Inactuelles, 51 : Louis, un Poilu

img138Le 9 novembre 2013 tombait un samedi. Le samedi était mon jour préféré, je n’avais que deux heures de cours de 7h20 à 9h25 dans un lycée infiniment moins bruyant que les autres jours, recueilli, presque champêtre. Et c’était ma classe préférée aussi, les élèves que j’ai évoqués dans « La Symphonie des Adieux » en avril dernier : disponibles, heureux d’être là, souvent brillants, inventifs surtout. Des filles en majorité, et une bonne moitié de germanistes. Le 9 novembre est à mes yeux une date aussi importante que le 11 : c’est le 9 novembre 1918 qu’est mort mon ami Guillaume de Kostrowitzky, dit Apollinaire, et à cette occasion nous avons commenté un poème de Calligrammes, Tristesse d’une étoile : « Une belle Minerve est l’enfant de ma tête / Une étoile de sang me couronne à jamais… » où le poète évoque sa blessure et sa trépanation. Nous avons donc parlé ensemble, aussi, des souffrances consenties par tous ces jeunes hommes, au nom d’un patriotisme que les ados du siècle suivant peuvent avoir quelque difficulté à mesurer et comprendre. Mais le cours serait demeuré bien abstrait sans la petite surprise que j’ai produite devant les yeux incrédules de ces gamins et gamines qui auraient pu être mes petits-enfants.

« Voici l’objet le plus précieux pour moi… » Précieusement conservé en effet dans une grande feuille de papier de soie safran, le livret militaire de mon grand-père maternel, Louis VIAUD (1893-1979), un « poilu » parmi tant d’autres, bien entendu le plus important de tous pour sa famille, donc pour moi. Ce mince document est si parfaitement préservé – à peine si l’encre a pâli des mentions calligraphiées à la plume – que les jeunes assemblés autour de moi ouvraient de grands yeux, comme s’il se fût agi d’un carnet de travail de Flaubert ou de Léonard de Vinci. Né à Nozay, entre Nantes et Rennes, dans ce qu’on appelait encore la Loire-Inférieure, Louis était un Breton pudique, discret, presque taciturne en ce qui concernait cette époque essentielle de sa vie : non pas 14-18 comme on dit, mais 1913-1919, du service militaire (ajourné) à l’occupation de la Rhénanie (Mannheim, Ludwigshafen…). Six années de la belle jeunesse d’un garçon issu d’une famille nombreuse d’un milieu très modeste, tombé amoureux de sa marraine de guerre, Yvonne (1899-1990), une fille du Lot-et-Garonne qu’il épousera en 1920. De cette union est née en 1921 Yvonne, Jeanne, dite Vonnette, ma mère, toujours parmi nous.

La preuve :  » Né le 25 août 1893 à Nozay, cheveux blonds, yeux bleu clair, front vertical, nez rectiligne, visage long, bouche petite, menton saillant. Taille 1m70.
Résidant à : LE MANS, 28 rue de la Mission
Profession : Employé aux tramways

J’ai omis de préciser que ce livret est celui des « TROUPES COLONIALES », seules à avoir accepté Louis, trop maigre pour le combat (à partir de 1916 ils vont devenir moins exigeants forcément)…Plus loin est précisé :  » Ajourné 1913 et 1914 bon Octobre 1914 « .
Il s’est acharné le pauvre, il a voulu y aller envers et contre tous les critères absurdes de l’époque. Ils se sont tous battus pour y aller. Aucun ne voulait mourir, tous voulaient combattre, pour eux, leur famille, leur village, la France qu’ils avaient apprise à l’école primaire. Refusé d’abord, pris dans les troupes coloniales, sans doute avec des aïeux des Réunionnais que je côtoie, et des Sénégalais, des Malgaches, des Annamites…6 avril 1915 : 3e Rgt Mixte d’Infanterie Coloniale. 16 août 1915 : 53e Rgt D’Infanterie Coloniale. La chair à canon, on le sait bien.

