La symphonie des adieux

A l’époque lointaine, et dans la langue elle aussi lointaine (entre le IVe et le Ve siècles après Jésus) d’un des poètes que j’affectionne et traduis parfois ici, le maître Tao Yuan Ming, « prendre sa retraite » (gui xiu) était un élégant euphémisme pour « mourir ». Heureusement nous n’en sommes plus là – ou pas encore, c’est selon. Le 31 juillet de l’année en cours, le mandarin que j’ai été pendant 41 ans va « suspendre son char » (xuan che) – quand j’avais gravement fauté, mon grand-père suspendait ainsi mon vélo au plafond de la buanderie. Là c’est définitif, et je ne vais pas me retourner pour regarder une dernière fois mon char suspendu. J’ai embrassé la profession, comme on dit, en 1964, quand à quinze ans je fus porté sur les épaules de mes camarades, major de ma promo à l’EN d’Angoulême. Il y aura bientôt cinquante ans, donc, ou un demi-siècle. Les boxeurs sages raccrochent les gants ; moi, c’est le char.

C’est donc ma dernière année, et ce sont mes derniers élèves. Je n’aurai pas la langue de bois de tous les regretter ; mais une classe particulièrement, celle que j’ai en responsabilité, est chère à mon coeur, et je veux le dire ici. Depuis la rentrée il y a une vraie histoire entre nous, parce qu’ils savent qu’ils sont les derniers, parce qu’ils découvrent qu’ils sont les meilleurs. Les pianistes le savent, tout est dans la réactivité du clavier, sans laquelle le meilleur toucher du monde est peu de chose. Je demande pardon à ces jeunes de les comparer à un clavier quand ils arrivent parfois – souvent – à prendre la place du pianiste ; c’est pour la commodité de la démonstration, rien d’autre. Parce que parfois la pertinence fulgurante de leur pensée me cloue sur place – il en va de même, il est vrai, avec mes filles de 13 et 11 ans…

Pour autant, suis-je satisfait de suspendre mon char? Mais non. Comme chante une vieille chanson irlandaise : No, nay, never, no more. J’avais encore tant à leur dire, et je vois la qualité de leur écoute, celle aussi des jeunes filles allemandes presque parfaitement bilingues, avec qui je peux aussi évoquer d’autres maîtres, Hölderlin, Kleist, Rilke…Ils lisent ce blog, et certains écrivent déjà une poésie point du tout méprisable. Quelques brillants universitaires, de grandes chefs d’entreprise, de hauts fonctionnaires de l’Etat ou de l’Europe, de vrais écrivains peut-être sortiront de leurs rangs.

Pourquoi la symphonie des adieux ? Il y a longtemps que je pense à ce titre, puisque je savais depuis la rentrée qu’à peu près la moitié de l’effectif partirait en Allemagne, les uns après les autres. C’est déjà le cas depuis mars. Comment fait-on, un pied dans la mélancolie, pour faire comme si de rien n’était ? Eh bien, c’est le métier sans doute. En 1772, l’été, comme chaque été, Josef Haydn, maître de chapelle du prince Esterhazy, et lui-même compositeur de génie (mais qu’est-ce qu’un génie aux yeux d’un prince ? Mozart sera congédié d’un coup de pied au cul), se transporte avec tous ses musiciens, du palais d’Eisenstadt (Autriche) à celui, encore en chantier mais objet de toutes les attentions, d’Esterhaza, pas moins, juste derrière la limite hongroise, un Versailles néoclassique de 122 pièces, et des jardins, un parc, on ne vous dit que ça…(Souvent je dis que mon siècle préféré est le XVIIIème…j’ajoute bien vite : à condition d’être prince). Bref, il s’agit là de jouer tout l’été, comme la cigale, pour le plaisir du prince, de ses proches et invités. Pourquoi pas ? il y a de plus sots métiers – sauf que début novembre le prince est toujours là, et ses musiciens itou. Pas trop grave pour Haydn qui dispose d’un appartement familial (aujourd’hui disparu) ; mais le flûtiste lambda est, lui, séparé de ses proches depuis des mois et ça commence à bien faire. On fait remonter l’agacement jusqu’à papa Haydn, et celui-ci a une idée…

