Mono no aware, 23 : Ode tardive au Tour de France

Il y a deux thèses : 1- Je m’intéresse au Tour de France depuis cette année ; 2 – Ce truc me fascine depuis toujours. Le plus drôle c’est que les deux sont vraies. J’avais 9 ans quand Yvette Horner est passée sous le balcon que nous occupions à Bagnères-de-Bigorre et que ma mère s’est écriée « J’ai vu Bobet ! » L’année d’après avec mes grands-parents nous nous sommes perdus dans la foule qui applaudissait l’Ange blanc et le Bourreau de Béthune, deux cadors du catch, sport évanoui avec le mistral gagnant et pour les mêmes raisons. Mais c’était l’étape du Tour, et peu importe qui a gagné alors. J’étais trop petit auparavant pour m’intéresser aux duels Copi-Bartali, au charme supposé d’Hugo Koblet, etc. Et désormais trop ado pour me passionner pour les duels Anquetil-Poulidor…même si j’ai conservé une affection immarcescible pour ce dernier, toujours aussi enthousiaste et compétent comme il ne cesse de le montrer (il n’était pas « augmenté », lui, c’est clair…et tellement modeste et sympa, alors qu’il pourrait balancer tant de monde.)

Le vélo pour moi n’est pas un sport mais une contrainte sociale. Mes parents m’ont offert pour mon entrée en 6ème un engin de cyclotourisme couleur chaudron qui fit aussitôt ma fierté ; mais il allait rester lié aux contrariétés scolaires et climatiques, hors une escapade solitaire à 25km dont je manquai ne pas revenir. Alors je décrétai que le vélo c’était dur surtout pour les prolos. Et jamais plus je ne posai mon séant sur une selle (de cheval non plus, et peu me chaut). De toutes façons je suis Buffle de terre selon l’horoscope chinois, un marcheur qui méprise tous les véhicules ; et c’est vrai. De plus en plus vrai. Je n’ai confiance qu’en mes pieds, chevilles et genoux. Et cependant quand l’hymne italien a retenti pour Vincenzo Nibali j’avais les yeux embués. Sans doute après cette série d’articles sur ce pays si cher à mon coeur ; mais aussi par cette raison dix fois renaissante et neuf fois déçue qu’une telle épreuve, la seule vraiment héroïque qui soit au monde, pouvait être emportée sans ces adjuvants qui distinguent le Premier (qui a toute la gloire) du second oublié à jamais. Sauf un Second que les foules applaudissent encore, Poulidor l’éternel le solide le populaire…le vrai vainqueur de ces années-là.

Cette année pour une fois j’avais le loisir de suivre toutes les étapes (par l’image s’entend : depuis la Réunion quand même…). En plus le Tour partait du Yorkshire que je connais un peu, Harrogate en particulier. Alors pourquoi non ? Eh bien ce fut passionnant de bout en bout. Car ils ont beau dire, ceux qui braillaient sur le même ton lors des triomphes inattaquables d’un Armstrong sept fois vainqueur et sept fois failli : sauf une nouvelle immense déception (mais qui ne toucherait vraisemblablement que Nibali, tellement au-dessus de tous les autres), on a assisté à des épreuves réalistes vu le niveau mondial actuel, et où les souffrances étaient visibles sur les faces. Le travail des équipes a été prépondérant, et seuls ceux qui avaient été désignés leaders des meilleures équipes avaient une chance de quelque chose, maillot jaune bien sûr mais aussi vert, blanc, à pois rouges… Encore fallait-il disposer de quelque surface médiatique : quand tu as crevé mieux vaut que dix secondes changent ta roue et te remettent dans une atmosphère quasi médiévale qui ne sait guère elle-même pourquoi elle te soutient…Car les hélicos sont là, et les motos embarquées, et les commentateurs en direct avec consultants eux-mêmes anciens champions et personne n’en perd une miette, c’est comme le Mondial de foot et ses redoutables ralentis : seuls les bons restent bons après le passage des machines imageantes. Et ceux qu’on a sacrés d’abord demeurent en général des héros éternels dans leurs pays respectifs, par exemple la Pologne, ou la Lituanie à Bergerac.

