Mono no aware, 28 : Anastasie dans le métro

Il y a en français une proposition de langage cuit : « Point trop n’en faut », qui traduit exactement le grec Mêdèn agan, Rien de trop. Les communicants de la RATP manquent visiblement de cette saine culture classique, que les ministères conjoints de la Culture et de l’Education s’apprêtent à liquider de toutes façons si on les laisse faire. Depuis Alain Finkielkraut que je n’approuve pas toujours, mais entièrement sur ce point, on parle même de Cuculture (dans son inénarrable roman sadien Les Onze mille Verges, Apollinaire avait baptisé une de ses héroïnes Culculine d’Ancône…je vous épargne le nom de sa copine, allez-y voir), et quant à la délicieuse Najaf des Mille et une Nuits j’ai envie de la nommer Ministre de l’abdication (toute en douceur et sourires) nationale…Certes je l’inviterais volontiers à un dîner aux chandelles, mais la conversation ne porterait guère je le crains sur la gestion de son ministère. De toutes façons ingérable, j’espère que tout le monde le sait.

Je ne sais pas qui s’occupe de la communication à la RATP, j’ignore bien davantage le nom de l’agence avec qui on a contracté pour ce faire. Ce que je sais comme tout le monde, c’est qu’il s’agit d’un fiasco gluant. Un guignol empalé sur un balai-brosse a décrété qu’on ne devait pas mentionner sur une affiche de concert la simple mention « au bénéfice des chrétiens d’Orient ». Ils n’ont pas de chance les chrétiens d’Orient, car dans ces contrées il faut être quelque chose, sunnites, chi’tes, alaouites, sikhs, zoroastriens, que sais-je ? Mais surtout pas chrétiens. Qu’ont fait ces criminels ? Qu’importe, c’est comme les juifs, personne ne sait leurs crimes, mais eux les connaissent. Les chrétiens nous accablent avec la crucifixion d’un activiste palestinien qui ne nous est de rien et qu’ils appellent fils de Dieu, rien que pour ça on devrait les mettre en croix comme leur chef. Ce que Daech fait en Syrie et en Irak, selon des infos pas toujours recoupées mais fiables. Qui égorge en public des humanitaires est capable de tout. Hors les grands génocides, comme celui du peuple arménien toujours pas reconnu par la Turquie, la Shoah bien sûr, les Tutsis du Rwanda, eh bien chers massacreurs sachez qu’on peut en ce moment massacrer à volonté, de toutes façons personne n’a les moyens de contrôler et sauver, même la mémoire.

Eh bien il faut inverser le cours de ce fleuve idiot, et c’est possible. D’abord en mettant à plat cette question de la laïcité. Voilà un concept que le monde entier ne nous envie pas et pour cause, il n’y comprend rien. Car chez nous la laïcité, même si elle a beaucoup évolué depuis et de façon diversifiée, plonge ses racines dans un anticléricalisme militant auquel Voltaire et ses divers disciples de la bourgeoisie du XIXe siècle ne sont pas étrangers. Jusqu’à la IIIème République et au petit père Combes, artisan de la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat. Séparation signifie-t-elle forcément hostilité ? Ce n’était pas écrit, mais pour beaucoup cela allait de soi. Je me souviens, au collège qu’on appelait alors CEG avant qu’il devienne CES, de l’agressivité anticléricale, et de fait anti-chrétienne, de certains enseignants qui militaient en classe dans ce sens ; agressivité que je ressentais comme dirigée aussi contre moi, alors communiant et enfant de choeur ; et bien inutile puisque j’allais rapidement me convertir à l’irréligion par mes lectures, Gide, Martin du Gard, Nietzsche surtout qui m’a nourri entre quinze et vingt ans, et que je lis toujours. Et aujourd’hui que la religion, aussi bien catholique (ultra) que musulmane (islamiste, djihadiste, et plus violente encore) se confronte par la mobilisation de masse voire par les armes à l’Etat garant de la laïcité, c’est à dire d’une idéale neutralité devant les religions et le fait religieux, un spectre se superpose à tout cela, source d’infinies maladresses, malentendus, boulettes et quiproquos : le politiquement correct.

Ce machin venu des USA pour l’essentiel, mais que nous autres Européens avons adopté avec enthousiasme, ce pseudo-concept parfaitement anti-Charlie disons-le en passant, a été décrit et pourfendu par Philip Roth dans son roman La Tache (The human stain) où un professeur d’université libéral (de gauche) et bien pensant se retrouve englué dans des accusations de racisme dont il ne parvient pas à se dépêtrer. La France manque cruellement d’un Philip Roth et depuis longtemps, ce n’est hélas pas Houellebecq qui en tiendra lieu. Toujours est-il que le politiquement correct frappe régulièrement ici aussi, par exemple avec des lois et règlements abscons sur le voile islamique, dont on ne sait plus trop à qui, en quels lieux, sous quels formats il convient de les appliquer (ou pas) : les fonctionnaires seules ? les accompagnatrices de sorties scolaires ? les employées de crèches ? les étudiantes ? Tout le monde y perd son latin, sans parler de l’arabe coranique, qui est bien loin. Encore pourrait-on comprendre dans ce cas (en se faisant l’avocat du diable) que s’agissant de la dernière arrivée des grandes religions, on patauge encore un peu. Mais cette excuse ne saurait valoir pour la RATP et les chrétiens d’Orient : il faut comprendre, suppose-t-on, que des assis ont été pris de panique à l’idée qu’une telle licence ouvrirait la voie à Dieu sait quelles autres, au bénéfice des Frères musulmans d’Egypte, des Alaouites cousins de Bachar, des milices chi’tes du Yemen, et puis encore ? Donc pas de chrétiens sur une affiche annonçant un concert du groupe… »Les Prêtres ». On voit comme ça devenait intenable.

Comme l’écrit Jean Baubérot dans les dernières pages de son livre Laïcité 1905-2005, entre passion et raison (Seuil, 2004) : « Ne faudrait-il pas, dans cette situation, assumer le courage laïque d’être seul parfois, face au conformisme néo-clérical de l’esprit commun ? (…) Cela nécessite travail, précision, rigueur, et aussi un peu d’humour pour ne pas se croire un moderne Savonarole. » Mais l’humour, c’est ce qui manque le plus.

Alain PRAUD

2 commentaires sur “Mono no aware, 28 : Anastasie dans le métro

  1. Jolie, la citation pour finir. Et puis je me souviens bien de La tache, pas un très grand livre, mais marquant, à sa façon. Et, aussi, oui, « politiquement » correct est un oxymore navrant, mais le dénoncer est une gaminerie. Ce qui l’est moins c’est de brandir cette conscience critique de la nullité du concept, ou de son arrogance, comme tu veux, en tant qu’argument d’autorité. Pour dire quoi, dans le fond ? Uniquement du mal de la RATP ? A d’autres.

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    1. Il est vrai que le « politiquement correct » est une invention linguistique de la droite américaine, pour fustiger toute position progressiste, surtout en matière de discrimination raciale, sociale, sexuelle, etc. Ce qu’une certaine droite française par exemple appelle « droitsdelhommisme ». Mais ce n’est pas, il me semble, une raison suffisante pour supporter ces manifestations d’un esprit globalement puritain, frileux, pétochard – inhibitions qui, sous le prétexte commode, et qui n’a pas fini de servir, de menaces terroristes, tend à exclure tout fait religieux, et même toute nomination, de tout espace public quel qu’il soit. La RATP ou qui que ce soit d’autre, peu me chaut en effet. Quant aux gamineries, comme tu sais j’en ai, hélas, passé l’âge depuis longtemps.

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