Certes ce ne sera pas la Révolution. On est entre gens bien élevés et de bonne compagnie. Mais en trois jours Haydn compose une symphonie (la 45ème), en fa dièze mineur, ce qui déjà est si étrange (même Mozart ne l’a pas fait, je crois) que l’oreille avisée du prince a pu en frémir. Surtout, elle est en cinq mouvements au lieu de quatre habituellement : mais là encore, pourquoi pas ? Sauf que le finale est un mouvement lent, et que, surprise, l’un après l’autre les musiciens s’en vont, après avoir soufflé la chandelle qui éclairait leur pupitre. A la fin ne restent que deux violonistes, dont Haydn, réduits au silence, la salle entière plongée dans l’obscurité. Le prince a l’élégance de répondre à cette plus qu’élégante revendication syndicale (le moule en est cassé…) par la fermeture de la saison d’été, le lendemain même. Et tout le monde rentre en Autriche.

Je ne suis ni Haydn (hélas) ni Esterhazy (tant pis). Déjà trois filles sont parties en mars sur la pointe des pieds (trois bougies se sont éteintes), dont une déléguée de classe qui caracolait à presque 20 de moyenne. Mais cette semaine et la prochaine ce sera l’hécatombe, jour après jour comme dans la Symphonie « Les adieux » du grand Josef. Ce sera difficile, pas pour ces enfants surexcités par la Rhénanie, Munich, Hambourg, Francfort, Berlin. Ils ne verront pas ma tristesse et tant mieux. Et puis il y en aura une quinzaine d’autres présents jusqu’au bout, et tout aussi passionnants. Nous sommes immergés dans Apollinaire et la poésie du XXe siècle ; nous communiquerons par mails comme on fait maintenant. Un jour, le dernier, j’effacerai le tableau, je fermerai la salle, je saluerai les surveillantes, les secrétaires, et je rendrai mes clés. Un autre de mes maîtres, Kongzi que nous appelons ici Confucius, a laissé dire au début du livre VII de ses Entretiens (ou Analectes) : Enseigner sans se lasser, pour moi ce n’est rien (hui rén bù juàn). Il y a des gens comme ça.

Alain PRAUD

P.S. Merci aux lecteurs assidus de Sao Paulo, de Rome…et d’Annecy, Annemasse, Rambouillet…et de partout ailleurs !

Et surtout merci à : Michelle, Shereen, les 2 Julie, Hippolyte, Paco, Sheraz, Anna, Héloïse, Arthur, les 2 Sarah, les 2 Laetitia, Christelle, Alix, Florine, Fabien, Louane, Lucie, Laya, Amandine, Pauline, Jason, Victoire, Eric, Bilkiss, Nahéma, Diantsoa, Yéléna, Charlotte, Capucine, Laurianne, Elisa… Et celles d’outre-Rhin : Madleen, Katerina, Rabea, Emilie, Vera…
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Post-scriptum (juillet 2016) :

Et maintenant c’est le bac, ce truc sacro-saint dont on pourrait se passer mais bon, puisque tout le monde y tient…
Or là le tableau est spectaculaire.
Je ne suis pas vraiment surpris bien sûr. Mais tellement heureux que mon coeur déborde.
Et je sais bien que les mentions se distribuent plus facilement que de mon temps, mais tout de même : 10 mentions TB, dont au moins 3 au-dessus de 19 de moyenne, 5 mentions B, 6 mentions AB…
Déjà Bilkiss était admise à Sciences-Po Paris, ma chère Yéléna à Sciences-Po Bordeaux, Alix en architecture à Strasbourg. Sarah peut postuler sans crainte à la meilleure école vétérinaire, Fabien en formation à la Lufthansa. Hippolyte et Paco, chacun dans son domaine, seront des plasticiens de demain. Eric et Jason sont capables de tout désormais, comme Diantsoa en plein vol pour l’Aéronavale. Laya sera peut-être la nouvelle Marie Curie. Et Charlotte, Louana, Amandine, Sheraz… Michelle est simplement capable de tout, et puis qui encore ?
Mes enfants mon coeur déborde, plus que jamais je vous aime. Je vous laisse au seuil de la vraie vie. Je sais que vous ne me décevrez pas, ni toi Shereen, ni ma chère Amandine, ni Pauline, ni…Ne m’en veuillez pas de toutes et tous vous citer, sachez que je n’oublie personne en réalité. Partez, ouvrez vos ailes. Merci de m’avoir rencontré.

