Inactuelles, 48 : Gaza, tombeau de la Vérité

C’est comme pour la Syrie, mais depuis plus longtemps encore : pendant des années je me suis interdit de parler du conflit israélo-palestinien. Trop compliqué, enchevêtré, réversible, irrationnel…Aujourd’hui ces empêchements demeurent, et même s’aggravent. Dans ces conditions pourquoi risquer une parole sur ce terrain miné ? Parce que se taire est devenu inconfortable et même sans doute impraticable : ce qui se joue là n’est plus seulement un noeud gordien que personne ne sait comment trancher, mais une aporie qui engage l’avenir.

Il est nécessaire de prendre un peu de recul, parce que montrer ad nauseam des cadavres d’enfants ne fait qu’entretenir l’ébullition des haines, outre que c’est un vieux truc de propagande (Serbie, 2000, par exemple) – ça a marché au Vietnam parce que plus grand monde aux USA, et subsidiairement chez leurs alliés, ne comprenait l’entêtement à « contenir » le soviétisme dans cette région du monde. Mais l’aporie palestinienne est autrement coriace, et agencée de telle sorte que tout le monde y est piégé. Les grandes lignes de fractures géopolitiques se sont déplacées depuis la fin de la guerre froide, quand une URSS encore arrogante mais cadavre fardé pouvait menacer Israel de représailles nucléaires (guerre de Kippour, 1973). La guerre civile libanaise a achevé de convaincre le Kremlin que cet Orient-là était un guêpier (hors l’alliance syrienne, militairement nécessaire), et la Tchetchénie, gérée à la russe comme le premier conflit afghan a fait le reste : Poutine est le meilleur ami d’Israel, partenaire économique de choix et rempart contre les terrorismes « islamistes ». Yasser Arafat pouvait se flatter grosso modo du soutien soviétique, mais il n’y a plus d’URSS et le Fatah est apparemment une coquille vide ; Saddam Hussein a disparu, l’Iran a d’autres chats à fouetter en Irak où sont aussi empêtrés l’Arabie et les pays du Golfe ; pour les mêmes raisons le Hezbollah est sur la défensive dans ses fiefs libanais. Le Hamas, au pouvoir à Gaza, est seul au monde.

Alors il a choisi la fuite en avant, comptant avec raison sur son meilleur ennemi Netanyahou pour le seconder dans cette tâche complexe et hasardeuse, quasi suicidaire même pour toute la sous-région. Comme Gaza ne peut même plus compter sur la complicité, au moins le laisser-aller égyptien depuis la reprise en main militaire de cet immense pays (la corruption, elle, est intacte), l’isolement de ce timbre-poste surpeuplé est devenu dramatique. Le gouvernement israélien actuel, droitisé à marche forcée avec le soutien de la grande majorité de la population, et légitimé par les seules élections libres de toute la région, se croit tout permis envers et contre tous, et d’abord contre son allié américain, indéfectible on se demande de plus en plus pourquoi car très agacé (l’inimitié entre Obama et Netanyahou n’est un secret pour personne). D’autant que l’axe diplomatique US au Proche-Orient semble bien s’être déplacé en direction de l’Iran, enjeu où Israel est aussi impliqué mais de moins en moins consulté (quand il l’est encore). Cette double angoisse obsidionale, le Hamas dos au mur, Israel livré à lui-même, était explosive. Elle explose sous nos yeux impuissants.

Et pourquoi impuissants ? Mais parce qu’en dehors de la zone on ne sait plus quelle langue parler aux belligérants – avec cela qu’un dirigeant turc ballonné de populisme électoraliste brouille un peu plus les cartes en déclarant Israel « pire que Hitler », ce qui l’élimine par avance de toute médiation à laquelle la Turquie aurait pu prétendre ( et, soit dit en passant, à toute prétention européenne : l’Europe regorge déjà de pères Ubu de ce calibre). Voyez comme l’ONU, déjà experte en avalage de couleuvres, en est réduite à des voeux pieux d’improbables cessez-le-feu – Israel faisant mine d’être d’accord, la branche armée du Hamas montrant dans le quart d’heure qu’elle n’en a que faire. Car que cherche le Hamas ? Délégitimer l’ennemi. Comment ? En le poussant à la faute. Et quelle faute ? L’imputation de génocide (le mot apparaît dans toutes les manifestations, en France en tout cas) qui justifierait de s’en prendre à l’ennemi par tous les moyens, en n’écoutant personne, et sans limites temporelles. Grâce aux réseaux sociaux il y est presque.

