Inactuelles, 46 : La musique que c’est la peine, 2.1 (mes classiques)

C’est arrivé comme ça, je crois. J’écoutais l’équivalent de France Musique vers 1963-64, et j’ai entendu une oeuvre pourtant bien sage d’Ernest Bloch, un Concerto grosso pour cordes, avec en finale une fugue certes un peu abstraite, disons néo-classique comme ce qui fleurissait dans l’entre-deux-guerres. Inexplicablement j’ai vu le ciel ouvert, comme on disait au temps de Bossuet. Qu’est-ce que la musique moderne ? Eh bien c’était ça, et plus encore le plus tôt possible. Mais qu’est-ce qu’être moderne en musique ?

En 1830 un certain Hector Berlioz que bien peu connaissaient a soudain claqué la porte dans un grand vent de musique, provoquant un scandale comme on n’en allait plus revoir avant 1913 et Stravinsky, en attendant Varèse. Pourquoi ? Sans doute parce qu’il était à peu près le seul artiste français à avoir compris musicalement ce qu’était le Romantisme…avant de se faire pardonner cette compréhension, mais sans rien renier de son originalité d’arc entre Cherubini et…Debussy, par-dessus donc Saint-Saens, Gounod, Bizet, Massenet. Un oratorio comme L’Enfance du Christ remet les pendules à l’heure dès la première écoute attentive : déjà la ligne mélodique y épouse vraiment le français, cette langue inchantable avant Debussy, Poulenc, Messiaen…Il suffisait me direz-vous de rompre avec le modèle italien, mais justement, quelle révolution…Sacré Hector qui mérite à lui seul un long article. Plus tard, promis.

Il faut, d’une oreille accoutumée à Bach surtout, Mozart, Beethoven et Brahms, avoir soudain entendu à 14 ans Le Sacre du Printemps dirigé par Boulez, pour comprendre ce que veut dire basculer dans un autre univers. Car il est plus aisé me semble-t-il de glisser des yeux de Chassériau à Manet, et de Manet aux Impressionnistes, que de passer de qui l’on voudra (Debussy, Schoenberg, Mahler) à cette inimaginable sauvagerie, ce mépris absolu de toutes les conventions chorégraphiques, ce chaos rythmique parfaitement maîtrisé…mais non par les orchestres de l’époque, d’emblée révoltés contre chefs et compositeur. La musique de demain matin a constamment été déclarée injouable, jusqu’à ce qu’on la joue. Et ce n’est pas parce qu’elle sert de sonnerie téléphonique qu’elle est mieux écoutée et ressentie (j’évite à propos de musique le verbe « comprendre ») : simplement notre univers chaotique et cependant urbain l’a déclarée congruente, ou au moins adaptée. Mais pour cela il faut un recul d’un demi-siècle au moins, voire d’un siècle, j’ose à peine le dire, car lequel de mes lecteurs sera encore là ? Ou se souviendra même de nos entretiens ? Le XXe finissant et le XXIe apparemment se sont entichés de Rameau : il était temps, crédieu ! Faudra-t-il aussi longtemps pour qu’on porte au pinacle préparé pour lui Francis Poulenc, dont le Concert champêtre, et le Concerto pour orgue ont enchanté mes 14 ans (encore n’avais-je pas la moindre idée de Dialogues des Carmélites…)

Il faut dire à ma décharge que dans les redoutables années 70 se dire amateur de Poulenc (et même de Ohana) était quasiment un péché contre l’esprit. Mon condisciple à Saint-Cloud Jean-Pierre Derrien (plus tard producteur respecté et incontournable à France-Mu) était le gardien intransigeant de l’école boulezienne, exhibant comme un trophée avant tout le monde la galette de Pli selon pli, permettant aussi par l’entremise du critique Claude Samuel une rencontre avec le compositeur André Boucourechliev, ses partitions étalées sur le sol sans façon…Je connaissais déjà Boucourechliev pour son Beethoven de la collection Solfèges (Seuil), un petit livre que j’ai conservé précieusement, puis pour ses Archipels pour quatuor à cordes, selon moi un classique déjà de la musique d’aujourd’hui…Et comment rencontre-t-on les Brahms et les Mozart de notre temps ? Aujourd’hui qu’il n’y a plus une classe sociale à cela dédiée il y faut bien de la persévérance médiatique, on en conviendra. Il y avait à mon époque – comme disent mes enfants – un festival épatant à Royan, en plus c’est ma contrée, on y entendait des musiques incroyables, aussi bien Xenakis que le théâtre d’ombres de Malaisie, et Boucourechliev justement, et Gilbert Amy, quantité d’autres ( l’ambition était de rivaliser avec le festival de Donaueschingen, sur lequel Boulez, exilé volontaire de la France gaullienne, avait disait-on la haute main)…