7 commentaires sur “La symphonie des adieux

  1. Vous nous disiez vous même que lorsque l’on est triste il ne faut pas penser aux belles années car cela ne ferait qu’amplifier ce sentiment.
    À la vieille de mon voyage mon but est de vous rendre l’appareil en essayant de vous sortir de cette « mélancolie » comme vous dîtes. C’est donc pour ça que je vous retourne ce qu’à mon sens vous m’avez appris : le sens « littéraire », ou plutôt vous avez réveillé en moi, en nous, un amour certain pour la littéraire. De plus, vous nous avez appris à profiter de ces choses, comme à profiter de la vie, du peu de temps qu’elle nous offre. C’est donc, d’une certaine manière, grâce à vous que j’ai profité pleinement (en même plus) de cette semaine de « cours » (et pas que) sans aujourd’hui n’avoir aucun remord, bien au contraire.

    Je pars et finis cette année le cœur sûr, certes perdu, mais plus littéraire et déterminé que jamais.

    Merci

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  2. Je partage votre mélancolie en voyant les jeunes s’envoler vers des terres germaniques, je me souviens du temps où je partais insouciante. Je me souviens aussi de vos cours passionnants. Je dois vous remercier de m’avoir transmis comme à tant d’autres le goût des lettres. Vous pouvez partir satisfait de ce que vous avez apporté à quelques générations.
    Je pars aussi, sans savoir encore où. Une page se tourne…
    Merci encore et très bonne continuation.

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  3. Hippolyte, j’adore ton comm., c’est du Rimbaud + Artaud, tes lectures présentes, donc complètement foutraque. Mais ça part d’un tellement bon sentiment…Dis quand même : « je vous rends l’appareil », tu l’as fait exprès ? Sinon c’est une trouvaille surréaliste à se gondoler longtemps…

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  4. Cela fait un moment maintenant que je pense à poster un commentaire ici. Mais à chaque fois, quelque chose m’en empêche. Peut être le fait de savoir que mes écrits paraîtront bien futiles à côté des vôtres ? Alors à chaque fois, je lis d’autres articles, restant une lectrice invisible parmi tant d’autres. Je n’aurais pas la prétention de dire que je comprends tout, certaines références restant pour moi opaques… Mais je les lis et j’en apprécie la réflexion et les tournures. Ensuite, je m’en vais, sur la pointe des pieds, sans laisser de traces, tout comme je suis arrivée.
    Mais aujourd’hui, alors que cela fait plus d’un an que vous avez posté cet article, l’envie d’écrire est la plus forte. Est-ce la perspective du bac de français approchant ? Peut-être… Quoiqu’il en soit, en ressassant aujourd’hui mes souvenirs, je me suis rendue compte que je tenais absolument à vous remercier.
    Vos cours, je les considérais comme bien plus que dee simples cours de français. Encore une fois, je n’aurais pas la prétention d’affirmer que j’ai tout retenu, rien oublié, mais je me souviens d’un certain nombre de choses… Et pourtant, je suis partie tôt, très tôt, avec une hâte certaine et une curiosité immense.
    Mais ce pourquoi je voudrais réellement vous remercier c’est de m’avoir redonné le goût à la lecture et à l’écriture… Oui, cette envie dévorante de reprendre moi-même la plume, sans que rien ne m’y oblige. L’envie d’écrire sur moi, sur les autres, sur le monde. L’envie d’écouter les auteurs nous murmurer à l’oreille, l’envie de comprendre et de lire entre les lignes. Le goût des lettres en somme…
    Vous disiez que nous avions éteints les bougies une à une en partant. Moi je dirais que vous en avez allumées dans nos têtes et dans nos cœurs et qu’elles éclaireront encore longtemps notre chemin.

    Merci d’avoir cru en nous.
    Merci pour tout.

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  5. C’est merveilleux ce que tu écris là, Sarah. En quelques lignes tu donnes sens à toute une vie. Je pense que tu t’en rends compte. Il n’y a rien de plus fragile qu’un maître, car plus il en sait, et mieux il agit, plus il doute de son savoir (infime) et de son action (infirme). Reste la relation humaine, fraternelle, filiale, sororale, parfois davantage, entre maître et disciples plutôt qu’élèves seulement.
    Je me souviens d’une lecture d’Agrippine lors de laquelle tu m’as mis les larmes aux yeux. Mais cette fois tu exagères. Commente et critique-moi plus souvent, maintenant que tu as fait le premier pas ; merci Sarah !

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