Mon Italie, épisode 9 (Io la Musica son…2)

Quels univers musicaux peuvent être plus antipodiques que ceux de Beethoven et de Rossini entre 1805 et 1825 ? Et lequel de ces deux univers pouvait-il plaire davantage au grand public ? Poser la question, c’est y répondre, parce que  » toutes choses égales d’ailleurs » comme on dit, c’est comparer Boulez et Phil Glass (l’auteur d’Einstein on the beach, chef-d’oeuvre des années 70 de l’autre siècle). Comme on dit encore,il n’y a pas photo, et Beethoven n’a d’ailleurs grommelé qu’en privé. Déjà que son propre public n’avait pas demandé qu’on bisse la Grande Fugue opus 133, en qui, comme dit la Bible, il avait mis toutes ses espérances : « Les boeufs ! les ânes ! » se serait-il écrié (sans entendre sa propre voix)…Ma génération, la toute première à avoir connu Wight, Woodstock, les Stones et U2, est à même de comprendre la solitude du génie (sachant que Lennon, Dylan, Bob Marley, sont à leur manière des génies). A leur manière, tout est là : car le génie est durable ou il n’est pas vraiment. Durable, ce sont des siècles, voire des millénaires (Eschyle, Sophocle, Confucius), et ce n’est pas donné à tout le monde. Wagner était très conscient d’être durable, et peut-être qu’il avait raison – on verra, enfin pas nous. Que dire alors de ces étoiles filantes que furent Stradella, assassiné à la fleur de l’âge, ou Pergolèse, mort à 26 ans après avoir donné La Serva padrona, l’illustre Stabat Mater, ou les géniales Sept Paroles du Christ, qui certes n’éclipsent pas le chef-d’oeuvre absolu de Haydn, mais le relativisent quelque peu ?

Remarquez que je n’ai guère quitté l’Italie – et j’entends bien y rester, voire y demeurer comme Stendhal. Au moins en pensée, pour l’instant. Au tournant des XVIIe-XVIIIe siècles, j’aurais voulu nommer encore Carl’Ambrogio Lonati, ses sonates pour violon, guirlandes de vigne sur un mur ensoleillé, et Agostino Steffani, qui soit dit en passant était aussi évêque, et dont les Duetti da camera, pour deux sopranes, ou mieux pour soprano et contre-ténor, sont des bijoux de sensualité mélancolique… Tout le monde sait que dorment dans les bibliothèques d’Italie et d’ailleurs des milliers d’heures de ces musiques bonisims comme on dit en catalan de Valencia : voilà je crois une raison supplémentaire de croire au monde… Vivaldi aussi était prêtre, et en quelque façon il a honoré son contrat avec des oeuvres sacrées de haute facture ; mais combien il se montre à son meilleur dans ses opéras les plus profanes ! Il me souvient de m’être aventuré jusqu’en Andorre, et en décembre, par des cols gelés (à un moment il a fallu chausser de chaînes mon coupé absolument inapproprié à ces climats)- et pourquoi ? mais pour rafler hors taxes une bonne dizaine de coffrets, dont l’historique Orlando furioso (I Solisti Veneti, Claudio Scimone) qui venait de paraître (1978) et que les mélomanes s’arrachaient, tant cet opéra bousculait, que dis-je, mettait cul par-dessus tête l’image qu’on avait du Prêtre Roux…Et ça aussi on le chante bien autrement de nos jours, avec force contre-ténors en lieu et place de Marilyn Horne et Victoria de Los Angeles, mais que les voix de femmes sont supérieures quand même, pas forcément musicalement si l’on veut, sinon ces harmoniques irremplaçables…Il y eut aussi l’étonnant Il Catone in Utica dans lequel le rôle de Jules César est tenu par un castrat, ce qui n’étonne, et surtout n’étonnait aucun connaisseur de l’histoire romaine ; et relativement peu d’autres, car si dans une lettre Vivaldi affirme avoir composé 90 opéras, il nous en reste tout au plus une vingtaine, certains encore difficiles à authentifier. Qu’importe ? De qui que ce soit c’est bien beau, la famille Scarlatti, et Haendel qui ne fait pas pour rien le voyage d’Italie (fort périlleux alors, par mer comme par terre), et tous, Hasse « il caro Sassone », même le grand Bach qui sans se déplacer était au courant de tout ce qui se faisait en Italie, se servant sans problème dans cette immense banque mélodique à ciel ouvert, adaptant pour claviers les concertos à 2, 3 ou 4 violons de Vivaldi…

