En cueillant des simples, 1

Contempler les choses
d’un coeur impartial
Telle est la voie
(Yuan Mei)

« La voie » n’est pas ici le fameux Tao : Yuan Mei, le plus grand poète du XVIIIe siècle chinois, est un esprit libre, ni taoïste, ni confucianiste orthodoxe, et fort peu bouddhiste. Cette formule constitue le dernier vers (heptasyllabe) d’un poème du recueil Plaisirs variés à la villa Sui, et les deux ultimes caractères sont ailleurs traduits (chez le même éditeur Moundarren) « c’est ça le zen » (!)… On pourrait dire aussi « C’est la bonne méthode »… ou ne pas traduire du tout, car l’essentiel est formulé juste avant et ne souffre pas d’ambiguïté : « Contempler les choses d’un coeur impartial », c’est retrouver l’unité primordiale, première, l’Un dont on a été séparé, in-quiétude constante et conscience malheureuse de l’exclu, séparé du Dieu judéo-chrétien, livré au cycle sans fin des réincarnations… A la fin d’un autre poème où il se félicite de sa robuste vieillesse, Yuan Mei avance « Dans ma vie précédente peut-être ai-je accumulé les mérites »… mais on sent que c’est manière de parler.

Et mêmement s’écrie Hölderlin (Hyperion) : « Mais qu’est-ce que la vie divine, le ciel de l’homme, sinon de ne faire qu’un avec toutes choses ? » Ailleurs il définit la beauté « harmonie de l’homme total », celui qui n’est plus séparé mais réuni, réconcilié, fondu « dans le Tout de la Nature », « par un radieux oubli de soi »… Or cet oubli, cette « désoccupation de soi » (Zhuangzi) est avancé à tous les horizons de la pensée chinoise classique comme une impérieuse nécessité. Et Kongzi (Confucius) : « Le Maître était (…) sans Moi (wu wo) » (Analectes, IX,4)
(Yuan Mei a quitté ce monde de poussière en 1797, l’année où paraissait le premier volume d’ Hyperion de Hölderlin).

***

Vivre plus intensément. Accroître son humanité.

Humanité non seulement envers les humains mais tous les êtres vivants. Et puis pourquoi s’arrêter aux vivants ? On peut éprouver du respect pour un rocher, de la compassion pour un glacier – et « tu chériras la mer » n’est pas un vain mot.

Et d’abord les arbres. Enfant j’étreignais leurs écorces rugueuses, je me collais les doigts avec l’ambre sécrété par les cerisiers, j’escaladais de hautes frondaisons avec le sentiment intense, grisant, du danger mortel. Bien plus tard dans les forêts pyrénéennes, véritables « dialogues » avec les arbres. Conversation silencieuse. Respect pour leur force, leur durée – qui ne m’a jamais interdit de les abattre, de les débiter, de m’en réchauffer : mais toujours avec ce même étrange respect – étrange, comme peut l’être aux yeux d’un observateur étranger cette mentalité d’indigènes (cueilleurs, chasseurs, bûcherons) que je partage facilement comme si elle trouvait en moi la fraternité de très profondes racines.

***

Drapés de notre vie comme d’un vêtement
trop ample mais sur des fleurs qu’on écrase et d’un
même mouvement les sucs traversés, toute l’eau
qui fait défaut

La présence à soi qu’on n’avait pas voulue
(pas forcément) – ni ce dehors indicible
ou trop ouvert ou trop bleu qui s’efface avec
le regard qui le conçoit :

Ecrivant dans un bassin comme au pied de
la cataracte des choses

(8 février 2006)

Le poème (qui fonctionne ?) est comme sous la cataracte des choses – l’homme qui écrit est emporté, il le faut.
Giacometti, après son « illumination » de 1945 : « une espèce d’émerveillement continuel de n’importe quoi » – ce sont ses propres mots.
Dans cet état il faut beaucoup détruire.

***

La science ne « désenchante » pas le monde – tout au plus elle le démythifie. Même si je sais (à supposer que je sois en état de savoir) quels phénomènes ondulatoires s’expriment dans l’aurore boréale, elle n’en reste pas moins une splendeur à mes yeux, comme aux yeux du physicien. Il y a longtemps que nous savons que le soleil ne se lève ni ne se couche ; et cependant il est probable que tant qu’il y aura des humains ils admireront les couchers de soleil.
C’est pourquoi la connaissance scientifique (et a fortiori sa vulgarisation) ne nous frustre de rien : elle ne fait qu’augmenter et enrichir nos sensations. Si je sais d’où provient ma jouissance, je n’en jouis pas moins, au contraire.
Hantise (assez générale au fond) non d’un monde « désenchanté » par la technoscience – c’est déjà fait – mais d’un monde définitivement arraisonné.

Nietzsche (Naissance de la tragédie) : « Peut-être l’art est-il le corrélat et le supplément nécessaire de la science ? »
Et cet écho chez Wittgenstein (Tractatus, 6, 52) : « Nous sentons que même si toutes les questions scientifiques possibles avaient reçu une réponse, nos problèmes de vie n’auraient pas encore été abordés ».

(Expérience du 1er novembre 2006) (On a beau savoir – à peu près – ce que c’est…)
Piton de la Fournaise : approché à très courte distance (on sent la chaleur, par bouffées) de l’éruption qui se poursuit depuis le 30 août dans le cratère Dolomieu. Sentiment d’observer du monde le sang et la chair mêmes, une plaie ouverte, véhémente, et la nature profonde se donnant en spectacle : bouillons, grondements, houles et ressacs, geysers de feu, projections de matière qui claquent comme des bouses en retombant sur les flancs de la forteresse qu’elles contribuent à édifier. Quant au Dolomieu dans son ensemble c’est un lac de lave dont les croûtes ici et là se soulèvent pour exhiber les blessures fulgurantes, avec fumeroles, bulles incandescentes, mini geysers ou « hornitos »… Près des remparts le sol vibre avec violence comme pour nous signifier notre statut d’étrangers définitifs, et que nous devons nous tenir à distance de respect.

(Expérience devenue inimaginable en 2014, tant le « principe de précaution » désormais régit tout et tous)

Alain PRAUD

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