Mon Italie, épisode 8 (Io la Musica son…)

Elle n’a pas tort Hannah Arendt quand elle affirme que « l’oeuvre d’art est la patrie non mortelle d’êtres mortels »…Qu’est-ce qu’elle dit là ? Deux choses très simples : nous sommes mortels, merci, on savait ; une deuxième chose un peu plus complexe, l’art nous échappe et nous survit, mais rien de bien bouleversant, on s’en doutait ; et puis ceci : cet art qui ne meurt pas (elle ne dit pas « immortel » qui serait autre chose) est notre vraie demeure (« patrie » n’est pas anodin : c’est vraiment le territoire paternel, celui que nos pères nous ont laissé en héritage, en allemand c’est Heimat, un mot très fort qui n’a pas de vrai équivalent en français), là où nous demeurons à volonté dans ce que nous appelons la Beauté – là où comme dit Hölderlin « l’homme habite ce monde en poète (dichterisch) »…Alors oui c’est notre patrie, ça : tel poème de Du Fu rentrant enfin au village dans un pays déchiré par la guerre, tel fragment de Sapphô chantant la beauté des femmes, tel poème d’Apollinaire exigeant que l’on dise « avion » désormais au lieu d' »aéroplane »… Nous sommes là, ici et maintenant, et Mozart aussi, et Bacon, Boulez, John Adams, Soulages…Grands et petits nous nous mouvons sur le déroulé de l’art qu’on dira moderne, puisque de toutes les époques ce qui survit c’est l’art moderne.

Dans le premier opéra reconnu du monde occidental, l’Orfeo de Monteverdi, la Musique elle-même s’exprime et prend langue. C’est ainsi, l’opéra est né en Italie, à Mantoue précisément (1607)- pour être tout à fait juste il faudrait mentionner l’ Euridice de Peri et Caccini, de sept ans antérieure, et à Florence. Mais c’est Monteverdi qui fait être le héros chanteur, dans la lignée de Virgile et d’Homère ; cette fois ce n’est plus le poète qui chante seul, mais il fait chanter, et vraiment, hommes et dieux, nymphes et allégories. En 1968 je n’écoutais pas de chants révolutionnaires mais ça, en boucle, le coffret Erato dirigé par Michel Corboz, avec Eric Tappy dans le rôle-titre. Aujourd’hui on ne chante plus ainsi, et d’ailleurs on ne joue plus personne (Vivaldi, Bach, Beethoven, Schumann, Bruckner…) comme on faisait alors ; et l’actuelle version de référence est celle de Rinaldo Alessandrini et du Concerto Italiano. N’importe, j’ai toujours Corboz dans l’oreille :

Io la Musica son, ch’ai dolci accenti
So far tranquillo ogni turbato core,
Ed or di nobil ira ed or d’amore
Poss’ infiammar le più gelate menti

(C’est moi qui suis la Musique, qui par mes doux accents / Sais apaiser tous les coeurs tourmentés, / Et d’un noble courroux aussi bien que d’amour / J’enflamme les esprits les plus glacés)

Cela, c’était « quand j’étais en partie un autre homme qu’aujourd’hui », comme écrit Stendhal (De l’amour), citant dans le texte mais de mémoire un vers de Pétrarque (sonnet I : quand’ era in parte altr’uom da quel ch’i’ sono). Encore Stendhal n’avait-il que 38 ans environ, or que devrais-je dire ? C’est bien loin mais l’émotion ne s’est pas affadie, et il m’arrive encore de fredonner Vi ricorda o bosch’ ombrosi… comme à vingt ans. Tout le monde aujourd’hui connaît l’aphorisme de Nietzsche (« Sans musique la vie serait une erreur »), mais si rabâché et galvaudé que ce soit je le ressens comme profondément vrai. Pas plus que la peinture la musique n’est sortie toute armée de la botte italienne, et pourtant c’est bien d’Italie qu’a jailli comme une source fertilisante toute la grande et belle musique que nous écoutons et pratiquons. Ce n’est pas Mozart qui me contredira, ni Berlioz, ni même Beethoven pestant contre le succès de Rossini, ni Wagner, ni… Nous sommes littéralement adossés à cette musique. Rien qu’au XVIIe siècle, Luigi Rossi qui fait chanter les femmes comme personne, à 2,3,4 voix ; Carissimi, maître de l’oratorio qui influence Charpentier, Haendel, et même le grand Bach des Passions ; Bononcini et surtout Veracini qui font du violon un instrument virtuose (en même temps que Biber en Allemagne), ouvrant une voie royale aux Tartini (sa fameuse sonate « Trille du diable »), Locatelli et ses diaboliques Caprices, plus tard Paganini qui leur doit tout ; Antonio Caldara (1670-1736) qu’on découvre depuis une petite vingtaine d’années, que le contre-ténor Jaroussky chante à merveille, auteur de 80 opéras, de 20 messes, de 38 oratorios dont la merveilleuse Maddalena ai piedi di Christo…On dit qu’il influencera jusqu’à Haydn et Beethoven. Louis XIV, on l’oublie, était un italianophile forcené, d’abord sa grand-mère Marie, épouse d’Henri IV, était une Medici (Médicis), sa mère Anne d’Autriche s’était entichée du cardinal Mazarin, Génois-Romain né dans les Abruzzes, Italien enfin et l’un des plus talentueux premiers ministres que la France ait eus, certes un peu corrompu comme tout le monde alors, mais que le jeune Louis vénérait, et qui sur son lit de mort lui donna encore de précieuses leçons de politique ; et puis le premier grand amour contrarié de Louis avait pour nom Marie Mancini, ce génial flagorneur de Racine s’en souviendra pour Bérénice, sa seule tragédie non sanglante mais tellement noblement désespérée (Louis pleurait aux pièces de Racine, spécialement dit-on à celle-là)…