Il n’est pas jusqu’à Viotti, contemporain de Beethoven, violoniste virtuose mais autrement musicien moyen, qui ne fût estimé par Mozart, au point que celui-ci compléta l’orchestration de quelques-uns de ses concertos. Et je voudrais dire quelques mots de Giuseppe Gazzaniga (1743-1818), auteur entre cent autres choses d’un opéra Don Giovanni Tenorio, représenté en 1786, un an avant l’absolu chef-d’oeuvre de Mozart ; j’ai entendu cet opéra de nuit, en voiture, au retour d’une médiocre corrida dans les Landes, et la route et la nuit en furent illuminées, certes ce n’était pas Mozart (qui cependant n’a pu ignorer cette oeuvre), mais comme c’était saturé de musique, pas moyen de s’ennuyer, comme chez Mozart bien sûr mais plus tard aussi bien Brahms, Dvorak, Moussorgski, Puccini…Car ils ne sont pas nombreux les compositeurs, même de génie, qui se refusent un peu de remplissage de temps en temps, pour la bonne cause il va de soi. Gazzaniga c’est comme Pergolese, Haendel, le Haydn des Saisons, plus tard Tchaïkovski ou Prokofiev : une phrase, une idée, un thème, et on avance sans se soucier de rien d’autre que de déployer une énergie qui semble illimitée. Or la musique pour moi – pour mes oreilles – c’est exactement ça : une énergie illimitée.
( Comme les Carmina burana de Carl Orff que nous venons de chanter : un bloc d’énergie pure d’un bout à l’autre, où la moindre baisse de tension menace tout l’ensemble. Ce qui est vrai de toute la vraie musique).

Connaissez-vous Michelangelo Falvetti ? Si la réponse est non, ne faites aucun complexe : avant 2002 c’était un parfait inconnu, je veux dire avant qu’on ne publie son oratorio Le Déluge (Il Diluvio Universale ) de 1683, sans doute son chef-d’oeuvre (mais sous bénéfice d’inventaire) découvert à Palerme dans un fond de bibliothèque sous la poudre des ans et des siècles. Falvetti (1642-1692) fut pour l’essentiel de son existence maître de chapelle à Palerme et mourut à Messine. Son Déluge est d’abord une averse ininterrompue de musique jubilatoire même quand elle se veut terrifiante, avec pour noyau et moyeu la fameuse Tarentelle, danse des fous piqués par la tarentule, danse des morts et des vifs, une sorte d’hymne baroque de l’Italie méridionale, du royaume de Naples et des Deux-Siciles comme on disait, un tout autre monde que ceux de Gênes, Florence, Venise, Padoue, Rome bien sûr. Un monde volcanique, qui ne saurait tenir en place, qui ignore la méditation, il faut s’y faire c’est le Baroque même, dans sa splendeur carnavalesque. Les chanteurs dansent, la Mort masquée danse, le public finit par danser avec tout le monde. La vie était brève à Palerme, alors on faisait tout pour ne pas s’ennuyer. Leçon à retenir pour la vie longue.

Je m’en veux parfois de n’être pas fasciné par le grand chant, le bel canto, chant en soi et pour soi qui n’a de comptes à rendre qu’à Dieu et au public, et c’est la même chose ; mais après tout l’orgasme n’est pas obligatoire, même pour les hommes ; et à durée égale je préfère Jaroussky dans Caldara à Alagna dans Massenet, même si je les aime autant l’un que l’autre : non seulement ce n’est pas la même technique, mais ce n’est pas la même philosophie du chant, et de toute la musique, de la voix humaine, donc davantage. A choisir entre deux théâtralités je prends la première – baroque donc, indéfectiblement ? Pas si simple, car le chant allemand de Bach à Brahms, pétri d’une toute autre religiosité, ne m’a jamais laissé indifférent, au contraire (je parlerai plus tard des contemporains). Chacun d’entre nous a sa propre boussole sur ces questions, et la mienne n’est qu’une singularité parmi tant d’autres.

Mais je le confesse : j’ai tellement aimé le baroque d’Italie que par fantaisie dans les années 80 je suis allé jusqu’à me forger une identité supplémentaire (ce qu’on appelle un hétéronyme : le poète portugais Fernando Pessoa était coutumier du fait), celle d’un certain Giovanni Peraldi, compositeur prolifique mort tragiquement au tournant du XVIIIe siècle ( voir sur ce blog Une biographie imaginaire : Giovanni Peraldi ) – le pire, c’est que j’ai effectivement composé, et joué, une sonate sous ce nom-là…Il fallait que la tarentule m’ait piqué. Sauf qu’elle ne pique pas. C’est seulement la musique qui rend fou, d’une belle folie.

(à suivre)

Alain PRAUD

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