Mon Italie, épisode 12

Stendhal encore, et pour en finir (provisoirement) avec mes Italies, tellement plurielles qu’elles débordent largement la géographie, l’esthétique, et même le moi : « Le caractère italien, comme les feux d’un volcan, n’a pu se faire jour que par la musique et la volupté. »

Août 1993, Rome, cité du Vatican, mur extérieur. Loin de la place StPierre, et en plein après-midi, ombre rare, contre le rempart qui sépare le Vatican de la Ville, une voiture banalisée de la police romaine, garée sur le trottoir, portières ouvertes, et d’où crachotent comme de toutes les voitures de police du monde ordres, contre-ordres, commentaires d’on ne sait quoi, blagues à usage interne…Nous venons d’arriver et de déjeuner sommairement avant de visiter la Basilique, bien garés, dix minutes de marche. Une policière jeune, jolie et court vêtue, portant deux somptueuses glaces à l’italienne, rejoint son collègue resté au volant, s’assoit, lui tend sa glace, dégustation ; puis la main droite du collègue comme naturellement se pose sur la cuisse nue qu’une main féminine sans scandale enlève doucement et dépose ailleurs. Et sans autre forme de procès reprend la dégustation tandis que la radio dans le vide poursuit son crachotement. Ne manquait que la musique.

C’était mon dixième anniversaire en Italie, et presque autant de voyages, de sorte que plus grand-chose ne me surprenait ; mais ma jeune compagne, que la Basilique allait scandaliser, en est restée bouche bée. Bienvenue à Rome ! lui dis-je, provoquant un fou-rire qui ne fit même pas ciller le couple banalisé entre papouilles et gelati. En plein été le centre historique de Rome affiche calme plat ; et même si ce n’était pas le cas, comme quand des bandes organisées de Roms yougoslaves mettaient la ville en coupe réglée, il y avait peu de chances qu’on vît quelque part l’ombre de l’équivalent d’un képi. C’est ainsi qu’en 1984 je me suis garé par inadvertance pour acheter du tabac, piazza Venezia quand même, à dix mètres du poste de police qui n’a pas fait mine de réagir, les agents nez au vent accoudés à leurs voitures – il est vrai que j’avais une Alfa Romeo, ce qui excuse tout. Cette année-là aussi j’ai appris que l’été à Rome on peut impunément prendre les sens interdits, à condition de s’y engager à tombeau ouvert derrière un Romain qui ouvre la voie. Delirant isti Romani, dit Obelix. Ben oui, et ça m’a toujours plu, c’est ainsi.

A propos des Roms, je ne parle comme toujours que de ce que j’ai vu. 1991, premier voyage avec mes élèves de Première. Je les avais préparés à tout, sauf à ça : en plein midi, un dimanche, sur une place bien dégagée, trois élèves filles prises à partie par deux gamines plus jeunes qu’elles mais déterminées. Sous mes yeux (j’arrivais, à 20 mètres), une des gamines lance les deux mains dans le blouson de mon élève qui lui retourne une gifle magistrale, fin de l’incident. Le même jour dans un bus sur le Corso Vittorio Emanuelle, entre Vatican et centre ville, je suis avec un groupe d’élèves, un usager romain nous entend converser, en excellent français il nous prévient de la présence de pick-pockets, montrant du menton et du regard un ado « sous des habits puant la foire et tout vieillots » comme dit Rimbaud ; lequel, se voyant repéré, est vite descendu. Quand je suis revenu en 1993, deux fois, le problème n’existait plus. Par quel miracle ? Sûrement une mixture instable de vigilance citoyenne et d’entorses à l’humanisme. Nos politiques en tout cas seraient bien inspirés de se renseigner puisque nous avons le même problème, en plus grand. Mais nous n’avons pas de leçons à recevoir, n’est-ce pas ?

