Inactuelles, 45 : Syrie, défaite de la raison (épisode 2)

Je le disais en mars 2013, dans le premier volet de cette abominable saga : les mots manquent à tel point qu’on voudrait se taire, et pourtant il faut parler. Parler, comme rire, est le propre de l’homme, non ? Mais comme je le prophétisais sans aucun mérite (il suffisait de lire) le pire était encore à venir, nous n’en étions qu’au seuil. Qu’est-ce que le seuil du pire ? des enfants sélectionnés par les snipers, des files d’attente devant les boulangeries sciemment bombardées, le gaz sarin contre des quartiers bien ciblés, et dans tous les cas femmes et enfants sciemment martyrisés. Ce qui se dit : terrorisme, au sens strict et universel. Je terrorise les femmes et les enfants pour que toi tu comprennes que tu n’as rien à faire ici, dégage vite. Tout cela comme dans l’Espagne de 36 sous le regard myope et procrastinateur de tous les pays qui auraient pu faire quelque chose pour enrayer ce mécanisme inhumain. Alors comme en 36 mais à une toute autre échelle les brigades internationales sont arrivées, au grand ravissement des massacreurs qui les avaient fantasmées, puis suscitées, puis attendues, maintenant quasi encensées : les voilà enfin nos vrais ennemis, les vrais combattants de l’islam fanatique, les égorgeurs d’Alaouites, de Kurdes, de chrétiens, voyez leur étendard noir marqué des deux seuls mots de leur doctrine, Allahu akbar! Voyez la sinistre charia qu’ils traînent après eux ! Voyez surtout qui les finance, ces fanatiques d’Arabie et du Golfe, wahhabites hypocrites vautrés sur leurs pétrodollars et qui augmentent le martyre du peuple syrien en armant les terroristes !

Malheureusement, pour les raisons que j’ai dites en mars les tortionnaires incendiaires et génocideurs de leur propre peuple ont ici partiellement raison. Mais c’est très exactement ce qu’on appelle prophétie auto-réalisatrice : vous vous employez à prédire ce que vous êtes activement occupé à réaliser, et le tour est joué. Car l’entrée en scène, fort improbable au départ, des pires factions islamistes, avait été souhaitée, provoquée, organisée par le régime de Bachar (le nom de ce médiocre sonnera aussi faux dans les premières décennies du XXIe siècle que celui de Hitler au XXe ; il a déjà réussi à effacer de la mémoire des peuples celui de Saddam Hussein, d’une toute autre envergure pourtant, y compris dans l’horreur) : il avait sur ce plan le soutien indéfectible du tsar Poutine, dont les prédécesseurs ont montré la recette en Tchétchénie – tu mitrailles les revendications légitimes, il en sortira bien des extrémistes qui feront ton jeu. Et surtout ne lâche rien : continue à mitrailler, viole, torture, assassine à tour de bras, ne t’arrête pas car la moindre pause dans l’horreur sera ta perte immédiate. Alors on a vu l’arme chimique, pour la première fois utilisée à cette échelle depuis Saddam, les barils d’explosifs qui détruisent des quartiers entiers, le siège hermétique d’autres quartiers qui condamne les derniers habitants mal-pensants à crever de faim, ou de septicémie à la moindre blessure. Puisque nous avons contribué à casser tous les instruments qui jusque là mesuraient l’horreur, eh bien allons-y ! Qui nous jugera ?

