Mono no aware, 22 : Où es-tu, Marseillaise ?

Les plus assidus de mes lecteurs savent que j’ai été admis en 1964, à quinze ans donc, à l’Ecole Normale d’Instituteurs d’Angoulême, et major de ma promotion. Je ne rappelle pas cela par vanité, même si c’est le seul titre que je revendiquerai hautement devant le Souverain Juge comme dit Rousseau : le sceau officiel d’une vocation. Ce que personne ne sait, c’est que le Major, outre qu’il était censé représenter la promo (sauf aux conseils de classe, où il n’était pas convié), avait une charge implicite mais fort encombrante : celle d’entraîner ses camarades à l’acte lustral fondateur de leur vocation pédagogique – chanter, lors des cérémonies du 11-Novembre, devant le monument aux morts de l’Ecole et en présence du Recteur, la Marseillaise et le Chant des Partisans.

Du Chant des Partisans je ne dirai rien, sinon que c’est absolument inaccessible à ces gamins que nous étions : il pèse sur cette marche funèbre une telle chape d’angoisse et de ressentiment que les silences, terrifiants, demandent à eux seuls un long apprentissage, conduit par des musiciens qualifiés. Nous fîmes donc ce qu’on attendait de nous : ahanants, terrifiés par la pesanteur d’une Histoire (officielle, trafiquée) qui surtout n’était pas la nôtre, nous fîmes de notre mieux pour ne pas être punis par les adultes effrayants qui verrouillaient le monde d’avant 68. Mais la Marseillaise était un autre défi. Depuis 1958 et de Gaulle, tous les Français se croyaient en capacité de chanter, ou au moins de proférer l’hymne national, sacralisé par un général rebelle et obstiné qui en avait fait en quelque façon son hymne à lui ; il le chantait, mal mais avec conviction et en toute occasion. Ses ministres s’efforçaient de suivre, marmonnant, gardant la bouche ouverte quand ils ne pouvaient mieux faire (Malraux dans mon souvenir payait franchement de sa personne).

Mais quelle tête folle a composé ce truc invendable ? D’abord ce que nous en connaissons date de l’harmonisation de Berlioz, quelque 40 ans plus tard – et même ainsi, quel micmac de rythmes tous plus heurtés les uns que les autres, avec en plein milieu une modulation qui se négocie comme une épingle à cheveux, comprendre que certains sortent de la piste… Je ne dis pas que c’est Le Sacre du Printemps, mais quand même : et les problèmes de diction !! Un entre cent : dit-on « Allons, z’enfants », comme d’habitude, ou « Allons,(virgule) enfants » ? L’instituteur retraité et ancien héros qui nous dirigeait à la baguette opinait pour la seconde diction, mais avec une conviction absolue.

J’avais quinze ans et chaque soir après les cours j’étais chargé de faire répéter à mes camarades (car on s’était avisé que je savais un peu de musique) ce monument marmoréen et inchantable – on devrait instituer un concours sur cette seule oeuvre, en deux catégories, grand public, personnel politique : on rirait bien, je pense – , autrement dit à 25 autres garçons (rien n’était mixte, sauf les Jeunesses Communistes, hélas je ne l’ai su qu’après) dont la plupart n’avaient jamais chanté qu’en état d’ébriété, ou en fin de repas de famille pour le dire autrement…Bien sûr tous nous fredonnions avec entrain les « tubes » du moment, Satisfaction des Stones, Le pénitencier version Johnny Halliday…mais l’Hymne National Gaullien nous nouait la gorge, et certains ne percevaient pas les intervalles, je devais leur conseiller le play-back, ils en convenaient avec bonhomie ; je m’attardais en revanche avec quelques autres pour les mettre en avant, l’un était ténor sopraniste, deux autres basses presque russes. Chaque semaine ce travail était validé par le chef, inutile de préciser que je n’ai jamais reçu de lui le moindre semblant de gratification. Mais le 11-Novembre, un seul d’entre nous ayant articulé le « z’enfants » fatal, à notre honte à tous il fallut aussitôt reprendre. Dès lors je me jurai que je ne serais plus jamais chef de choeur.

La Marseillaise est donc de tous les hymnes du monde sans doute le moins chantable – suffit de comparer avec ceux de nos voisins, augustes et placides, sans même aller plus loin (le kimi gayo nippon est accessible dès la Maternelle, paroles comprises). Alors chefs d’Etat et ministres en général font semblant : Giscard, qui chante comme une gamelle, avait même tenté de remplacer la Marseillaise par le Chant du Départ qu’il croyait plus à sa portée ; le flop fut à la mesure de l’enjeu. On ne touche pas à Rouget de Lisle, qui n’en peut mais et depuis belle lurette. De bonnes âmes, qui en seraient bien incapables elles-mêmes, braillent depuis longtemps déjà contre ces footballeurs de l’équipe de France qui ne desserrent pas les dents au moment de l’Hymne. Mais 1) nombre d’entre eux ont été sélectionnés dans des contrées fort exotiques, et maîtrisent à peine notre langue, laquelle est de toutes façons inapte à marquer des buts ; 2) qui d’entre nous oserait chanter un morceau si difficile, et devant des millions (milliards parfois) de téléspectateurs, sans jamais avoir appris à chanter ?

On voit où je veux en venir : à l’agression haineuse, inqualifiable, et surtout ridicule, contre Christiane Taubira. On sait que j’éprouve pour la femme politique des sentiments mitigés, parfois de franche désapprobation, en particulier quant à sa vision unilatérale de l’esclavage. Mais une fois de plus, trop c’est trop, et on sent bien que l’UMP boit du petit lait de laisser faire au FN la sale besogne raciste : dehors la négresse, la guenon qui ignore la Marseillaise, et pour cause ! Ce sont les mêmes qui refusent d’honorer la mémoire du général Dumas, enfant d’esclaves et père d’Alexandre. Il ne fallait même pas répondre comme l’a fait benoitement, et bêtement, le ministre de l’Education. Et chacun comprendra que je ne m’attarde pas sur cette pente stercoraire. Je voulais juste parler, ça m’a pris comme ça, de la Marseillaise, enfin de la mienne.

Alain PRAUD

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