J’ai ainsi découvert le port de Balès, chemin de croix que mon fils, lui, connaît bien pour s’y être échauffé les quadriceps jusqu’à la brûlure, juste pour la beauté du geste. Paysage néolithique de pelouses désolées après lequel il faut redescendre de l’autre côté, déclivité hyperbolique parcourue par les meilleurs à plus de 90 kmh, et là je connais bien, la charmante vallée d’Oueilh avalée en un éclair, si vite que je n’ai pas eu le temps de voir le stand roboratif installé par mon amie Nicole Peyrafitte, la seule New-yorkaise de l’endroit assurément…Le lieu commun selon lequel l’essentiel c’est de participer n’a pas cours ici, fait même grincer des dents. Rien n’importe que de gagner (au sommet d’un col, à l’arrivée de l’étape, sur les bien nommés Champs-Elysées), et le second, si valeureux soit-il, à moins que le seul podium fût son objectif, a « perdu le Tour » : et si c’est de huit secondes (Fignon, 1989), cet échec est mortifère. Le Tour est ainsi sans doute la seule épreuve depuis les jeux grecs chantés par Pindare, qui honore un héros, une équipe, une famille, un pays ; ou qui les déshonore. On va croire que j’exagère, et je veux bien en convenir – sauf que dans la tête d’un champion, de son entourage, de ses sponsors, c’est ainsi que les choses fonctionnent. Au temps du Petit Père des Peuples il ne faisait pas bon, athlète ou footballeur, rentrer vaincu dans la patrie soviétique. Il n’en va guère mieux dans la Russie de Poutine, sans parler de principautés plus discrètes. Le sport est fasciste, clamaient les Trotskystes que j’ai côtoyés (à l’Ere Secondaire) : ils avaient seulement tort d’universaliser des situations extrêmes, qui cependant donnent à penser.

Et cependant…A côté de cris de gallinacés parfaitement grégaires (auxquels j’ai pu moi aussi m’essayer, et n’ai garde de m’en repentir), ce Tour 2014 aura vu le sacre d’une figure inattendue, celle du dernier, à bon droit Lanterne Rouge puisque chinois…Oui, le besogneux, l’honnête, l’intègre Chen Ji, premier et seul sujet de l’Empire du Milieu à participer au Tour (de la planète), a bien mérité l’affectueux soutien, rarement ironique, du bon peuple qui se pressait par millions au bord des routes. Déjà parce que ce Tour il l’a bouclé, ce qui n’était pas à la portée de n’importe qui (pour Cavendish, Froome, Contador, la roche Tarpéienne côtoyait dangereusement le Capitole) ; mais surtout, avec quelle classe ! Certes il avait un tour de retard sur les Champs, et environ deux étapes sur l’ensemble de la boucle, mais à lui seul, comme un nouveau Poulidor, il a incarné le rêve gaulois : être à la fois dans son camping-car et sur l’ingrate chaussée, dernier au classement mais premier pour Bobonne, dedans et dehors, sujet et objet, image et opérateur…Et tout ça avec une bonhomie inédite, le camarade hilare signant des t-shirts sans même y croire vraiment, emporté comme dans un opéra de Haendel, chantant presque : « les gens me criaient : Allez ! Allez! Comme c’était sympathique ! » et ajoutant, pince-sans-rire : « Avant, je n’aurais jamais cru que le dernier puisse être à ce point célèbre… » Nous le savons bien, camarade Cheng, cette bizarrerie est absolument étrangère à la culture chinoise : jusqu’à présent, car vous êtes un pionnier, déjà célèbre de Shanghai à Pékin, et un vrai pionnier car à n’en pas douter la Chine s’intéresse à vous, il va y avoir des émules, une vraie stratégie, à terme un Han sur les Champs et au top ? Quand j’analyse un peu, ici, mes élèves chinois, je comprends que rien ne leur est impossible. Alors, là-bas ? Chen était un poisson-pilote chargé de reconnaître le parcours auquel désormais environ 100 millions de cyclistes d’un bon niveau vont se mesurer. Dépêchons-nous d’engranger les médailles, le péril jaune est à la porte.

