Mon Italie (épisode 6 : Andante tragico)

J’avais envie de poursuivre ces chroniques italiennes sur ce que tout le monde attend peut-être, la peinture, la musique…Je le ferai un peu plus tard, car les derniers mots de l’épisode 5 m’ont rappelé de plus graves matières, elles aussi vécues (je ne sais pas parler de ce que je ne vis pas), tenant à la politique au sens noble du terme, le seul qui m’importe. Les premiers mouvements de cette espèce de Suite italienne étaient tous plus ou moins Allegro, même le 4ème se voulait un hommage au Josef Haydn de la symphonie n°88 et à son finale « Allegro con spirito » (avec esprit, spirituel, élégant et léger), surtout dirigé par le merveilleux Lenny (Leonard Bernstein) sans baguette, les pouces dans les poches du smoking, juste avec les sourcils, les yeux, le nez, les lèvres, enfin ce qu’on appelle le masque chez les chanteurs. Allez voir sur YouTube si vous ne me croyez pas. Mais voilà que la politique me retient par la manche, même à propos d’Italie, pour ce qui sera non un Adagio qui permettrait encore recul et méditation, mais un Andante (on avance) tragico (oui mais vers quoi ?).

C’est en Espagne (Vilajoyosa, près d’Alicante) que l’été 1980 j’ai découvert dans le quotidien El Pais le terrible attentat de la gare de Bologne et ses 85 morts, certains simplement volatilisés, et plus de 200 blessés, beaucoup atrocement. Ce n’était pas encore un attentat-suicide version islamiste, juste une bombe dans une valise, mais de l’explosif professionnel, disons militaire, auquel peu de gens ont accès. Attentat réellement terroriste, puisqu’il s’agissait de terroriser, d’annihiler toute volonté d’agir, même de vivre, dans une grande partie de la population, ciblée « à gauche » (Bologne était un modèle de gestion du PCI). Bien entendu on n’a jamais retrouvé les commanditaires et pour cause : ils étaient dans la proximité immédiate du pouvoir démocrate-chrétien, à l’insu de son plein gré peut-être, ce n’est pas impossible et pour le compte de qui ? On était en pleine guerre froide, même à l’apex de la guerre froide vu que Brejnev disposait au mieux de deux heures de lucidité par jour, et que dans son ombre grenouillaient toutes sortes de « services » qui jouaient chacun pour sa pomme mais avec des moyens démesurés – et en face les mêmes moyens ( non, décuplés) tels que James Bond était incapable d’en rêver, manipulations au carré, au cube, telles que les commanditaires ne pourraient jamais apparaître. Qui connaît, de source officielle et publique, les commanditaires de la tentative d’assassinat du pape Jean-Paul II ? On a écrit beaucoup de romans, les assassins sont restés dans l’ombre, et y resteront. JP2 s’est entretenu avec son agresseur les yeux dans les yeux et lui a pardonné, la chose a été filmée, mais il n’a évidemment rien appris de ce pauvre diable qui ne savait rien non plus. Un qui en savait plus que quiconque, et que pour cette raison je ne daigne pas nommer, qu’on appelait complaisamment « l’Inoxydable » dans son parti et toute la classe politique italienne, qui a été cent fois compromis et plusieurs fois condamné mais toujours sans suite dans des kilomètres linéaires d’affaires crapuleuses, a fini par mourir de sa belle mort et même nonagénaire, l’an passé. Dans mon cerveau robespierriste sa tête de canaille ne cesse de rouler dans le panier fait pour elle. Et comme Dante je crois qu’il y a un Enfer pour ces gens.

