Mono no aware 25 : Luc Tangorre ou l’aveuglement

On apprend ces jours-ci l’interpellation de Luc Tangorre et sa mise en examen pour attouchements sur une enfant de 12 ans. Cette nouvelle serait banalement détestable s’il ne s’agissait d’un personnage qui a défrayé la chronique dans les années 80 et 90 de l’autre siècle ; et l’expression est faible encore sans doute, puisque Le Monde titre sur une « icône judiciaire des années 80″… Alors bien sûr il faudrait s’y faire, « icône » dans la novlangue médiatique signifie aujourd’hui « qui fait le buzz de façon répétée », avec ce corollaire : « qui crée en sa faveur un mouvement d’opinion chez les gens branchés et/ou respectables ». En ce sens précis et spécialisé un violeur récidiviste et manipulateur de l’opinion est en effet une « icône ».

Le violeur récidiviste ne m’intéresse pas : cette engeance traîne encore partout à la surface de la terre. Marginale dans les pays éduqués, massive dans beaucoup d’autres, l’actualité le montre à l’envi. Une justice évoluée ne devrait faire aucune différence entre un viol, acte de barbarie caractérisé, et un meurtre ; non seulement ce n’est pas encore le cas dans l’Europe aux anciens parapets, mais dans bien d’autres pays le viol est excusé, toléré, voire tacitement encouragé. Quand ce n’est pas, tout simplement, une arme de guerre comme une autre. Je n’aime pas ce genre de sujet, il me répugne même d’en parler. Mais Luc Tangorre a aussi une autre histoire, qui le dépasse et nous concerne tous. Parce que dans les années 80 en effet il a fait la Une, et combien de fois, pour le déshonneur d’hommes politiques (considérables) agités par l’activité frénétique d’intellectuels (et non des moindres) en faveur d’un condamné promu au rang de victime de l’erreur judiciaire du siècle, rien moins qu’une nouvelle affaire Dreyfus…

Ne citons pas ceux qui sont encore vivants et que la honte doit parfois tarauder. Ne redoublons pas non plus de cruauté envers Marguerite Duras qui se taisait beaucoup devant Pivot et eût dû se taire bien davantage la plume à la main, dès qu’il s’agissait de faits de société : car il y a aussi un texte lamentable, au vrai sens du mot, sur la mère du petit Grégory, dont chacun se souvient.
A sa décharge on pourra citer Sartre et l’affaire de Bruay-en-Artois (1972), quelques engagements douteux de Foucault ou Deleuze, sans parler de Badiou…On peut être philosophe, pour de vrai ou autoproclamé, on n’en est pas moins homme. Et bien entendu je ne m’exclus pas de cet exercice de flagellation, vu que sans connaissance de cause, et surtout du dossier, en bon lecteur du Libé de l’époque j’ai dû moi aussi participer plus ou moins à cette levée de boucliers…en faveur d’un pervers manipulateur, ou ce qui serait plus grave, un paranoïaque immergé dans le déni de réalité. Les deux, mon capitaine, et le pire c’est qu’étrangement la psychiatrie semble bien avoir baissé les bras : non, pas de profil particulier, circulez merci…C’est trop souvent que la psychiatrie, cette spécialité à peu près aussi avancée que les médecins de Molière, baisse les bras – et devant des malades avérés elle se contente en général de délivrer des cachetons. En variant un peu les doses pour la beauté du geste. Artaud n’avait pas tort, et il n’était pas le plus mal traité.

En se rafraîchissant la mémoire sur ce dossier on s’aperçoit que chaque fois Tangorre a été condamné avec circonstances atténuantes ; même en 1992 pour le viol particulièrement sordide de deux étudiantes américaines, commis trois mois après sa sortie de prison en 1988 pour cause de grâce présidentielle. Car cette fois tout l’accusait, et surtout le sens de l’observation et la solide mémoire des deux jeunes filles. Eh bien non : l’ombre du premier procès, constamment pollué par un comité de soutien qui avait perdu toute mesure
(la qualification « affaire Dreyfus des gens ordinaires » est, hélas, de P. Vidal-Naquet) a si lourdement pesé sur le second que le condamné incapable de repentir et même de lucidité élémentaire quant à ses propres actes a bénéficié des mêmes remises de peine qu’un simple escroc, libéré en 2000 après huit ans quand il avait été condamné à dix-huit… La grâce présidentielle, fait du prince, est une des infirmités intolérables de notre Constitution (enfin, celle concoctée par de Gaulle et Debré), car que signifie-t-elle ? Que, comme les rois Bourbons censés guérir les écrouelles, le Président élu du peuple peut « corriger » la justice du peuple (en cour d’assises les jugements sont rendus « au nom du peuple français »), c’est-à-dire la déclarer tellement faillible que lui, soudain devenu comme un roi, s’autorise à la révoquer au nom de Dieu – car sinon, au nom de quoi ? du caprice de son cerveau aussi ordinaire que le mien ? Dès qu’on gratte un peu le vernis de ces choses, la pourriture fait reculer.

Les hommes politiques – les plus grands sont comme les petits en l’espèce – sont d’une sensibilité extrême à l’agitation dont l’écho peut parvenir jusqu’à leur bureau. Des manifs bien orchestrées font plier les plus faibles (exemples dans toutes les mémoires), mais la rage pétitionnaire peut induire les mêmes symptômes, surtout mise en branle par cette caste ectoplasmique et autoproclamée, « les intellectuels », spécialité française dont on n’a jamais lu une définition crédible, espèce à géométrie variable et hautement volatile, composée surtout de gens en vue ou « lancés » comme dit Mme Verdurin, et qui, c’est là le drame, ont souvent l’oreille du Prince. Molière et La Bruyère ont dit cela bien mieux que moi, naturellement ; mais nous sommes au XXIème siècle, on rougit de le rappeler. C’est avec de Gaulle que ça a commencé, quand il a fait fusiller Brasillach (que j’aurais volontiers fusillé moi-même) comme si c’était Himmler en personne ; et quand ensuite Malraux, aventurier doté d’un brin de plume et qui surtout ne doutait de rien – surtout pas de lui-même – a réussi le tour de force de se faire passer auprès du même de Gaulle pour un homme politique. Au demeurant il n’a pas été pire dans ce rôle que tant de professionnels, énarques et autres « barons du gaullisme ».

Revenons à nos moutons après ces sauts et gambades. Concernant le sinistre Tangorre je n’aurais pas voulu être à la place d’une autorité intellectuelle et morale telle que Vidal-Naquet ; mais avec son talent et sa notoriété je ne doute pas que je n’eusse erré comme lui, peut-être bien davantage. La leçon de tout cela s’il en faut une est que nous autres « intellectuels », gens au mieux de pensée, parfois d’esprit, plus souvent de verbiage, devrions nous tenir debout et vigilants devant les sollicitations du monde, et même d’une vigilance extrême, sourcilleuse, tatillonne, que les maîtres chinois ont de tout temps préconisée (sous la barbarie maoïste, beaucoup en sont morts). Au vu de l’actualité, les « élites » gauloises sont bien éloignées d’abjurer leurs erreurs. Alors de nouvelles affaires Tangorre sont à prévoir, encore plus humiliantes pour la pensée, et dangereuses pour le pacte social.

Alain PRAUD

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