sa mère était mourante, et Mozart pas très chaud, alors ce fut Haydn et Albrechtsberger. Imaginer que, si, alors…donne le vertige, certes ; mais il est aussi permis de se représenter l’immense notoriété de Haydn en 1791 où il part triompher à Londres : le Messiaen de son époque en quelque façon.

Comment parler de Haydn sans parler de Mozart ? Impossible. Ils ont 24 ans de différence, écart idéal pour justifier deux générations également prodigieuses (ce qui se passe ailleurs en Europe, en Italie surtout, est certes bouillonnant jusqu’à l’hystérie, mais enfin sans comparaison. C’est comme ces milliards d’étoiles que notre vue infirme nous fait croire sur le même plan, le fameux firmament ). Ces gens respirent le même air. Ni Haydn ni Mozart ne sont capables d’imaginer consciemment un monde sans rois – et cependant ils le préparent, mettent en place son architecture. Tous deux catholiques, ils deviennent en même temps francs-maçons, la même année 1785, au juste moment où le génie de Mozart nous fascine (mais pas hélas les mélomanes de l’époque, qui préfèrent déjà Cimarosa avant de tomber dans les bras de Rossini – les moins superficiels d’entre eux vont alors comprendre qu’ils ont changé de monde). Avoir raison trop tôt c’est avoir tort, et cela n’est jamais venu aux oreilles de Haydn : ses ultimes quatuors et symphonies annoncent le XIXe siècle d’une main souveraine, mais en le refusant. On ne fera plus d’oratorios comme Les Saisons, plus de messes comme la Nelsonmesse, la Harmoniemesse…Mozart a beau être catholique, les messes ne sont pas sa priorité (l’un et l’autre en ont composé une quinzaine quand même, ça payait bien). Pas chez Haydn, pour qui la musique sacrée est le summum de la musique, de quelque obédience qu’on la considère. On dit, parce qu’il l’a dit lui-même, qu’en composant La Créationil priait chaque matin son Seigneur de lui donner la force de continuer. Il avait 66 ans tout de même, âge assez considérable alors (Rousseau, qui ne buvait que de l’eau et du lait et bien sûr ne fumait rien du tout, botaniste et le premier de tous les écolos, est mort à cet âge en rentrant de promenade). Il mourrait lui à l’âge alors canonique de 77 ans mais il l’ignorait, naturellement. La seule chose que nous sachions c’est que nous sommes mortels ; quand exactement, c’est la seule chose que nous ignorons absolument. Et sans doute que ça vaut mieux. Les choses sont bien faites comme le pensait Haydn (et Mozart, et tous les autres). A cette époque le baron d’Holbach, matérialiste notoire, peut rassembler quinze athées dans un dîner auquel est convié aussi le philosophe David Hume, entre excité et interloqué. Mais en ce domaine il a un siècle d’avance, comme Grimm, Helvétius, Diderot peut-être qui les dépasse d’une tête. Diderot restait prudent et savait pourquoi. Nous n’avons pas d’exemple à cette époque de musiciens matérialistes, simplement parce qu’ils mangeaient à la table des princes (enfin, souvent à l’office), quand ce n’était pas des princes-archevêques comme l’arrogant Colloredo.

Entre Bach (mort en 1750), Haendel (1759) et la génération suivante il y a un grand vide dont la nature a horreur. Bien sûr il y a les fils de Bach, Carl Philipp Emmanuel son préféré, Johann Christian à qui il tirait les oreilles pour cause de succès excessif (on est luthérien ou on ne l’est pas), futur mentor et ami de Mozart dévasté par sa mort prématurée. Et puis il y a les frères Haydn (ne jamais oublier Michael le cadet aussi doué que son aîné, mais à l’hygiène de vie toute différente – il « buvait jusqu’à l’hébétude » selon Léopold Mozart). Mozart les adore tous deux, au point de composer pour Michael des duos pour violons qu’il le laisse signer de sa main pour le sauver d’un contrat que le pauvre ne pouvait honorer dans les temps (Mozart poussant le scrupule de faussaire jusqu’à imiter ici et là la manière hongroise de son ami, quelque temps en poste dans l’actuelle Roumanie). Mozart bien sûr n’a jamais ignoré la notoriété de Haydn, et comme tout grand artiste n’a cessé de lui rendre hommage pour s’efforcer plus avant. Mais on est saisi (et c’est sans doute le génie de cette époque sublime) par le constant respect du challenger qui sait où est sa place malgré tout, et par l’admiration sans réserve du maître, dont on connaît les mots adressés au papa Léopold (« Je vous le dis devant Dieu, en honnête homme, votre fils est le plus grand compositeur que je connaisse »). Mozart le lui rendra bien, dans une histoire d’amitié entre compositeurs dont à vrai dire on a bien peu d’exemples (entre poètes c’est bien pis encore). Quand Haydn écrit ces mots à Léopold il vient juste de rencontrer son fils, on est en 1785 et l’année suivante paraissent les Six quatuors dédiés à Haydn, où il tient compte des avancées de son aîné quant à la forme sonate. Entre autres. Bientôt après il y aura à Vienne une séance de quatuor entre potes à laquelle on aurait aimé assister d’un trou de souris : ces mêmes quatuors déchiffrés par Dittersdorf 1er violon, Haydn 2d violon, Mozart à l’alto, Vanhal au violoncelle…Si nous n’entendons plus guère ni Vanhal ni Dittersdorf c’est que le temps a fait son oeuvre ; mais pour Mozart et Haydn c’étaient juste des compositeurs de grand talent, et d’abord des amis. Comme aussi Christian Cannabich, animateur de la prestigieuse Ecole de Mannheim, qu’ils admiraient tous deux sans réserve, et chez qui Haydn fera étape lors de son premier voyage en Angleterre.