J’ai longuement traduit la poésie de Pier-Paolo Pasolini, que j’avais d’abord rencontré comme cinéaste dans les années bénies 60-70 avant de découvrir qu’il était surtout poète, un des plus importants de l’Italie contemporaine, le plus grand selon moi. PPP avait comme ses initiales trois défauts inexpiables : poète, partisan (version communiste, avec d’énormes bémols) et pédé. On pouvait ajouter : catholique, puisque son film Théorème avait été primé par l’Office catholique du cinéma, et que L’Evangile selon Mathieu est le seul crédible si l’on y met un peu du sien…Mis à part les ennemis congénitaux du génie, extrêmement nombreux forcément, de nos jours tout le monde reconnaît Pasolini, puisque ceux qui l’ignorent s’en tamponnent. On a appelé ces années terribles les années de plomb, et comment peut-on dire cela de mon Italie ? comment se peut-il qu’on l’ait dit, et à juste raison ? Il y a un film de Francesco Rosi, Cadaveri eccellenti, mal traduit en français, mais comment faire, Cadavres exquis : il est sorti en 1976, d’après un roman de Leonardo Sciascia de 1971. A la fin le policier qui a tout compris (étonnant Lino Ventura) a donné rendez-vous au secrétaire général du PCI dans un musée romain, où un invisible sniper les abat tous les deux. Ce film un peu parano mais très intelligent contient en soi les jours terribles de 1978 où Aldo Moro, leader de la DC, fut retrouvé assassiné dans un coffre de voiture à égale distance du siège de la DC et de celui du PCI. Le message était clair : pas de second front en Europe du sud, pas d’alliance centre-PCI en Italie, surtout pas ça !! Pourquoi ces extrémités se sont-elles donné rendez-vous en Europe de douceur, je l’ignore pour l’instant, chers magnolias. Un jour, mais bien trop tard, sans doute on saura. Les assassins appartenaient aux sinistres Brigades Rouges (Brigate rosse), groupuscule d’imbéciles prétentieux comme la Fraction Armée Rouge allemande, l’Armée rouge japonaise, les Français d’Action Directe, tous plus ou moins manipulés à distance (hors de portée) par de très puissants marionnettistes.

Qui se souvient d’Enrico Berlinguer ? Cet aristocrate d’origine sarde, élégant et discret, rigoureux et peu médiatique, était le Georges Marchais italien. On voit bien la différence (sur Marchais, voir la série Bolcho sinon rien). Comment peut-on être à la fois communiste et rebelle – et rester en vie ? Adoubé par Togliatti, le Thorez italien, devenu secrétaire général du PCI à cinquante ans (1972), Berlinguer était la bête noire de l’URSS depuis ses prises de position radicales sur Budapest (1956), Prague (1968 – la direction du PCF avait laissé dire Aragon, « un Biafra de l’esprit » et ce fut tout), la crise des euromissiles…Présent en 1982 aux obsèques de Brejnev il ne fut pas reçu par son successeur Andropov, ponte du KGB qui savait bien pourquoi. Et il a bien failli être assassiné en Bulgarie, pays dont les services (outre l’invention du fameux « parapluie bulgare ») sont davantage que soupçonnés d’avoir organisé pour le compte du KGB la tentative d’assassinat contre JP2, en manipulant sur fond de trafic de drogue une organisation de l’extrême-droite turque, les Loups gris, à laquelle appartenait celui qui tint finalement le revolver…Voyez, on sait à peu près tout. Ce condottiere de l’idéal marxiste avait pour l’Italie une solution, le « compromis historique », alliance raisonnée entre la DC et le PCI pour accéder au pouvoir, solution qu’approuvait Aldo Moro mais dont personne ne voulait, ni l’URSS, ni les USA, ni les « services » surtout, ni les Brigades rouges, ni le réseau Gladio (organisation clandestine de l’armée dont Giulio Andreotti finira par reconnaître l’existence, voilà, le nom de cet excrément est lâché), ni la loge maçonnique P2, ni la Mafia, dont Andreotti avait été allié sinon membre avant 1980…Berlinguer avait une autre idée intéressante, l’eurocommunisme, alliance des pc italien, français et espagnol pour un projet de société commun, contre l’URSS fossilisée… Je me souviens du lieu où lisant l’Huma j’ai pris connaissance de ce projet, c’était dans le Midi, une terrasse ombragée mais où ? Toulouse ? Montpellier ? Nîmes ? Vic-Fezensac ? En tout cas d’enthousiasme j’ai manqué tomber de ma chaise et commander du champagne pour tout le monde.

Il ne m’a pas fallu longtemps pour me réveiller : le PCE ne savait plus trop où il habitait (pour ça, lire Semprun), surtout le PCF n’avait pas la moindre velléité de début d’envie de rompre le cordon ombilical (et financier) avec Moscou. Ce projet visionnaire fut un flop retentissant, à telle enseigne que (grâce à Dieu ?) il n’y a plus en Europe de parti communiste autre que résiduel. Berlinguer succombera en plein meeting à une attaque cérébrale, en 1984, à 62 ans. Tous les autres protagonistes de ces farces inoffensives ou sanglantes sont morts aussi me direz-vous. Et vous avez bien raison. Pourquoi déterrer ces vieilles perruques même pas poudrées ? Ben, c’est mon blog, je fais ce que je veux. Plus sérieusement, en ce temps-là, une fois encore, le vent venait d’Italie. Je ne crois pas beaucoup m’avancer en affirmant que Pasolini soutenait Berlinguer. Alors la boucle est bouclée, moi, lui, eux, et Stendhal qui nous regarde avec bienveillance (au moins).

(à suivre)

Alain PRAUD

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s