Mais j’ai déjà mordu le trait. Revenons à ma prime jeunesse, et au second choc : Bela Bartok. On se doute que je ne suis pas entré dans cette musique par les Quatuors à cordes, la directissime comme on dit en alpinisme (et la seule vraie avancée dans ce domaine depuis Beethoven). Non, j’ai seulement entendu à la radio un certain Ivry Gitlis jouer le Concerto pour violon, le second comme on dit aujourd’hui. Et je n’ai eu de cesse que mes parents m’offrent le disque, qu’ils ont dû subir mille fois ensuite. C’est un défi aux violonistes (si majeur : 5 dièzes à la clé) en même temps qu’un prodige mélodique et rythmique qui efface (1938) les deux concertos de Prokofiev antérieurs (1914 joué en 1923, 1935) et que j’aime aussi chaleureusement. Même le concerto de Britten et le n°1 de Chostakovitch font un peu pâle figure à côté, et pourtant…Et les concertos pour piano, le Concerto pour orchestre, les Danses populaires roumaines, et les oeuvres ultimes, testamentaires, le génial Concerto pour alto, la Sonate pour violon seul écrite pour Menuhin – j’ai la partition, « plaisir des yeux » comme disait un marchand de tapis de la Médina de Fez.

Et à propos de Chostakovitch, j’avoue que je ne comprends pas la condescendance anachronique de l’article de Guy Erismann dans l’Universalis. Abonné de la revue Harmonie dès la fin des années 60 j’ai assisté à ce soviet-bashing comme on dirait aujourd’hui, et sous l’autorité des meilleures plumes. Mais la guerre froide est finie depuis un quart de siècle et il est permis d’avoir un autre regard, plus juste : Chostakovitch n’est pas qu’un post-mahlerien comme dit Boulez, ni non plus un pantin jdanovien comme Sviridov et consorts. Bien sûr qu’il a dû composer avec Staline ; mais ce voyou, séminariste défroqué et braqueur de banques avant d’usurper l’héritage de Lénine et d’assassiner l’essentiel de ses camarades, se voulait aussi mélomane, et le génie de Chostakovitch ne lui a pas échappé – de là un jeu cruel (pour la musique) du chat et de la souris sur lequel je reviendrai sûrement. En attendant, le Concerto pour piano et trompette, la Symphonie n°5, et surtout le Concerto pour violon n°1 (le n°2, tragiquement dépouillé, sera créé par Oistrakh en 1967), me transportaient, avant les dernières symphonies (n°13 « Babi Yar », n°14 sublime avec soprano, marmoréenne et tragique n°15) et le chant absolument nu de la Sonate pour alto et piano testamentaire. Une vie sacrifiée sur l’autel de la musique, avec les ailes rognées par l’impitoyable et imbécile censure idéologique des années 30. Mais on peut aussi entrer dans cette oeuvre par la Symphonie n°7 « Leningrad », l’épique n°8, la terrifiante n°10 : il faudra attendre Penderecki ou George Crumb pour ainsi faire entendre l’horreur de la guerre (le sublime War Requiem de Britten se tient au-dessus de la mêlée).

Dès la fin des années 60 pourtant j’ai perçu un salaire qui m’a permis de m’offrir toute la musique que je pouvais souhaiter…Et alors là…

(à suivre)

Alain PRAUD

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