Et tout le monde sait que si Louis abandonna rapidement pour le Louvre le projet du cavalier Bernin (encore un Italien, sans conteste le plus grand sculpteur et architecte du siècle) (son projet de façade concave menaçait d’être aussi scandaleux que bien plus tard la pyramide translucide de Pei – ce qui montre au passage que Louis avait moins de pouvoir que Mitterand), il n’en invita pas moins un Florentin, Lulli, pour inventer l’opéra alla francese qui fera débat pendant tout le siècle suivant ; en plein siècle des Lumières, et composante à part entière de ces Lumières-là, la Querelle des Bouffons va opposer Rameau, Gluck et Piccini, et Rousseau à tout le monde, sur cette question essentielle : l’italien est-il oui ou non la langue du chant ? Vous souriez je le vois, mais à la veille de la Révolution ce fut un débat de toute première importance, parce qu’anthropologique et civilisationnel. Vous ne vous êtes jamais demandé quelle langue est la plus proche de la Nature et de ses émotions primordiales ? eh bien sachez que nos ancêtres du XVIIIe siècle considéraient cette question comme absolument fondamentale. Rousseau, philosophe aujourd’hui considéré comme incontournable, faisait de cette question quasiment un préalable à toutes les autres. Pourquoi ? mais parce qu’il s’agit du chant, cette parole amplifiée que dès cette époque on considère comme antérieure à toute autre, à la poésie même, la grande oubliée de ce siècle-là. Dans le silence des passions, dit Rousseau, reste la musique, mais laquelle ? Eh bien c’est tout simple : celle dont la langue chante le plus naturellement.

Nous voilà donc revenus au type qui se rasait à sa fenêtre en chantant. Qui ne chante pas en se rasant n’est pas Italien. Et l’Italie a réussi à faire croire à l’Europe, et par là au monde, qu’il est impossible de chanter si l’on n’est pas Italien, Caruso, Pavarotti, Alagna (certes Français mais bon), Tebaldi, Callas (Grecque, même remarque). Il n’est bon bec que de Paris, il n’est bon chant que d’Italie, et ça ne se discute même pas. Dans les arènes de Vérone le public chante avec les choeurs d’Aïda ou de la Traviata ; et bien peu savent que cette triste histoire est une pièce à succès d’Alexandre Dumas le fils, un Français donc, ce peuple dont la langue chante si mal. Ce n’est pourtant pas tout à fait un hasard si l’un des derniers grands opéras français du XXe siècle est le Saint François d’Assise (1983) d’Olivier Messiaen, et le point culminant de cette oeuvre le célèbre Sermon aux Oiseaux… Et celui peut-être des films de mon cher Pier Paolo Pasolini que je préfère n’est-il pas Uccellacci e uccellini (Des oiseaux grands et petits), film destructuré parce que jamais structuré, quasi improvisation sur la parole, la nature, la politique, et bien sûr François d’Assise…

Et que chantait, au fait, la Musique chez Monteverdi ?

Or mentre i canti alterno or lieti, or mesti,
Non si mova augellin fra queste piante,
Nè s’oda in queste rive onda sonante,
Ed ogni auretta in suo cammin s’arresti.

(Cependant que j’alterne chants joyeux et tristes / Nul oiselet ne bouge en ces ramures / Ni ne s’entend onde sonore sur ces rives / Et le moindre souffle en chemin s’interrompt.)

Et l’oiseau d’Italie chante mieux que les autres…

(à suivre)

Alain PRAUD

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