Mon Italie (épisode 1)

Longtemps, l’Italie fut pour moi la patrie de la musique, et rien d’autre ou presque (un peu de peinture, quelques pâtes) : avant tout les concertos de Vivaldi que je pratiquais, et Corelli, Geminiani, Veracini, au loin les déjà inaccessibles Caprices de Locatelli, plus loin encore Paganini…Il faudrait la découverte des premiers enregistrements d’opéras de Vivaldi (Orlando furioso surtout), puis de Verdi et Puccini, pour que l’Italie devienne pour moi ce qu’elle est pour le monde entier, le pays du bel canto, du grand et beau chant. Pour autant il ne me venait pas à l’idée d’y aller voir et juger par moi-même. A une autre époque il est vrai Montaigne n’entreprendra que sur le tard un voyage vers ce qui était l’alpha et l’oméga pour un humaniste comme lui. Mais plus près d’ici et maintenant, Philippe Jaccottet, déjà traducteur émérite de l’Odyssée, explique en 1964 pourquoi il ne se rend pas dans une Grèce complètement intériorisée (il n’ira qu’en 1978).

Le jeune Henri Beyle et futur Stendhal n’a que 16 ans et demi quand en 1800, sous-lieutenant (sans uniforme) de l’armée de Bonaparte, montant mal une haridelle qui menace à tout instant de le précipiter, et constamment morigéné par le rugueux capitaine qui le chaperonne, il passe en Italie par le Grand St Bernard, après Hannibal et ses éléphants. Dès sa première garnison au Val d’Aoste il court à l’opéra, encombré d’un sabre trop lourd pour lui, et entend Il Matrimonio Segreto de Cimarosa (qu’il placera au moins aussi haut que Mozart). A la chanteuse vedette il manque une dent de devant, mais il tombe aussitôt amoureux d’elle et de toute l’Italie : « Je venais de voir distinctement où était le bonheur » (Vie de Henry Brulard, ch.46). Sur la France et l’Italie tout est dit. Bien plus tard (1991), à peine étions-nous à Rome qu’une de mes élèves lâchait comme par mégarde : « Les yeux qu’ils ont, ces hommes ! » Même punition, même motif.

Peu sensible pour ma part au charme des Italiens, je ne pouvais pas ne pas remarquer la beauté des Italiennes, et particulièrement des Romaines, qui semblent toujours en représentation (une policière en bas résille s’agitant au beau milieu d’un des légendaires embouteillages romains a peu de chances de fluidifier la circulation – chose vue en 1986). Reste que ma découverte de l’Italie, en l’été 1983, ne se fit pas d’abord par Rome, mais par la Toscane, grâce à des amis qui m’avaient recommandé une adresse à Colle di Val d’Elsa, bourgade antique et pittoresque entre Sienne et Florence – plus proche de Sienne en réalité, que d’emblée je préférai à Florence.

Car à Florence tout est beau, mais à Sienne tout est italien. Florence est un musée grandiose et cosmopolite ; Sienne vit, respire et transpire par toutes ses ruelles, ses paroisses, ses fontaines, surtout quand vient le temps du Palio. Nous avions quitté les Pyrénées en voiture, ma compagne, sa soeur cadette et un jeune ami dont les parents devaient nous rejoindre plus tard – le « palazzo » de Colle dont nous occupions le rez-de-chaussée était bien assez vaste : baptisé « la Canonica », c’était un presbytère accolé à l’une des églises de la ville, avec plafonds peints d’angelots qui s’écaillaient et petits scorpions méditerranéens en option, dont la propriétaire était une patricienne toscane libérale et apparemment pétrie d’un humour que notre italien rien moins que basique nous laissait bien en peine de goûter pleinement. N’importe, il y avait le Palio, et sans le savoir nous étions tombés en plein dedans. Tout est théâtre en Italie, et même pour une de ces grandes manifestations (faut-il dire sportives ? culturelles ?) une répétition générale est de rigueur. C’est précisément ce que nous vîmes, prisonniers de la foule au milieu de la célèbre place en forme de coquillage incliné autour de laquelle a lieu cette course brévissime – deux tours de la place sur des chevaux montés à cru, qui heureusement galopent sur une épaisse couche de sable apporté là tout exprès, ce qui n’empêche pas les accidents parfois graves, c’est le piment de la chose (voir à une autre échelle le bozkashi afghan). Chaque équipage représente sa paroisse, où nous avions vu, sans comprendre, d’immenses tables dressées en pleine rue ; et tous vêtus comme au XIVe siècle, ou au XIIIe, cavaliers, chorales, trompettes et officiels, car les traditions ça se respecte et jusqu’au dernier bouton de guêtre.

Les deux tours de la place se disputent à un train d’enfer, sans cravache mais tous les coups sont permis – le must étant de précipiter ses rivaux contre le redoutable redan que fait, en bas à gauche, une chapelle conçue dit-on par Michel-Ange et depuis devenue abattoir à chevaux et cavaliers. Ceux qui survivent à cela n’ont cependant aucun mérite, car il faut être vainqueur ou rien. C’est ainsi que trois jours durant, sur le téléviseur de notre palazzo, nous avons pu assister à des scènes, littéralement dantesques, de triomphes avinés, et, forcément plus répandues, de jolies filles braillant de désespoir comme génisses promises au sacrifice. Beuverie cependant garantie pour tout le monde, vainqueurs et vaincus. A ce degré d’enthousiasme nous autres Français sommes petits joueurs, fêtes de Nîmes et de Bayonne incluses, sans vouloir vexer personne.

N’y avait-il donc que cela de la musique adorée de Stendhal ? Point. Un dimanche matin calme et radieux je n’ai eu qu’à traverser la placette voisine de la Canonica, des enfants s’y poursuivaient, le Cercle était ouvert, des ventripotents y devisaient en terrasse – et d’une fenêtre de quelque tour médiévale, les accents, à la radio, d’un vaillant ténor verdien…A la radio ? Mais non, car soudain l’air se brise, et paraît dans l’embrasure un quidam encore barbouillé de mousse à raser, coupe-chou en main…Dix ans plus tard cheminant à l’heure apéritive dans l’ancienne Subure romaine, une façade ornée de vigne vierge, une autre fenêtre ouverte en cette chaude soirée d’août, d’où s’écoulait, soprano et piano, la sublime Invitation au voyage de Baudelaire / Duparc :

Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble…

Dans l’air du soir les parfums tournaient, et ravi d’entendre si fortuitement un poème que j’aime entre tous, et génialement mis en musique, debout, immobile, nez au vent…Or voici que le piano s’interrompt, que le chant rompu reprend…Stendhal à ma place aurait couru embrasser ces gens. Pour moi la soirée commençait le mieux du monde, et je m’abandonnais à cette sensation avant la trattoria familiale avec V., l’apéritif offert, les pâtes exquisement parfumées…Oui, disais-je, ici plus qu’ailleurs on a la sensation entière d’une vie qui vaut d’être vécue, fût-ce un instant, celui-là.

(à suivre)

Alain PRAUD

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