J’ai dit ailleurs combien le comportement des touristes français à l’étranger m’était une occasion de honte. Mais nos frères d’Italie nous pardonnent tout. N’essayez pas de parler italien ! Cette langue supposée proche de la nôtre est à ce point farcie de faux amis que vous provoquerez l’hilarité générale (soit, c’est un bon début). Dites des clichés italiens avec un accent français à couper au couteau, les gens vous tombent dans les bras : comme si la France était le négatif de l’Italie, et l’inverse aussi bien, souvenons-nous du nombre prodigieux d’immigrants italiens en France, et du nombre forcément bien plus important de Français d’origine italienne…Malgré tout ce que j’ai pu lire sur cette question, je ne m’explique pas complètement cette fraternité spontanée, alors que Dante avait réservé une place de choix dans son Enfer au roi de France Philippe VI de Valois ; mais il est vrai que c’est bien loin, et que si Napoléon Ier a tout à la fois libéré et pillé l’Italie, son neveu Napoléon III a versé le sang français pour l’unité italienne. Il semble bien que cela, par les canaux de l’éducation et de la culture populaire, irrigue encore la chair de tout Italien.

L’Italie, jadis bien connue pour sa marmaille grouillante et criarde, est aujourd’hui un pays vieillissant qui ne fait plus assez d’enfants, comme la plupart de ses voisins, et l’Europe en général. Et cependant dans ma mémoire c’est un pays jeune et souriant, sans doute parce que j’y suis venu tant de fois avec plus jeunes que moi, amies et surtout élèves qui n’auraient pour la plupart jamais eu l’idée de se véhiculer aussi loin (1600km d’autoroutes) pour un bénéfice aussi incertain. Or je n’ai, de ces trois voyages comme guide-accompagnant-organisateur, que des souvenirs drôles, plaisants, émouvants ; et le sentiment, sans doute exagéré, d’avoir présenté à ces jeunes un peu de perspective culturelle à l’état natif comme on dit en chimie : la preuve par le monument, la ruine, l’air qu’on respire, les chats, la pasta, que ce dont on discourait en classe n’était pas billevesées et coquecigrues comme dit Rabelais. De leur avoir procuré en somme un succédané de l’émotion d’un Montaigne parti lui de Bordeaux, à cheval, et par Paris, l’Allemagne et l’Autriche…jusqu’à être reçu par le pape et fait citoyen d’honneur de Rome, le couronnement d’une vie d’humaniste comme la sienne.

C’était exactement quatre siècles après Montaigne, dans une Rome qu’il aurait eu peine à reconnaître mais que n’en doutons pas il eût cent fois plus admirée. Un beau matin d’avril nous cheminions sur le célèbre Corso, la grande avenue tracée entre les forums impériaux et la piazza del Popolo, sa porte construite exprès pour l’entrée de Christine de Suède, vous savez, la protectrice de Descartes…Il faisait beau, la lumière poudroyait et les klaxons klaxonnaient comme à l’ordinaire. Avec un groupe d’élèves de Première je remontais vers la piazza Venezia, retour d’un peu de shopping autour de piazza di Spagna et pour ma part d’une station obligée au Caffe Greco, où l’on sirote un espresso dispendieux entre les ombres de Goethe, Berlioz ou Wagner, habitués des lieux. Je suivais à quelque distance un groupe de trois amies par hasard brune, blonde et rousse, de front et rieuses, cheveux au vent…quand un bus urbain qui lui aussi remontait le Corso mais sur la voie opposée a quasiment stoppé sans raison apparente, sinon une dizaine de passagers hommes appelant et sifflant, plaqués aux vitres…Fellini n’y était pour rien, et les gamines promues au rang des trois Grâces quand elles étaient jolies surtout de leur jeunesse n’ont de toute leur vie revécu un tel triomphe. Si ma mémoire ne recompose pas les choses à son gré, ce qu’elle fait souvent, la brune était celle-là même qui s’était extasiée dès notre arrivée sur les yeux des Romains (voir l’épisode 1). La boucle ainsi serait bouclée, mais j’aurais voulu parler aussi de leur curiosité, de leurs surprises, des photos partagées, des grands rires du soir autour de la pasta fumante, de la grâce permanente enfin de ces trois voyages (1991, 1993, 1995) en compagnie de collègues amis souvent, curieux et enthousiastes eux aussi. C’est loin maintenant, presque aussi loin que le voyage de Montaigne ou la première extase de Stendhal. 1983, 1984, 1986 et un bras fracassé (voir Hôpital, respect), 1991 deux fois, 1993 deux fois, 1995…Je sens que je n’ai pas dit dans ces chroniques le centième de ce que j’ai vécu et senti, encore ne suis-je jamais descendu au sud de Rome ; le reste, l’immense autre, est pour la délectation de ma mémoire, de mes songes diurnes et nocturnes. Merci à toutes et tous d’avoir eu l’assiduité de tout lire.

Alain PRAUD

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