Mono no aware, 20 : mon corps est à moi

C’est comme le gag du sparadrap du capitaine Haddock dans L’affaire Tournesol : chaque fois que ça revient sur le tapis on se dit que cette fois c’est la dernière, puis la der des der. Eh bien non : l’Idéologie, ce monstre chez nous à deux têtes (une qui aboie à droite, l’autre qui mugit à gauche) n’est jamais rassasiée, il lui faut du grain à moudre, de la viande fraîche, et du Débat surtout, cet ersatz, ce leurre, cet appeau de démocratie. Oyez, braves gens qui gémissez sous le faix de la taille, de la dîme, des corvées et de la gabelle : après le mariage universel, priorité des priorités, il n’est rien de plus urgent que d’abolir la prostitution (dans mon quartier)…Comme s’il n’avait pas assez de problèmes – de crédibilité, de cohérence, de compétence, etc – le pouvoir actuel est aux yeux de tous plombé par deux boulets considérables. On connaissait assez bien l’écologisme ; voici le féminisme (de gauche – car le féminisme n’est pas la propriété de la gauche) au sens le plus caricatural : car si depuis 1789 la gauche rêve de couper des têtes (trouve cela légitime en tout cas), désormais le féminisme de gauche veut couper des queues.

Queument ? Mais en abolissant la prostitution (plus tard – bon courage) après avoir procédé à la castration des usagers. La Bêtise, dit Flaubert, est comme autrefois la peste : elle atteint tout le monde, sans considération de classe, de genre, de niveau d’études, de notoriété, de responsabilités politiques, idéologiques, religieuses. Ces jours-ci elle a enflammé les lecteurs du monde.fr, qui cherchent encore l’antibiotique adéquat. « Des gens d’esprit en sont restés idiots toute leur vie » ( L’Education sentimentale ) : quand on voit que deux penseuses – on ne va quand même pas dire philosophes, comme le fait la médiasphère – , Elisabeth Badinter, Sylviane Agacinski, s’opposent diamétralement sur ce thème à 24 heures d’intervalle, avec toute la culture, la capacité argumentative, l’affectivité ardente enfin dont elles sont toutes deux capables, au point que cette controverse, sous leur plume ou leur clavier, devient un jeu à somme nulle, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il n’y a là que du vent, et que la soufflerie artificielle qui le meut va finir par coûter cher à la politique, voire à la pensée. Mais qui se soucie de ces trucs archaïques, comprenons d’avant Facebook et Twitter ? Puisque l’essentiel, que dis-je, l’existentiel (on sait que désormais l’existence précède l’essence) c’est le buzz, le truc qui parle de vous, qui vous fait être ? Car, au cas où vous l’auriez oublié, si vous n’êtes sur le net vous n’êtes point, point.

Elisabeth Badinter (69 ans) est donc légèrement l’aînée de Sylviane Agacinski (68 ans, madame Jospin pour ceux qui l’ignoreraient). Autant dire qu’elles sont de la même génération, celle dite « de 68 », époque où elles avaient respectivement 24 et 23 ans, et sans doute partageaient les mêmes engagements (quoique…) puisqu’elles sont restées enracinées dans le même hémisphère idéologique. Pareillement hémiplégiques, et du même côté. Sauf que Mme Badinter a me semble-t-il une longueur d’avance, puisqu’elle a dépassé la fixation idéologique « de gauche » (fort ancienne, en effet) pour enfin tenir compte du réel comme suit :

1 – les prostituées, premières concernées (et je n’oublie pas les prostitués), ne sont pas forcément des mineures en esprit, d’abord exploitables puis victimisables à volonté par de bonnes âmes qui ne les approchent jamais et conséquemment les méprisent ;
2 – jamais une prohibition n’a aboli un trafic, bien au contraire : elle l’a seulement déplacé, pour le plus grand profit des réseaux mafieux, et l’insécurité croissante (hyperbolique) des filles et garçons ;
3 – chasser le client des quartiers chauds ne profite qu’au marché immobilier desdits quartiers, dont on ne soupçonnait pas (enfin, les naïfs) que le PS fût le fervent thuriféraire…Mais le fait est, et la clientèle socialiste, de Paris, de Toulouse, de Nantes et d’ailleurs, ne veut pas de putes sous ses fenêtres. Je parle cru mais je connais ces gens.

Les pays scandinaves, pionniers de la chasse au client, sont en train de s’en mordre les doigts, forcés de constater que seule la prostitution DE RUE a régressé, mais que les réseaux mafieux sont aussi prospères, et les filles encore plus esclaves. Car que fait-on dans ces pays contre l’immigration anarchique – et en l’espèce, crapuleuse – en provenance du Nigeria, du Ghana (réservoirs à filles archiconnus), des ex-satellites de l’URSS où les réseaux sont contrôlés par les ex-KGB locaux, voire FSB russe, qui organise de l’autre main (la gauche, sans doute) une pornographie fort lucrative ? Il y a déjà plus de dix ans, à Toulouse et en plein midi, près de la gare Matabiau qui est à tout le monde, j’ai assisté à un crépage de chignons entre putes apparemment bulgares, vu l’accent qu’elles imprimaient à leurs injures. De clients à l’horizon, pas la queue d’un comme on dit là-bas. De qui se moque-t-on, Mesdames Agacinski, Vallaud-Belkacem, Touraine maintenant, d’autres demain attirées par la lumière ? On connaît la plaisanterie, certes de droite mais tant pis : le capitalisme c’est l’exploitation de l’homme par l’homme ; et le socialisme c’est le contraire…. J’en ai autant pour les abolitionnistes de la prostitution, lors même (je le rappelle) que je ne suis ni n’ai été client tant ce rapport tarifé, glacial et impersonnel m’est absolument étranger. Ce qui m’inquiète, et m’angoisse au vu de ce que je lis, c’est le recul de toutes les libertés. Pour toutes les meilleures raisons du monde. Car tout le monde a ses raisons.

Alain PRAUD

Un commentaire sur “Mono no aware, 20 : mon corps est à moi

  1. Plus on approche du débat, et plus ça se confirme : cette loi si elle se vote sera la plus idiote du début XXIème (nul doute qu’ensuite il y en aura de plus idiotes encore). On pouvait croire avec quelque candeur que ce Siècle de Lumière, le nôtre, s’adosserait aux précédents, et d’abord au fameux Siècle des Lumières dont on se gargarise sans le connaître vraiment. Que nenni ! bien au contraire, sous la pression de l’idéologie, opium du peuple qui a remplacé la religion dans nos contrées, l’obscurantisme revient au galop. Il est trop tard pour s’en étonner, bien assez tôt pour y remédier.

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