En cueillant des simples, 2

Dès qu’on se prétend quelqu’un quelque part on veut y sculpter sa malencontreuse empreinte.

Selon Poussin, Caravage est venu au monde pour détruire la peinture. Même message de Baudelaire à Manet : Vous n’êtes que le premier dans la décrépitude de votre art. Et aussi cette lettre de Saint-Saëns à Fauré, à propos de Debussy (27 décembre 1915) :  » Je te conseille de voir les morceaux pour 2 pianos, Noir et Blanc, que vient de publier M.Debussy. C’est invraisemblable, et il faut à tout prix barrer la route de l’Institut à un Monsieur capable d’atrocités pareilles ; c’est à mettre à côté des tableaux cubistes. »
Debussy n’en espérait pas tant, haïssant lui aussi le cubisme, le suprématisme, sans parler des provocations de Duchamp. On ne peut pas être complètement de son temps. Et cependant Debussy permet Messiaen qui permet Boulez et tous les autres. Une chaîne d’exigences.

Peut-être que les grands peintres travaillent sur une ruine intérieure, composante essentielle de la grande peinture (Simon Hantaï ne disait jamais en conversation le nom des couleurs). Alors, dit Dominique Fourcade, désir et ascèse ne font qu’un. C’est assez vrai, il me semble, de l’art en général. Pourquoi toujours la peinture – ou ce qu’il en reste ?
Il en serait de l’impossible chez Hantaï comme de l’épuisé chez Beckett, selon Deleuze : « Le fatigué a seulement épuisé la réalisation, tandis que l’épuisé épuise tout le possible. »
En somme, Pindare à l’envers…
Filiations : mosaïque byzantine, fresques siennoises, Matisse, Mathieu, Pollock…et je dirais la dernière période de Martial Raysse. Y revenir, sûrement.

La philosophie comme art de s’y connaître dans la familiarité des choses (dans la communion avec les choses) selon Heidegger.
Mutation poétique du haiku au XVIIe (Bashô) d’un art courtois à un dialogue direct avec le monde. L’humour est obligatoire, gage de sérieux. (Nietzsche : un philosophe doit danser. Cf Deleuze)
On disait fûkyô (folie poétique) cette lucidité chez Bashô empreinte de candeur (la neige qui tombe comme absolue légèreté de l’esprit) (karumi) : Tant de roses jaunes…

Nous ne sommes qu’en tant qu’êtres-au-monde, hors de nous-mêmes, absolument engagés auprès des êtres/autrui et des choses en tant qu’êtres (le volcan n’est pas qu’un trou dans la lithosphère : c’est un être qui nous somme de nous engager par rapport à lui, selon nos gradients d’activité, d’affectivité). Plutôt qu’au monadisme nous sommes voués au nomadisme.

« Si nous cheminons trois ensemble, deux sont assurément des maîtres : le meilleur comme modèle, le mauvais pour que je me corrige » (Kongzi ou Confucius, VII, 22) (traduction personnelle)

De retour en Saintonge, une pensée pour cet étrange poète mon compatriote (outre le génial Agrippa d’Aubigné), Jean Ogier de Gombauld (1576 ? – 1666), né huguenot en pleines guerres de religions à St Just-Luzac en Saintonge, ami de Conrart, disciple de Malherbe, surnommé « le beau ténébreux » (l’Alain Delon de l’époque, donc), pour cela sans doute favori de la Régente Marie de Médicis, avec pension subséquente qui atteindra 1200 écus, une fortune… Elu de la toute première Académie française en 1634, premier titulaire du cinquième fauteuil qu’occupe aujourd’hui Assia Djebar, il s’intronise avec un discours « Sur le Je ne sais quoi »…et meurt dans la misère.

Enorme clé, qu’on demande à l’épicerie-café du village, pour ouvrir le portail surbaissé de la chapelle de la Moraine de Garin (31), dans laquelle on descend encore par des marches considérables vu l’exiguïté des lieux. A l’intérieur, outre des bancs très rustiques, pavage de galets de torrent gris anthracite, plats et posés de chant selon des figures végétales raffinées, rameaux, palmes (?). Ouvertures étroites, presque des meurtrières, dans l’épaisseur des murs. Pas de vitraux, aujourd’hui une simple vitre. Pas d’éclairage électrique non plus. Pénombre de grange ou d’étable accordée à la grosseur de la clé et à la rusticité de la serrure.
Une clé semblable, mais dorée, dans la main droite de Francesco delle Opere, du Pérugin (Florence, Offices) – c’est en fait un papier, ou une paperolle, mais qui ressemble furieusement à une clé, portant l’inscription « Timete Deum », craignez Dieu, début d’un prêche de Savonarole. Qui a la clé est maître de la lumière et du secret.

Alain PRAUD

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