Mozart, une fois de plus

Je ne sais pas si je sais parler sereinement de Mozart. Ce garçon est pour moi comme Hölderlin, Van Gogh, Paul Klee, peu d’autres. Les rares portraits que nous avons de Wolfgang Amadeus montrent un visage à la fois absorbé, espiègle, et absent à nous (et bien sûr, plutôt pas beau : à quoi bon la beauté, déjà contingente en soi, plaquée sur un génie ?). Nous avons d’assez nombreux autoportraits de Van Gogh – comme de Rembrandt – qui ne font que rendre plus opaque encore le mystère coextensif à l’acte de peindre. De Mozart il nous reste des partitions originales en petit nombre, tout de même le fameux Requiem et sa mention du nom crypté de BACH (si bémol-la-do-si naturel) juste avant que la plume ne lui tombe des mains avant d’être reprise au vol par son élève Süssmayr, entre autres, à la demande de Constanze sa veuve. Les autres partitions sont des copies de sa main – on n’avait pas encore le culte des brouillons, puis des rognures d’ongles. On avait la dignité du fini, mal ou bien mais fini, sans repentirs ni ratures. Pas de brouillons non plus de l’immense Jean-Jacques (Rousseau) ni de son contemporain Laclos, l’auteur des Liaisons dangereuses. On aimerait bien, pourtant. Et de Molière donc, mais c’est encore une autre époque. On jetait les chutes comme des peaux mortes.

Il n’y a donc pas de chutes de Mozart, et ce n’est rien encore, car pas non plus d’oeuvres faibles ou futiles, pas une note de trop contrairement à l’avis peu éclairé de Josef II qui parlait d’autre chose. A dix-huit ans je ne jurais que par Monteverdi et Bach, au point de parler à propos de Mozart de musique de garçon coiffeur… J’écoutais France-Musique 20 heures sur 24, et j’avais assisté à Don Giovanni avec Gabriel Bacquier dans le rôle-titre : que me fallait-il de plus ? Rien qu’une oreille un peu plus intelligente. Et un peu moins de bêtise satisfaite, ce monstre insidieux qui nous menace jusque dans notre salle de bains (de moins en moins à mesure que l’âge nous gagne). Car non seulement il n’y a pas d’oeuvre faible chez Mozart, mais pas même, si j’ose dire, une note faible – puisque chaque note est un élément nécessaire d’un paysage grandiose qui serait un peu infirme sans elle. Tomberait même en poussière dans certains cas. On a noté fort justement qu’à la fin de Don Giovanni le Commandeur chante une phrase atonale, quasi dodécaphonique, 150 ans avant Schoenberg. Mozart voyait-il donc si loin derrière l’horizon ? Non certes, et l’idée même d’une oeuvre entièrement atonale l’eût à raison horrifié ; mais il avait besoin, pour faire entendre la voix de la mort même, de la série non hiérarchisée, un instant seulement – so what ? eût-il répliqué de nos jours, qu’est-ce qui vous gêne, j’en use sur quelques mesures et puis j’oublie, juré craché.

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans… Alors que Bach me renvoyait régulièrement dans les cordes (le comble, pour un violoniste), Mozart, encore plus mal joué car encore plus difficile, paraissait me sourire et m’encourager à continuer. Il s’agissait tout de même de l’Allegro aperto du concerto en la majeur…Un été près d’une plage vendéenne, comme je m’y escrimais derrière les volets à l’heure de la sieste, j’eus la surprise d’entendre quelqu’un siffloter le thème dans la rue…Car quiconque joue Mozart est approuvé, même dit-on des vaches suisses qui donnent davantage de lait si on leur en diffuse en permanence (leur diffuserait-on du Haydn qu’à mon humble avis ça leur ferait le même effet). Alors un élève laborieux derrière des volets en tuile…Peu importait à ce passant mon insigne maladresse, puisque Mozart est Mozart, quelque traitement qu’on lui fasse endurer. Et il est le seul dans cette étrange catégorie : car essayez un peu avec Debussy ou Ravel…ou Mahler…

Il y a peu encore, en concert, la Sérénade dite « Gran Partita » pour instruments à vent. J’avais pensé m’assoir comme tout le monde, mais comme d’autres j’ai préféré rester debout pour écouter cette musique extraordinaire ; d’abord par sa durée, une cinquantaine de minutes, un record pour une composition purement instrumentale ; mais surtout par sa qualité, un univers sonore en soi et pour soi, des mariages de timbres inouïs à cette époque, des accidents étonnants…Et quelle variété surtout, à une époque où chacun écrivait de la musique au kilomètre pour simplement survivre, quel océan de surprises renouvelées, de tendresses qui ne demandent rien en retour, de voluptés béates, de sombres cumulus amoncelés sur l’horizon…Au fait, où est l’horizon d’une telle musique ? Presque toute la question est là.

