Inactuelles, 44 : Le président a-t-il encore sa connaissance ?

De Tacite ce ne sont pas les Annales mais je crois les Histoires qui commencent ainsi : Urbem Romam a principio reges habuere. Vers son commencement, Rome est réputée avoir eu des rois. C’est pareil pour nous, sauf que nous en sommes un peu plus assurés : dans les siècles qui précèdent le nôtre, la France a eu des rois…et de supposées influentes maîtresses. On voit tout de suite, avec la Gaule, où le bât blesse. Dans la mousson diluvienne d’Amritsar (Penjab, Inde), pédalant dans un pied de flotte, quelle est la première question que pose le vaillant cyclo-taxi enturbanné ? « Where you come from ? – Paris. France. – Oh, France ? How much for jiggy-jiggy ? » Le premier étonnement surmonté j’ai dû lui dire comme ça de chic un chiffre ou plutôt une fourchette (on était en 1979 et je ne parlais que par ouï-dire, comme savent mes fidèles lecteurs). Stupéfaction du Penjabi, qui cesse aussitôt de pédaler, malgré le déluge qui redouble : chez lui c’était plutôt 2 roupies (de sansonnet), autrement dit rien du tout. Je venais d’un pays mythique (d’ailleurs selon lui « près de la Belgique » qu’apparemment il connaissait mieux) dont la principale activité, hélas inexportable, mais réputée chez les Tour-Operators, était…jiggy-jiggy. Qu’en savait-il, le bougre, et comment ? Je n’ai pas approfondi, le ciel nous pleuvait sur la tête, il nous a guidés vers un vendeur-réparateur de cycles affairé avec ses gamins, qui même nous a offert le thé.

Alors on peut bien s’échiner à vendre des sous-marins, des TGV, des centrales nucléaires : pour le paysan chinois qui trime avec ses cochons, la France est avant toute chose la patrie du jiggy-jiggy, un pays de cocagne où chanteuses et starlettes tombent dans les bras des présidents, et où cette félicité, sous une forme à peine dégradée, est en permanence accessible au bon peuple. Symétriquement – mais c’est bien la même chose – tout Français travaillant au Japon s’étonnera de ce que les petites Nipponnes tombent dans son lit comme cerises après la pluie. Urbi et orbi la France est le pays du bien-vivre et du dévergondage, c’est ainsi et pour longtemps encore, surtout si nous perdons le tissu industriel et que le tourisme devient l’alpha et l’oméga de l’activité économique. Ce qui ne relève même plus de la prospective. Dès lors les frasques présidentielles étalées partout ne vont pas ternir cette image, mais la rehausser d’or comme une icône. De bonnes âmes, qui sans doute n’ont jamais voyagé, crient à la chienlit et à la perte d’image irréparable pour la France, mère des arts, etc. Mais pas du tout ! Je vous fiche mon billet que la France ne va pas perdre un marché pour cette raison, et que ses armées vont tout autant se faire respecter en Afrique et ailleurs. Après ce qui s’est dit d’Alexandre, de César, du grand Condé…Découvrît-on que Poutine est pédé, qu’est-ce que cela changerait pour Bachar et son clan, ses protégés , et pour sa cruelle détermination autocratique et guerrière ? Si cette orientation sexuelle était avérée, elle le rapprocherait même de Frédéric II de Prusse, qui par surcroît était un virtuose de la flûte traversière. So what ? Bien sûr que ça fait pouffer dans les chancelleries, et puis après ? La liaison « supposée », comme on continue de dire, la bouche en cul de poule, du président avec une actrice (plutôt bandatoire, les grincheux doivent in petto en convenir) nuit-elle à la dignité de la fonction présidentielle ? Attention, grands mots, on marche au sifflet, à droite et en file indienne. Pas de ça, Lisette ! Sous la Troisième on sait bien, mais pas sous la Cinquième, dont l’auguste fondateur n’eût jamais imaginé… Là c’est nous, happy taxpayers, qui sommes fondés à pouffer.

