Inactuelles, 55 : Tunisie, petite soeur… (lettre à Ahmed Ben Salah Marouani)

A la différence d’autres pays du Maghreb je n’ai jamais mis les pieds en Tunisie. Cela se fera un jour sûrement, mais l’essentiel n’est pas là. Sans vouloir critiquer trop durement ses voisins, la Tunisie depuis qu’elle a abattu quasiment sans effusion de sang une dictature rapace et népotiste (et qui nous arrangeait bien, nous Européens, ayons le courage de le dire), la Tunisie donc, non sans quelques convulsions inévitables, donne un exemple au monde arabe en particulier, et en général au monde entier qui a les yeux sur elle. Parce qu’elle avait une culture à la fois nationaliste et laïque (merci Habib Bourguiba), elle a eu le nerf et le coeur de résister à la vague salafiste, voire pire, qui comme un tsunami a dévasté et dévaste encore le monde arabe dans son ensemble. A condition que ce syntagme, « monde arabe », ait encore un sens après tant de déchirements.

Car ce sont les mêmes barbares décervelés, fanatisés, déshumanisés, qui dans une actualité à la simultanéité fascinante viennent de massacrer 23 personnes dans un musée tunisien, et en déchiqueter plus de 140 autres dans des mosquées au Yémen. On reste sidéré et comme hébété par tant de haine non seulement inutile mais contre-productive : les criminels n’entendent pas « venger » quoi que ce soit, mais de toute évidence attiser un feu qu’ils supposent, entre sunnites et shi’ites, entre chrétiens et musulmans, entre chrétiens eux-mêmes, qui sait ? La perversité de ces égarés est insondable. Que veulent-ils ? Une guerre de cent ans ? Cent ans encore de guerres de religions ? En Europe on connaît, et il leur sera difficile (mais pas impossible) d’excéder la barbarie que soulignaient Agrippa d’Aubigné ou Jacques Callot. On ne désespère pas en effet de voir des femmes enceintes éventrées et des nourrissons rôtis à la broche, sans parler de diverses façons d’apprécier le pal. Car ce fut, oui, chez nous Européens, monnaie courante dans de paisibles campagnes et sur des décennies. Ne nous hâtons pas trop de stigmatiser…Sauf que ce qui était il y a trois ou quatre siècles un travail collectif constant on s’était bien promis de l’abolir. Et voici que ça recommence…

Aucun Français « de souche » (il paraît que désormais ce syntagme est illégal) ne saurait se reconnaître désormais dans ces guerres atroces qui ont opposé des villes, des villages, et à l’intérieur des villages, et jusque dans les familles…Allez voir chez Montaigne, qui en plus avait une maman juive…Or c’est désormais le quotidien de pauvres peuples comme en Syrie, en Iraq, en Libye, et avec l’aide de terroristes patentés au Mali, au Niger, au Nigeria, au Cameroun, au Tchad. Et demain où encore ? Déjà il est quasiment interdit à un toubab comme moi de s’aventurer en Afrique subsaharienne. Demain ce sera à tous les toubabs, chinois compris, et la donne sera aussitôt différente. Ce qu’on croyait impossible dans les années 60 et 70, des forces politiques mues par le néant et rien d’autre le réalisent sous nos yeux à la fois effarés et fatigués. On rase des villages, on emmène en esclavage (et on dit qu’on le fait) des centaines voire milliers de filles pubères destinées au viol collectif (elles ont au plus 14 ans, leur vie est finie), et les institutions fatiguées de n’avoir rien fait de la communauté internationale continuent de se croiser les bras avec un acharnement qui force l’admiration.

Non, cher Ahmed Marouani, nous ne baisserons pas les bras devant cette haineuse boucherie. Tu as voué ta vie professionnelle à la philosophie grecque et spécialement à Platon. Comme il faudrait le relire aujourd’hui n’est-ce pas, et Plotin aussi, et déjà avant eux Héraclite qui semble avoir tout dit…Mais à travers Platon Socrate, comme à travers Nietzsche une voix à la fois dangereuse et fraternelle qui nous dit de rompre avec les systèmes, les idéologies, les cons en définitive ne crois-tu pas ? Le moment n’est-il pas venu de la grande table ronde des humanistes avant qu’il ne soit trop tard, les gens qui croient que l’homme est plus fort que ce qui le transforme en une bête qu’il fantasme car jamais nulle part elle n’a existé ?

Fraternellement à toi

Alain PRAUD

On peut lire aussi Inactuelles, 40 : L’islam victime de la pureté (10 mai 2013)
Inactuelles 38 et 45 : Syrie, défaite de la raison (17 mars 2013, 10 février 2014)
Mali, animal politique (6 février 2013)
Théodore, reviens ! (10 février 2013)…

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