On se le demande en effet, quand on voit le pas de danse parfaitement obscène dessiné par Barack Obama sur le parquet bien ciré de la diplomatie internationale, aux narines de qui (mais a-t-elle des narines ?) n’est jamais parvenue l’odeur de la chair humaine grillée, dépecée, ni des mucosités étouffant les gazés au sarin. C’est que, voyez-vous, ce que nous appelons les grands de ce monde sont des joueurs d’échecs qui se connaissent bien et s’entendent comme larrons en foire : je t’envoie la rhubarbe, tu me passes le séné, je ne vais quand même pas bombarder ta base de Lattaquié alors que je suis en train de finaliser avec l’Iran un accord d’une toute autre importance (pour moi, les USA) que cette minable guerre tribale où on ne sait plus qui est qui, tu le sais toi Poutine ? OK alors à toi la main pour cette fois, on se retrouve plus tard. Et qui fut cocu dans cette affaire glauque ? D’abord Hollande qui ne l’a toujours pas digéré et ne l’envoie pas dire, au moment où j’écris, à son homologue prix Nobel de la paix, lui, qui nous encourage de toutes ses dents à faire le ménage en Afrique quand au Proche-Orient il ne bouge pas une oreille, même pas sur la question palestinienne…

Compliqué, dites-vous ? Alors zappez, car je suis bien loin d’en avoir fini, cette fois encore. Cette région du monde est un trou noir d’où plus aucune particule de lumière ne peut sortir. Bachar tient par la vertu des armes russes, des conseillers russes (ceux-là doivent être archi-protégés, parce que si un seul d’entre eux tombait entre les mains des milices d’Al-Nosra il serait incontinent crucifié et écorché vif devant les réseaux sociaux – on en est là, oui), des troupes iraniennes des Gardiens de la Révolution, et plus encore des milliers de combattants du Hezbollah libanais. Et c’est là que l’équation se corse un peu plus, comme si elle en avait besoin : car, vous ne l’avez pas oublié depuis la mini-guerre de 2006, le Hezbollah est considéré par Israel comme son pire ennemi. Or le Hezbollah a failli recevoir, via Lattaquié qu’Israel n’a pas hésité une seconde à bombarder au mépris de toutes les conventions, des missiles russes anti-navires, ce que les généraux israéliens considèrent comme une ligne rouge absolue. Poutine et sa verticale du pouvoir étaient-ils au courant ? On peut tout reprocher au Mossad sauf d’être mal informé, la CIA n’est qu’une petite fille à côté de lui, alors ? Poutine maîtrise-t-il tout dans cette affaire ? Ou est-il doublé par son célèbre complexe militaro-industriel corrompu par l’Iran pour le plus grand profit de Bachar ?

C’est là que l’on frôle (vous, moi) le conflit majeur, qui pourrait emporter cette région, son gaz et son pétrole, ses soi-disant lieux saints, donc le monde entier, dans un maelström absolument incontrôlé. Car si Israel estime sa sécurité menacée – qui est celle du peuple juif toujours et partout – alors tout est possible. Tout, absolument. Hélas nous nous sommes bien éloignés -quoique de quelques kilomètres sur la carte – du peuple syrien héroïque et martyr au sens premier de témoin : le peuple syrien témoigne devant nous, le reste des humains, de ce que l’homme peut faire à l’homme, à la femme surtout, dans la passivité générale. Non, ce n’est plus la guerre d’Espagne et ses réfugiés vite intégrés, nostalgiques mais francophiles en dépit de tout. Le jour où le peuple syrien martyr demandera des comptes l’addition sera lourde : pas pour la France qui n’a pas grand chose à se reprocher sur ce dossier, mais pour le reste de l’Europe, les USA…sans parler de Poutine, satrape à courte vue qui accumule les âneries dont il se gargarise, là comme en Ukraine et dans tout le Caucase. Rien n’est pire pour la paix du monde qu’un dirigeant qui considère le reste du monde comme un club de pédés. Comme s’il doutait de sa propre identité sexuelle, et qu’il fallût qu’il l’affirmât cette identité à grands moulinets de bras. On se souvient peut-être de mes divagations récurrentes dans le même registre à propos d’Adolf Hitler. Rien de bien original ni courageux. J’assume tout, naturellement. On arrête en ce moment des gamins du Mirail (Toulouse) partis à 15 ans se faire exploser en Syrie pour la plus grande gloire de Dieu (comme nous disions, nous, jadis). Ce sont les romantiques d’aujourd’hui. Dévoyés, manipulés, instrumentés, romantiques quand même. Monstres froids que nous sommes, qui regardons sur nos étranges lucarnes, comme les généraux bordures, des villes tomber en poussière, avec la plus parfaite indifférence, comme avant Sarajevo, comme avant Madrid, qui sommes-nous hélas pour leur faire la leçon ?