Au début des années 1970, Louis entreprend secrètement, sur un cahier d’écolier, de raconter sa vie. Commence par demander pardon pour les éventuelles fautes d’orthographe…Vite on comprend que la question n’est pas là. Son régiment entre dans un bois, à la sortie il en manque 20%. De telles pertes seraient jugées scandaleuses de nos jours et feraient tomber des gouvernements ; pas alors hélas. Plutôt que de se faire massacrer ainsi, Louis préfère une voie encore plus dangereuse, mais où au moins on a le sentiment d’être utile : soldat téléphoniste. Je me demande combien de ces trompe-la-mort ont survécu (Louis disait : j’étais si maigre que je courais entre les balles) ; car téléphoniste c’était réparateur à découvert de lignes indispensables, sous le feu de l’ennemi qui n’en pensait pas moins. Passer la guerre à ne tuer personne (Louis n’a tué personne semble-t-il) mais à être une cible perpétuelle, quatre années durant.

Et, quand même, la récompense .
« Citation à l’ordre du Régiment, n°118 : Soldat téléphoniste d’une bravoure exemplaire ; a réparé ses lignes continuellement hachées par de violents bombardements. » Croix de guerre, étoile bronze.
Nommé caporal le 29 juillet 1918.

En 2014, cent ans après, je ne retiens que ceci : « d’une bravoure exemplaire » – parce qu’étant donné les critères de la bravoure en 1916-17 (à Verdun pour être bien clair) , pour mériter cette citation il en fallait une sacrée paire. Et cependant Louis n’a jamais donné cette image, n’a pas voulu être un ancien combattant, a refusé qu’on demande pour lui la Légion d’Honneur qu’il avait cent fois méritée. Ce sont les autres, ceux de 39-45, qui ont drapé son cercueil du drapeau tricolore, et c’est seulement quand cette flamme a été retirée au moment de l’inhumation que j’ai ressenti la violence l’injustice l’oubli : il était à lui ce drapeau, sinon à qui ? à toi ? à moi ? qui peut se croire digne d’en être enveloppé comme du linceul de Valmy ?

Louis n’était pas un patriote à oeillères comme il y en eut tant, comme il y en a encore hélas ; s’il a occupé la Rhénanie il n’a jamais manifesté devant ses petits-enfants le moindre sentiment anti-allemand (arrivé à 14 ans j’étais à la limite de le lui reprocher…). Chef de gare dans une Saintonge qui pouvait paraître tranquille, il a encore été menacé du Lüger d’un officier allemand parce que son train était en retard ; une autre fois son bureau qu’il venait de quitter a été criblé de balles par un avion allié. On dira qu’il avait la baraka, comme de Gaulle qu’il admirait. Mon père qui n’était pas toujours au mieux avec lui avait su trouver le cadeau pour se le concilier un peu : les Mémoires de guerre, un des rares livres que j’aie vus chez Louis en dehors du Petit Larousse. Mais à quoi servent des bibliothèques quand on voit comment écrivaient de leur tranchée ces paysans, ouvriers, artisans ? Et à quoi bon des bibliothèques encore pour transmettre cette horreur ? Le Certificat d’Etudes y suffisait amplement, comme à tant d’autres de ces années-là. D’ailleurs Apollinaire avait échoué au bac.

Salut, Louis. Pépé.

Alain PRAUD

(Louis est debout, à droite)

7 commentaires sur “Inactuelles, 51 : Louis, un Poilu

  1. Merci Alain pour cet hommage, ô combien mérité, à notre grand-père, modeste et courageux à l’excès … qui n’a rien demandé, rien reçu –comme tant d’autres – mais qui ne regrettait rien. Sauf peut-être par cette question relevée dans son journal inachevé : « j’ai fait la guerre par ma faute peut-être ? …Ai-je bien fait ? …Je me suis souvent posé la question … ». Interrogation qui a dû le poursuivre très longtemps, peut-être toute sa vie.
    Ai également noté, dans ce même journal, que son régiment, le 53ème RIC était placé sous le commandement du général Marchand, lequel a donné son nom à l’un des quartiers de l’ENSOA de Saint-Maixent où j’ai subi ma formation de sous-officier jusqu’en juin 1971. Il y évoque également la région de Suippes (en Champagne) où j’ai fait mes premières manœuvres d’artilleur, sous la neige, en décembre 1971. A mon retour je lui avais apporté une carte d’état-major de ce qui est devenu un camp d’entraînement. Il avait alors parcouru du doigt, sur la carte au 1/25000, les sites où il avait souffert et eu peur … Souains- Perthes-lès Hurlus , Sommepy-Tahure….
    J’ai ainsi, durant ma carrière et à mon corps défendant, suivi en pointillé, son itinéraire militaire, y compris en Allemagne, avec toujours une pensée pour lui.
    Mon fils aîné, ancien du Kosovo, qui a embrassé également « le métier des armes », m’a dit, au soir de ce 11 novembre-ci, après des hommages rendus devant un monument aux morts d’un petit village de Meurthe-et-Moselle, avoir eu une pensée émue pour son arrière- grand-père qui avait bataillé dans ce secteur, presque un siècle auparavant.
    Aujourd’hui strasbourgeois, je fais souvent mes courses sur l’autre rive du Rhin, franchissant sans ralentir le pont qui enjambe ce fleuve majestueux, (car il n’y a évidemment plus de poste frontière) et sans me poser de questions. Tout ça pour ça …

