Apollinaire, c’est maintenant

Le centenaire de la naissance de Guillaume Apollinaire (1980) ne m’a pas laissé un grand souvenir en termes de commémoration. Il est vrai que nous étions dans la déliquescence fiévreuse de la fin des années Giscard, avec pour Premier ministre Raymond Barre, qui certes se piquait de poésie à ses heures, mais plutôt de celle de son compatriote réunionnais Léon Dierx, qui eut son heure de notoriété vers les années Rimbaud, pas de chance. Et le ministre de la culture en 1980, qui était-ce ? Un certain Lecat, surtout chargé de la Communication, autrement dit du contrôle de l’ORTF… Soyons justes, il y eut tout de même sur la 2ème chaîne un téléfim signé Marcel Camus (l’auteur d’ Orfeu negro) et intitulé Les Amours du mal-Aimé, on dirait aujourd’hui un biopic, scénario et dialogues de Georges-Emmanuel Clancier tout de même, avec J-F. Balmer dans le rôle de Guillaume. Hélas sa diffusion m’a échappé.

Mais celui qui dès 1913 et la parution d’ Alcools écrivait au critique Henri Martineau : » Chacun de mes poèmes est la commémoration d’un événement de ma vie », avait tué, bien avant Aragon qui affectait de le traiter d’un peu haut, la notion de « poésie de circonstance ». Le même Aragon dira plus tard , par provocation bien sûr, qu’est poète celui qui va à la ligne plus souvent que les autres, mais oublions cette blague de potache : la poésie dit plus loin et plus profond. C’est ainsi que les derniers opus de Garcia Lorca (dont Poeta in Nueva York) annoncent la terrible guerre civile, laboratoire de la Seconde guerre mondiale. Que serait devenu Apollinaire s’il avait survécu à la grippe espagnole ? Dès 1917, André Breton avait eu cet élan de lucidité (il ne l’aura pas toujours) : « Il est des êtres qu’on aime assez pour ne pas vouloir se figurer leur histoire future ». C’était sage en effet, parce que d’autres l’ont fait à sa place, figeant le poète des Calligrammes le 9 novembre 1918 à 17 heures. Comme dans la Rome du XVIIe siècle il eût fallu courir partout avec un flambeau éteint en criant : « Orphée est mort ! » ainsi qu’ on le fit dit-on pour le compositeur Stradella. Cette fois c’était le cas de le dire, car cet apatride qui avait appris à lire en italien avait choisi d’écrire en français, bien avant d’être admis à la dignité de mourir pour la France – puisque son certificat de naturalisation ne va lui parvenir qu’après sa blessure et sa trépanation.

Alors quand je vais au Père-Lachaise m’entretenir un peu avec la simple stèle de Guillaume, après les immeubles prétentieux de Delacroix, de Rossini, etc., c’est avec une réelle émotion ; car sans cet apatride, le plus grand poète français du XXe siècle, une seule chose est assurée : que nous écririons tout autrement que nous n’écrivons. Quoi et comme, aucune importance désormais. Cet homme débonnaire, gouailleur, ouvert à tout ce qui était nouveau (on ferait le tri plus tard), a détourné le cours du temps. En même temps que lui, figure tutélaire, on découvrait Rimbaud et on s’extasiait ; mais c’est Apollinaire, ignorant Rimbaud, qui avec « Zone » nous lance sur le tremplin hasardeux du XXème siècle. Je sais bien qu’on dispute encore de la paternité de cette écriture nouvelle : Guillaume avait-il lu la Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France de son futur ami, compagnon de blessure et rival un peu teigneux Blaise Cendrars, avant ou pendant l’écriture de « Zone » ? Même Laurence Campa, spécialiste entre les experts, avoue qu’elle n’en sait trop rien. Deux grands esprits se sont rencontrés ; je persiste à penser que l’un – celui qui mourut jeune – était plus grand que l’autre.

Je dis souvent – car je rapapiège, comme on dit en gascon – que les écrivains dont j’aurais recherché l’amitié se comptent sur les doigts des deux mains. Montaigne (en buvant le vin de ses vignes, pas très loin de Saint-Emilion), Stendhal, Flaubert par moments, Lorca, Pasolini…mais surtout Guillaume, Wilhelm de Kostrowitzky, Kostro pour les copains. Sauf par le talent naturellement nous différons si peu, exception faite de ce travers qu’il avait et moi non, la susceptibilité exacerbée, la jalousie maladive, causes de ses malheurs intimes, surtout avec Marie Laurencin qu’il adorait pourtant. Et si j’avais vécu au XVIIIème, mon siècle préféré pour toutes sortes de raisons – philosophiques et musicales surtout, et cet élan ! – alors Diderot sans hésitation, Mozart comme un fan un groupie, un impresario bénévole… Et sans doute une nuit mal famée avec Restif de la Bretonne, une soirée libertine avec Diderot, plus osée encore avec le Vénitien Casanova qui parlait français comme personne… Mais baste ! Apollinaire lui le premier, lui toujours. Alors peut-être que fauché comme lui par un virus qui tuait en 1918 rien qu’à Paris 200 personnes par jour (!), je n’aurais plus rien à dire, d’autres prenant le relais… Quoi qu’il en soit les années qui viennent seront, j’y veillerai, les années Apollinaire. Pour le bicentenaire de Stendhal je serai octogénaire (pardon : nonagénaire !), pas sûr du tout que la Camarde aux yeux vides me le permette. On essaiera. Il en vaut la peine lui aussi.

Alain PRAUD

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Laurence CAMPA : Guillaume Apollinaire, Biographies/Gallimard, 2013, 820 p., 30 euros.
Guillaume Apollinaire : Correspondance avec les artistes, 1903-1918, édition établie, présentée et annotée par Laurence Campa et Peter Read, Gallimard 2009, 944 p., 35 euros.

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