On n’imagine plus aujourd’hui où on se croit tous nés de la dernière pluie à quel point on voyageait au XVIIIème siècle, et comme c’était important de le faire puisqu’il n’y avait ni web ni réseaux sociaux. Maintenant on peut communiquer avec la Papouasie (je parle des poètes) tout en restant derrière son ordinateur. Alors il fallait se bouger pour se vendre, et les imprésarios (par exemple Salomon) étaient de la même farine que de nos jours. Quand on lit la correspondance de Mozart, et plus tard les Mémoires de Berlioz, on est saisi de l’importance de ces personnages, qui souvent n’entendent goutte à la musique de leurs clients. Alors on voyageait dans un espace assez Schengen finalement, une Europe à cent frontières mais où une lettre de recommandation suffisait, voir sur ce point l’Histoire de ma vie de Casanova, fort utile à qui veut vraiment comprendre cette époque. Mozart sans doute est mort en partie d’avoir trop voyagé, d’abord trimballé comme un singe savant, et encore des années plus tard tandis que sa mère se meurt. En 1791 il n’a plus que quelques mois à vivre, Salomon lui fait miroiter vers Londres le même contrat mirifique qu’à Haydn. Wolfgang hésite et décline, tout en tentant de dissuader Haydn de partir lors d’un repas mémorable. Rien n’y fera car Haydn avait besoin de cette célébrité et du confort matériel subséquent. Ils ne se reverront jamais, Haydn à Londres pleurera amèrement, comme son jeune ami avait pleuré quelque temps auparavant la mort de Bach, Johann Christian à qui il devait tant. Haydn écrira : « Je fus hors de moi à cause de sa mort. Je ne pouvais croire que la Providence eût si tôt repris la vie d’un homme aussi indispensable. »

1732-1809 : Haydn a la faveur exceptionnelle de qui est en mesure de combler l’espace entre le baroque finissant et le (pré)romantisme. Sauf qu’il ne le sait pas. Il a la conviction que sa mission consiste après Bach à atténuer la suprématie du contrepoint, à diminuer les pouvoirs de la fugue, à remplacer le rondeau à la française par le thème varié plus tard cher à Mozart (et surtout Beethoven). Il a des intuitions fulgurantes, de plus en plus en vieillissant semble-t-il, vers Beethoven, Weber, Schubert. S’il n’invente ni le quatuor ni la symphonie, il porte ces deux formes majeures (on parle de 50 000 symphonies entre 1750 et 1800 !) à un point d’incandescence dont Beethoven et Schubert sauront profiter. Et si La Création est d’abord un chef-d’oeuvre du classicisme, Les Saisons peu d’années après sont déjà une oeuvre du XIXe siècle.

C’est en se rendant à la première parisienne de La Création (24 décembre 1800) que Bonaparte Premier Consul échappe de peu à l’attentat royaliste de la rue Saint-Nicaise (il en profite pour décapiter non seulement les Royalistes mais sur sa gauche le parti jacobin). En mai 1809, celui qui est devenu Napoléon Ier bombarde et occupe Vienne tandis que Haydn agonise. Celui-ci meurt le 31 mai et Napoléon fait disposer une garde d’honneur à sa porte. Lors des obsèques, le 15 juin, auxquelles la légende veut qu’il ait assisté en personne (il s’y serait plutôt fait représenter par quelques officiers), étaient présents le prince Eugène, Vivant Denon, et un certain Henri Beyle, le futur Stendhal, alors commissaire des guerres de l’Empire. Et quelle musique joue-t-on aux obsèques de Haydn ? Le Requiem de Mozart…

Alain PRAUD

(pour Daniel Bargier, sa lecture inspirée de La Création)

Un commentaire sur “Le siècle de Haydn

  1. Particulièrement instructif tout ça… enfin, pour moi. J’ignorais la proximité et l’estime qu’entretenaient Mozart et Haydn. Ce dernier avait-t-il souhaité que l’on jouât le Requiem de son ami Wolfgang Amadeus, lors de ses obsèques ? En tout cas leurs « productions » respectives sont pour l’essentiel de purs chefs-d’œuvres dont on ne se lassera jamais, évidemment. Enfin, moi, je te l’ai déjà dit, j’accorde une place privilégiée aux opéras de Mozart et à son Requiem.. Justement !
    …Mais aussi à celui de Fauré , mais ça n’est pas le sujet du jour…

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s