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  2. Excellent commentaire Michel, qui enrichit mon article et le complète utilement. Malgré tes réticences initiales, je sais (je vois) que tu es fier des choix de Thomas, couvert de médailles après le Kosovo, aussi parce que pas grand monde ne voulait y aller et qu’il n’y avait que des coups à prendre…Oui il y a une continuité entre Louis, Michel, et Thomas. Une noble continuité. Surtout ne regrette rien. Surtout que cette rude expérience t’a fait écrivain…

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  3. Merci Alain de cet important rappel à notre mémoire pour ces patriotes vaillants, intrépides et sans doute un peu inconscients mais tellement volontaires pour sauver ce qui pouvait l’être. Mon Grand Père paternel Philémon PROUTEAU a été mobilisé en avant guerre sur le front belge puis sur le front de l’est ou il a été blessé par balles, une prune dans la jambe et une au niveau occipital (fut il atteint par une balle allemande alors qu’il regardait en arrière pour haranguer ou extraire son pote de la fange des tranchées ou alors par une balle française tirée au hasard ??? Nul ne le saura jamais car mon Pépé resta sur le carreau en pensant sans doute à la fin de sa vie et ne s’est jamais exprimé sur ce moment. Puis il fut ramassé par des infirmiers allemands, trépané à l’hôpital de Strasbourg, soigné de sa cécité (le centre de la vue se trouve dans cette partie du cerveau et a été traversé par la balle qui est ressortie derrière son oreille gauche). Il fut ensuite constitué prisonnier en Allemagne de l’ouest puis de l’est dans des conditions plus ou moins bonnes, mais à l’est, guéri, il était mieux traité dans une ferme et surtout il était apprécié pour ses dons de jardinier. C’est aussi ce qu’il m’a enseigné plus tard quand j’étais gamin dans ma campagne vendéenne « cultiver son jardin » mais bien d’autres choses encore sur la cruauté et la bonté des hommes. Je restais bien souvent avec lui dans la fraîcheur du soir après avoir arrosé et paillé le carré de céléri, il me racontais en boucle son histoire de « trou de balle » comme il disait avec humour…
    Best regards
    Didier

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    1. Témoignage passionnant, merci de tout coeur Didier. Encore quelques commentaires de cette qualité et mon article deviendra le (modeste) monument aux morts qu’il aspirait à être.
      Philémon, quel beau prénom !

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  4. Et permets-moi aussi Didier de divulguer la mémoire de ton autre grand-père, Fortunat, le violoneux (dans Dom Juan de Molière, Pierrot dit : les vielleux – avec respect, comme s’il parlait d’artistes hors de prix)… Tu sais combien cette spécialisation m’importe : violoneux j’ai dû être dans une vie antérieure…et ultérieure peut-être !

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  5. Violente émotion à la lecture de cet hommage rendu à pépé Louis.J’ai connu,il y a quarante ans,un homme fluet,au sourire de sphynx,plein de délicatesse et de modestie;Le jardin était sa passion.Un jardin qui prend ,dans mon souvenir des allures de jardin d’Eden.J’ai conservé une photo qui les fixe à jamais,Yvonne et lui,devant un somptueux grenadier en fleurs.Il était volontiers silencieux,méditatif,secret,gardant discrètement en lui les souvenirs si riches que tu viens d’exhumer…Pépé Louis,juste quelqu’un de bien.Pépé Louis,ce soir je me souviens de toi.

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    1. Merci MC pour ce commentaire sensible, et forcément bien informé. Mais Louis n’avait rien d’un Sphinx : c’est nous qui n’étions pas assez Oedipe ! Si nous l’avions harcelé gentiment sur cette période de sa vie il se serait épanché, j’en suis sûr. Mais nous avions ce respect devant les héros, lui et les autres. Ils avaient assez souffert, pourquoi les tourmenter davantage ? Erreur de notre part, irréparable hélas.

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