Et pour Chen comme pour tant d’autres méritants j’ai envie de chanter, mais sur quel mode ? Il me revient soudain que le genre a été laissé en friche quasiment depuis Pindare (chez nous, parce qu’en Afrique ou en Asie centrale c’est peut-être autre chose, à quoi nous n’avons pas accès). De Pindare on ne sait pas grand chose mais on a conservé tous ses chants à la gloire d’athlètes, on l’oublie trop souvent, tous issus de familles aristocratiques, pétris de culture et de religion, pour qui il était impensable de perdre (et qui déjà trichaient)…Comme il avait oublié d’être un imbécile Pindare émaille ses odes, comme sans y penser, de réflexions philosophiques comme celle que tout le monde cite depuis plus d’un siècle : « Mon âme, ne vise pas la vie éternelle ; contente-toi d’épuiser le possible. » (IIIe Pythique) Cette injonction-là est tellement stimulante pour l’esprit qu’elle ne peut s’adresser aux seuls conducteurs de chars, les vraies vedettes de ce temps ; mais alors, à qui ? Pas dupe, le poète livre à la fin de cette même IIIe Pythique la règle du jeu : « Les beaux vers immortalisent la vertu ; peu de mortels jouissent de ce privilège. » Oui, camarade Pindare, enfonçons ensemble ces portes d’airain : les bons, ce sont les meilleurs ; les meilleurs sont ceux qui cultivent la vertu ; la vertu c’est la voie des seuls nobles. On est mal barrés, même chez les familles à trois charnières. Heureusement il y a le Tour (lapsus intéressant, j’allais écrire : le Tout), son récit, sa légende ( legenda : ce qu’il faut lire), son épopée laïque, païenne même. Peut-être que ça fait du bien de rêver avec innocence.

Alain PRAUD

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A lire ci-dessous : le commentaire d’Alain LEYGONIE.

Un commentaire sur “Mono no aware, 23 : Ode tardive au Tour de France

  1. Tour de France

    Dans le haut Quercy où j’ai grandi, à part le travail de la terre, notre sport favori était le vélo, notre évènement sportif préféré le Tour de France qui se déroulait à l’époque des foins. Nous le regardions à la radio, le soir, à l’heure du dîner, où un speaker inspiré résumait l’étape du jour. C’était l’époque des Fausto Copi, Gino Bartali, Raphaël Géminiani, Fédérico Bahamontès, Louison Bobet (l’idole du père), que j’eus la chance d’apercevoir au critérium de Vayrac, un village voisin où, à la fin e l’été, une foule en délire venait acclamer quelques héros de la grande boucle.
    Voir en chair et en os ces demi-dieux disputer une prime au chef lieu du canton laisse des traces. Depuis ce temps-là, quelque mal qu’on en dise, j’aime le Tour de France.

    J’ai vu Louison Bobet marcher à pied dans les rues de Vayrac, Lot, après la course, son vélo à la main. Je me revois enfant, trottinant à ses côtés, comme dans un rêve. Quand les demi-dieux redescendent sur terre, ils sont plus petits qu’à la radio, plus petits que dans notre imagination.
    Voir un champion cycliste en civil fait une drôle d’impression :  imaginez un peu un saint ou un apôtre en jean et polo Lacoste… Depuis Bobet, j’ai eu l’occasion d’en voir d’autres. Dans les années 90, à Saint-Germain-des-Près, un jour où je déambulais avec Jean-Cormier, grand reporter au Parisien, ami d’Antoine Blondin (à eux deux une bonne soixantaine de Tours de France), au coin de la rue Mazarine, un jeune homme en jean et polo Lacoste lui tombe dans les bras.
    C’était Jean-François Bernard, vainqueur de quelques étapes dans le Tour de France, le Giro, la Vuelta, vainqueur de Paris-Nice. Ils discutent un moment, échangent quelques souvenirs et quelques bonnes blagues, et quand le coureur a tourné le dos, je fais à Cormier la remarque que je ne le voyais pas du tout comme ça. Il est plus mince, moins costaud qu’à la télévision. Cormier s’arrête, me regarde droit dans les yeux pour mieux m’enfoncer cette idée dans la tête :  » Attention, ne t’y trompe pas. Ces mecs-là, c’est des forces de la nature…  »
    En matière de forces de la nature, Cormier en connait un rayon. Il compte parmi les rugbymen de la planète ovale de nombreux amis aux oreilles en choux-fleurs qui frôlent les deux mètres et dépassent largement le quintal. Eh bien, question muscle, question volonté, question courage, capacité à souffrir et à escalader les montagnes (soulever des montagnes), aussi sveltes, aussi fluets qu’ils paraissent, les Jean-François Bernard n’ont rien à leur envier. Ils en ont dans le ventre…