Alain PRAUD

On relira si l’on veut: Syrie, défaite de la raison (17/03/2013)

2 commentaires sur “Inactuelles, 45 : Syrie, défaite de la raison (épisode 2)

  1. La Syrie à l’heure actuelle est un vrai foutoir.
    D’après moi, heureusement que Bachar tient les commandes de ce navire qui est en train de couler. Ne nous voilons pas la face, on ne peut pas laisser la Syrie aux mains de terroristes qui menacent de mort les syriens qui refusent de combattre l’armée.
    C’est mon avis.

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  2. J’ai découvert tout récemment un reportage réalisé en 1926 par Joseph Kessel en Syrie. On va me dire : qu’a à voir la Syrie de 1926 sous mandat français délivré par la SDN et la Syrie en lambeaux d’aujourd’hui toujours sous l’autorité apparente de Bachar el Assad ?
    D’abord cette contrée était déjà déchirée dans les années vingt et ce n’était pas un Etat au sens où l’entendaient les occidentaux de l’époque (ni ceux d’aujourd’hui d’ailleurs). Ce n’était que rivalités tribales et religieuses qu’il fallait contenir par la flatterie, les échanges « de bons procédés » ou le combat contre d’autres tribus et clans qui n’étaient que des pillards.
    Kessel rapporte les propos tenus chez des hauts dignitaires (princes divers et descendants de Mahomet « garantis sur parole » …). Un chef druze démontrait « l’inanité d’un régime démocratique pour un peuple encore soumis aux règles de la féodalité. Il ajoutait que, parmi les grands seigneurs syriens, aucun ne pré-excellait par la race ou par le nom, et que la désignation de l’un d’entre eux au trône amènerait des rivalités et des jalousies sans fin. »
    Aujourd’hui, enlevons le dictateur Bachar El Assad. Que reste-t-il sur le terrain, et ce depuis la nuit des temps, pour prendre en mains le destin de ce pays ? Des chefs de guerre divers et variés, sectaires et fanatiques. Des communautés dont le ciment au sein d’elles même est la religion ou (et) la culture : des kurdes, des sunnites, des alaouites (chiites) et des chrétiens (de différentes obédiences). Et l’on voudrait faire une démocratie avec ces peuples qui n’ont été jusqu’à présent unis, face à l’adversité, que sous la férule d’un tyran ?
    Quelle différence avec les années vingt ? Le terreau est le même; la démocratie ne se décrète pas, ne s’impose pas naturellement à des peuples dont les cultures sont à des années lumière des nôtres. Combien de temps depuis 1789 avons-nous mis pour fonder une démocratie digne de ce nom, avec une réelle égalité de droits pour tous ? Combien de tyrans, de monarques aux décisions et gouvernements inconséquents et crispés sur leurs privilèges avons-nous dû subir?
    Et l’on voudrait, si El Assad était déchu ou assassiné (comme Khadafi) œuvrer à l’instauration d’un régime démocratique assurant la paix intérieure et extérieure de ce pays ? Seule la naïveté d’intellectuels occidentaux permet d’entretenir ce rêve.
    De surcroît, il faut garder présent à l’esprit que :
    – Poutine veille …
    – le Liban, véritable volcan en activité permanente, et ancienne composante du protectorat cité plus haut, a une frontière poreuse de 350 kms avec la Syrie.
    Ainsi la transposition du « monde des bisounours » dans cette partie du globe n’est pas pour demain …

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