Et je ne prétends pas y répondre. Seulement ceci, déjà mille fois dit : quand on entend à l’aveugle du Dittersdorf, de l’Albrechtsberger, du Cannabich (mais oui), du Stamitz, on sait que ce n’est pas Mozart ; quand on entend dix mesures de Mozart, c’est lui sans conteste (ou peut-être du jeune Beethoven, voire – ça m’arrive – du Schubert) – autrement dit on le crédite de sa descendance spirituelle supposée : l’horizon de cette musique, nous y revoilà. Or il n’y a pas, semble-t-il, d’horizon plus ouvert aujourd’hui (ce ne fut pas toujours le cas), car tout compositeur installé, célèbre lui-même, finit par se réclamer de Mozart. Un seul exemple, de notre époque, Olivier Messiaen : « …il était musicien jusqu’au fond de l’âme, il n’a jamais fait une erreur d’accord, une erreur d’accentuation, ni une erreur d’harmonie, ni d’orchestration. Jamais ! Il écrit toujours ce qu’il faut, il tombe pile sur ce qu’il faut. » (Brigitte Massin, Olivier Messiaen, une poétique du merveilleux, entretiens, 1989). Un technicien infaillible donc, mais Haydn l’était aussi, et Salieri, et d’autres. Mozart n’est pas un compositeur hors-sol : il admirait aussi, et sans mesure. Bach et Haendel qu’il cite cent fois dans sa musique, et papa Haydn qui lui survivra, même Michel Haydn son ivrogne de frère (mais non sans talent), par dessus tout et tous le fils mal aimé de Bach, Johann Christian que nous appelons Jean-Chrétien, qu’on appelait alors « le Bach de Londres », qui prenait sur ses genoux le petit Wolfgang alors âgé de dix ans pour improviser ensemble des sonates entières…Dans sa correspondance (1782) Mozart rapporte qu’en apprenant la mort de son mentor et ami il pleura tout le jour comme un veau.

Et combien il admirait l’Italie, donc, mère alors de toute musique digne de ce nom ! Depuis l’imprégnation italienne de Haendel ou de Hasse (surnommé « Il caro Sassone ») jusqu’à ses contemporains Jommelli, Piccinni, le Padre Martini expert mondial du contrepoint, et bien sûr le fameux Miserere d’Allegri… On connaît l’anecdote, mais je veux me la représenter dans la pénombre fuligineuse de la Chapelle Sixtine, les chefs-d’oeuvre obscurcis de Michel-Ange que de toutes façons il n’aurait pu voir, absorbé qu’il était dans cette polyphonie à 9 voix, écoutant tout, retenant tout. On est en 1770, Wolfgang est debout près de son père (pas de sièges dans la Sixtine, ni alors ni aujourd’hui), il a 14 ans et boit littéralement cette musique, yeux et bouche et larges pavillons d’oreilles. Il est interdit d’en recopier ni faire sortir une note, qu’à cela ne tienne, le jeune prodige mémorise les 9 voix et rapporte le tout à Vienne, intact comme l’oiseau tombé du nid. Et à propos, imagine-t-on un jeune pianiste mémoriser une longue pièce du Catalogue d’oiseaux de Messiaen, par exemple « La fauvette des jardins » ? Ou le prodigieux Dialogue de l’ombre double de Boulez ? Ou un opéra complet de John Adams ? Pour quantité de raisons il semble bien que le moule soit cassé.

Mais ce n’est pas grave, car l’enfant prodige ne nous touche plus guère, alors que l’homme oui, l’homme fraternel, notre contemporain quand les Lumières nous paraissent si lointaines. Curieusement, c’est à Beethoven que Nietzsche (Humain, trop humain, Gallimard, vol.II, 171) attribue la signature finale du XVIIIe siècle, « ce siècle de la rêverie exaltée, des idéals brisés et du bonheur fugitif ». Ce que Nietzsche écrit sur la musique n’est jamais anodin, mais sans doute n’entendait-il pas Mozart, et ne le jouait-on pas, comme on le joue et l’entend au XXIe siècle : débarrassé de ses oripeaux galants, en quelque sorte dépoudré, pour apparaître dans toute sa proche humanité, joyeuse, espiègle, grave, contemplative, inspirée, déprimée, le coeur serré d’angoisse et alors si proche de Schubert, mais toujours habité, la musique, la musique, jour et nuit, partout…On dit que par récréation il s’autorisait de longues parties de billard, au point qu’il y était redoutable, et on aimerait remonter le temps, juste une heure, en jouer un peu avec lui, avec quelques verres de Tokay, sans parler musique…Je reviendrai plus tard sur Nietzsche, Mozart et les Lumières. Mais c’est assez bavardé.

Alain PRAUD

P.S. Merci à ce lecteur inconnu de Sainte-Julie, « la ville la plus heureuse du Québec », qui ces temps-ci a passé 21 minutes à me lire ! Merci également aux lecteurs/lectrices bénévoles (comme dit Montaigne) de Canberra (Australie) et de Los Corrales de Buelna (Espagne) …et à tous les autres.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s