Car les réseaux sociaux en l’espèce c’est la surpuissance médiatique, moins la déontologie la plus élémentaire, multipliée par le quasi infini de la transmission simultanée. On voit maintenant (au départ c’était paraît-il un jeu) se multiplier, comme si celles de Gaza ne suffisaient pas, les images insoutenables d’enfants déchiquetés, images copiées-collées de Syrie, d’Irak, de Tchetchénie, d’Algérie, de n’importe où : certains ne savent pas ce qu’ils font, d’autres le savent très bien. Le but est d’empêcher tout dialogue, toute négociation, toute raison. Il n’y a pas de solution purement militaire dans cette région du monde comme dans aucune autre, on le sait, d’autres font mine de le savoir, n’importe, chacun fonce tête baissée dans son mur préféré. On peut ne pas s’en réjouir, mais l’opinion internationale est lasse et comme blasée de cette impasse perpétuelle où personne ne veut faire le premier pas (vers la sortie, s’entend) ; les manifestations, si amples qu’elles paraissent, sont groupusculaires en regard de ce qu’elles seraient s’il y avait la lueur d’une solution raisonnable dans ce conflit perdu d’avance par tout le monde, et avant tout par l’humanité, je dirais même par la candeur dont elle a besoin pour persévérer dans son être, ce qui est sa tâche première et unique.

Or, on le voit, l’humanité (l’Organisation censée la représenter) est impuissante. La voix des USA est « inouïe » pour les deux parties, la Russie à supposer qu’elle veuille parler est inaudible pour cause d’Ukraine, la Chine se désintéresse absolument de cette région dont elle n’a que faire, la Grande-Bretagne et la France naviguent à la godille chacune de son côté…et à ne vouloir froisser personne la France est en bonne voie de blesser tout le monde. Quant à l’Assemblée générale, on le sait, c’est…un machin que personne n’écoute, et dont les résolutions sont lettre morte. Le malheur en ce monde, dit Jean Renoir dans son film La règle du jeu (1939), c’est que tout le monde a ses raisons. Mais oui. Et après, quoi ?

Alain PRAUD

2 commentaires sur “Inactuelles, 48 : Gaza, tombeau de la Vérité

  1. « Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ; car le courage est l’exaltation de l’homme et ceci en est l’abdication ».
    Le discours à la jeunesse (1904)
    Citations de Jean-Jaurès

    L’Homme semble embourbé dans un abîme de pouvoir et de maîtrise, à la recherche de son être. Tant de paramètres!

    Amitiés
    Jérôme GABELLE

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  2. Je ne te cache pas, Jérôme, que si j’écrivais cet article maintenant il serait assez différent. Pas sur l’essentiel sans doute (la rivalité des douleurs est aporétique), mais sur l’analyse politique. Que personne ne veuille vraiment la paix dans cette affaire ne suppose pas que la paix est impossible, car on n’a pas laissé parler ses partisans des deux bords. Israel doit demeurer en tant qu’Etat, certes, mais multi-ethnique : un « Etat juif » dans cette région est impraticable, d’abord moralement. Et puis c’est le complexe du ghetto dont il faut sortir. En même temps il faut s’interroger sur le soutien massif à Netanyahou : qui ? et pourquoi ?
    Ce soir sur la 5 on parlait beaucoup de l’assassin de Ytzhak Rabin qui doit se frotter les mains dans sa prison , car on assassine en priorité les « fauteurs de paix », et la liste est longue depuis Henri IV : sur ce seul théâtre, Sadate, Rabin, Arafat peut-être… Car la paix n’arrange que les pauvres, à qui la guerre fait tout perdre ; tandis que les fauteurs de guerre s’enrichissent de leurs crimes, et la paix a pour eux le visage de la récession. En définitive tout est là, ou presque.

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