    Il arrive assez souvent que les sveltes coureurs prennent de la bouteille. En civil et avec l’âge, on a encore plus de mal à les reconnaître. En 2001 il me semble, lors d’une fête organisée en Haute-Vienne en mémoire d’Antoine Blondin, quelques rugbymen et quelques cyclistes de renom avaient été invités. Le premier jour, j’entendais circuler des noms, je croisais des coureurs de légende sans être capable d’en reconnaître un seul (le vin y était peut-être pour quelque chose). Même âgé, le rugbyman est facilement identifiable. Les avants, notamment, qui gardent sur le visage les traces de coups qui sont autant de signes de reconnaissance. Le coureur non. Aussi physionomiste que l’on soit, pour peu qu’il ait pris des kilos et de l’estomac, il est difficile de le reconnaître. 
    Le lendemain, je participais à un match de foot-rug, une partie disputée avec deux ballons, un ballon rond et un ballon ovale, chatouillés à tour de rôle au hasard des sorties en touche – une invention d’Antoine Blondin. L’arbitre de la rencontre était un petit homme à la silhouette de pêcheur à la ligne qui s’époumonait à siffler une quantité de fautes engendrées par l’affreux mélange de deux sports totalement dissemblables du point de vue des règles et de l’utilisation du ballon. C’est à la mi-temps que j’appris que le méritant, le bedonnant directeur de jeu n’était autre que Lucien Aimar, vainqueur du tour de France 1966… 
    Je jouais avec le dessinateur Roger Blanchon, ancien troisième ligne du PUC et ce jour-là gardien de but. Dans l’équipe adverse se trouvait Pierre Villepreux qui se distingua surtout par une contestation permanente des décisions de l’arbitre. Malgré tout, le match se termina sur un score nul (ce match de foot-rug étant le premier et le dernier du genre, sans vouloir me vanter, je suis un peu champion du monde…) 
    L’avantage de la prise de poids (mince avantage mais tout de même appréciable en certaines circonstances), c’est qu’aujourd’hui les  héros d’hier ne sont plus embêtés par les chasseurs d’autographes. Le grand Eddy Merkx fait partie de ceux-là. Où qu’il aille, les kilos en trop assurent son incognito. 

    Raymond Poulidor n’est pas vraiment marqué par l’âge, l’éternel second est plutôt bien conservé. Il le doit peut-être à sa seconde place, au bout du compte gage d’éternité (Anquetil, quelque temps avant sa mort : « Raymond, je crois que tu vas encore finir second »). Aujourd’hui encore, 42 ans après son dernier tour de France et malgré ses cheveux blancs, tout le monde ou presque le reconnaît.
    Il n’y a pas si longtemps, quelques années à peine, au salon du livre de Brive-la-Gaillarde où il était invité, entraîné par Jean Cormier qui signait sa biographie de Che Guevara, j’ai eu le plaisir (le plaisir et l’honneur) de déjeuner avec lui. A la table voisine il y a un couple entre deux âges qui n’en finit pas de lorgner dans notre direction. La dame surtout, qui se penche soudain vers son mari, qui lui parle à l’oreille (j’entends l’essentiel de la conversation, le reste je le lis sur les lèvres).
    Tu as vu qui est là, tu as vu qui mange à côté de nous ? C’est Poulidor…
    Tu crois, tu es sûre que c’est lui ?
    Sûre et certaine. Regarde-le bien…
    C’est vrai qu’il lui ressemble, il a quelque chose de lui mais c’est peut-être un sosie. Ce doit être un sosie, je ne vois pas ce qu’il ferait là…
    A la fin, n’y tenant plus, la dame se tourne vers le sosie :
    Vous êtes bien monsieur Poulidor, je ne rêve pas ?
    Ah ! vous aussi… Ça alors, c’est incroyable, tout le monde me prend pour lui. Il faut croire que je lui ressemble. Non, je suis désolé, je ne suis pas Poulidor.…
    Et la dame de piquer du nez dans son assiette tandis que le mari, modestement, triomphe : « Tu vois, j’avais raison. Il lui ressemble mais ce n’est pas lui. »
    A la fin du repas, avant de nous quitter, le vrai Poulidor, bon prince, rassure la dame qui n’a toujours pas digéré sa méprise.
    Bon appétit, m’sieur dame. Je retourne au salon, je vais signer. Si vous souhaitez que je vous dédicace mon livre, je suis au stand 24. A bientôt, peut-être…