Il y avait un film de Miklos Jancso : Vices privés, vertus publiques. J’ai déjà abondamment traité le sujet (Inactuelles 16, 18, 37, 39…), surtout à propos du cas DSK, plus tard de l’affaire Cahuzac. Je vais donc un peu me répéter ; mais il y a ici une nouveauté, presque un cas d’école et une question de cours pour l’oral de Sciences Po. Le corps du président de la République nous concerne-t-il, simples citoyens électeurs contribuables ? « Je veux, mon neveu ! opine Nénesse accoudé au zinc depuis deux bonnes heures ; et leur santé ? tous ces cancers qu’on nous cache, alors qu’ils ont dans la poche le code de la bombe ! Transparence ! qu’on sache bien tout et par le menu ! – La santé, d’accord, mais la vie sexuelle ? c’est encore plus intime, ça… – Heu, la vie sexuelle, ça dépend, quoi. A la limite on s’en tamponne… » Eh oui, tout est là : à la limite, certes, mais pas vraiment, sans même parler de voyeurisme. Certes tout parallèle entre DSK et Hollande serait malveillant : dans le premier cas on a frôlé le crime de droit commun, sans parler d’autres délits, plus ou moins prescrits, voire simplement allégués des années plus tard (mais ça fait plus que mauvais genre – d’autant que j’ai parié avec moi-même qu’en France un juif ne sera jamais président) ; dans le second, c’est une histoire de maîtresse, et d’amour probablement. Mais pour certains ça fait tout aussi mauvais genre, alors tant qu’on peut on dénigre la donzelle : une starlette, même pas connue à l’étranger, etc. C’est tout juste si on ne dit pas une croqueuse d’héritage, comme dans la bourgeoisie d’avant-guerre, une dévergondée, une gourgandine, une cocotte peut-être ? Quoi, elle a osé mettre la main sur le corps sacré du président ! Autant dire sur les institutions de la Vème ! Et qu’allons-nous faire de la première dame ? déjà qu’elle ne l’était qu’à moitié…

Je n’avais pas encore réfléchi à cette question qui ne m’intéresse guère, même si paraît-il elle passionne les Français (le petit monde médiatique est consommé dans l’art de susciter des sondages à sa main) : il n’y a pas de première dame dans la Constitution de 1958, c’est par une tradition très bourgeoise que madame accompagne le président à la messe dominicale et se consacre à des bonnes oeuvres le reste du temps ; pour la première fois on a un président célibataire, concubin notoire d’une dame même pas divorcée vraiment (même avec le pape François, le voyage au Vatican posait déjà des problèmes protocolaires, donc) ; et voilà-t-il pas que le bougre s’autorise une jeune maîtresse, de plus assez connue pour que ça amplifie encore le tintouin ? Dès lors qui va accompagner François Hollande aux USA en février, et à quel titre officieux ? Le président doit-il d’urgence congédier sa jeune maîtresse, ou répudier l’à peine plus vieille mais qui semble avoir fait son temps ? Quel brain-storming ! Doit-il désormais se déplacer seul ? Voire démissionner, comme le réclament quelques BPDL (Bavards Pressés aux Dents Longues) ? Dans le Landernau politico-médiatique on ne sait plus à quel saint se vouer : le saint gauche ? le saint droit ? le saint doux ? le saint-glinglin, pour ceux qui préfèrent procrastiner ? J’avoue que plus j’y pense et plus ça m’indiffère. Au fond je préfère un président bande-à-l’aise – c’était aussi le cas du précédent, et aucun des deux ne semble avoir été vidé de sa substantificque moëlle, au point que la République fût soudain en danger. Evidemment « l’espace public d’apparition » (Hannah Arendt) nécessite quelques égards, et le casque de scooter, fût-ce pour parcourir 200 mètres, ça dévalue…quoi ? la République, ou les fantasmes monarchiques de nos concitoyens ? Peut-être les plus jeunes ignorent-ils l’anecdote tragi-comique du président Félix Faure mourant (le 16 février 1899) entre les bras d’une célèbre demi-mondaine, et de la réponse de l’huissier au prêtre accouru en catastrophe : »Le président a-t-il encore sa connaissance ? » – « Non, monsieur l’abbé, elle est sortie par l’escalier de service… » Se non è vero… Julie Gayet à demeure à l’Elysée, ne serait-ce pas plus simple que cette histoire à la Feydeau de motards protégeant d’autres motards, de paparazzi planqués, d’interphones à des noms interlopes, d’appartements loués par on ne sait qui et dont on enquiquine le légitime propriétaire, un paisible retraité chauffant ses vieux os au soleil de la côte basque, et qui supplie qu’on cesse de mentionner son nom ?

Alain PRAUD

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4 commentaires sur “Inactuelles, 44 : Le président a-t-il encore sa connaissance ?

  1. Je ne rapapiège pas mon cher mais je me répète et te le répète: c’est un pur bonheur que de te lire!
    Ici il neige et tes articles remplacent la voix des vieux au coin du feu…
    Tu me manques. Je t’embrasse. Mimie

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    1. Myriam ! mes élucubrations au coin du feu, comme à ces temps d’avant que je n’ai même pas connus ? Là c’est vraiment trop. En même temps on peut dire que tu as tout compris. Je m’efforce d’être le conteur de ma propre vie qui me file entre les doigts. Tu sais que j’irai jusqu’au bout.

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  2. Très bel article mais Hollande est seul responsable de sa vie privée.
    Président normal ? Je n’en suis pas sur, surtout lorsqu’on est sensé être irréprochable et montrer l’exemple à tous les français ce qui de mon point de vue est loin d’être le cas. Bisou.

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  3. C’est une bonne question, et l’idéale c’est de la lui poser, enfin personnellement, moi je dirais que non sinon il ne se donnerait pas tant de mal pour faire des choses qui je suis sure qu’il le sait risque de le nuire, alors posons lui la question, « avez-vous ou n’avez-vous plus votre connaissance »

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