    L’année suivante ou presque, le Tour de France faisant étape aux environs de Toulouse, Jean Cormier me charge de réserver une table à Los Pequillos, le restaurant de Jean-Marie Cadieu, ancien joueur du Stade Toulousain et du XV de France. Nous sommes une bonne dizaine. Il y a là quelques journalistes de l’Equipe et de France 2, Pierre Berbizier, Guy Inaudi (un amateur qui, à 50 ans, a fait un Toulouse-Dakar à vélo et en solitaire), Laurent Fignon et son compère Vincent Barteau (champion de France, 14 jours en jaune sur le Tour), la belle Lolo, égérie du Marathon des leveurs de coude et enfin Jean Cormier qui pousse de temps en temps le cri du cochon, pour l’ambiance.
    A la fin du repas, Fignon et Barteau, journalistes à Eurosport le jour et joyeux lurons la nuit m’ont donné rendez-vous le surlendemain au Plateau de Beille. En attendant les coureurs, pour meubler le long temps d’antenne, je pourrais parler de mon dernier livre, une biographie de Pierre Dospital, pilier de légende et roi d’Espelette (Pierre Dospital, vie d’un pilier basque), où il est question de mêlées relevées et très peu de vélo. Je me demande ce que je vais bien pouvoir raconter… Dans la voiture de France 2 où m’a embarqué Lolo – une amie du temps de Blondin chargée sur le Tour de l’intendance – j’ai tout le temps d’y réfléchir. Je tends entre le rugby et le vélo des liens qui n’en finissent pas de se défaire. De monstrueux embouteillages nous ayant fait arriver trop tard pour Eurosport, Lolo, reine de la débrouille, me dirige chez Gérard Holtz. Je vais participer à son émission « L’Après tour » où sont invités notamment Bernard Lapasset, Jean-Pierre Elkabbach et quelques autres têtes bien connues dont le nom m’échappe – pour la plupart des habitués à parler de tout et de rien sous l’œil des caméras. Vais-je savoir aussi bien qu’eux parler pour ne rien dire ?
    Je préfèrerais ne rien dire. Il ne reste plus qu’un quart d’heure, il y a encore des gens qui n’ont pas parlé, j’ai peut-être une chance d’échapper à l’interview redoutée. Rien n’est moins sûr. Plus les secondes défilent et plus je sens approcher mon tour. C’est là qu’une jeune fille (une envoyée du ciel que je remercie en passant de tout mon cœur) vient remettre discrètement un petit billet à Gérard Holtz. Il déplie le papier et son visage s’éclaire d’un grand sourire : « J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. On m’informe que Lance Armstrong accepte enfin de participer à l’Après tour… Il devrait arriver d’un instant à l’autre. »
    Il ferait bien de se grouiller. Il ne faudrait pas que pour faire patienter les téléspectateurs Holtz fasse appel à moi. Ouf ! Un léger frémissement dans l’assistance et voilà le champion qui débarque, prend place à mes côtés. Immatériel, presque transparent, il n’a sur les os que la peau et les muscles nécessaires pour pédaler, remporter son septième Tour de France. La France entière nous regarde, peut comparer la différence de poids, de volume. J’aurais au moins servi à quelque chose : les téléspectateurs ont un élément de comparaison pour juger de l’état de forme de l’Américain.
    Tout à mon bonheur d’avoir échappé au pire, je n’écoute pas vraiment ce qui se dit. Il me semble tout de même qu’ils ont abordé la question du dopage et qu’Armstrong s’est bien défendu. Longtemps j’ai cru à sa bonne foi. Jusqu’à ce que le scandale éclate…
    Je comprends la déception, l’indignation, la colère de ceux qui l’ont applaudi pendant des années sur le bord des routes, qui ont cru en lui. Personnellement, je n’ai pas à me plaindre de Lance Armstrong. Je n’ai pas oublié, je n’oublierai jamais que le vainqueur du Tour 2005 m’a sans doute sauvé du ridicule.

    Alain LEYGONIE

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