Ciel, mes bijoux ! (une histoire de Roms)

J’ai appris le monde en lisant Tintin, entre l’âge de cinq ans et…maintenant, puisque chaque relecture m’apprend quelque chose, souvent avec l’aide de mes enfants à qui j’ai transmis ma passion, et qui parfois connaissent mieux que moi chaque case d’un album. Ainsi en va-t-il des Bijoux de la Castafiore, un pur chef-d’oeuvre, aussi irréprochable que Tintin au Tibet dont je parlerai plus tard. Tout a déjà été dit ? voire.

Les bijoux est un huis-clos ou quasiment, puisqu’on ne quitte jamais le château de Moulinsart et son parc ceint de hauts murs (sauf une brèche à paparazzi), à l’exception des quatre premières pages qui ont pour cadre la campagne alentour. Comme dans Racine – Bajazet surtout, où c’est effrayant – tout s’agence de telle sorte que personne ne puisse quitter les lieux : la marche brisée (c’est tout dire), gag récurrent de la page 5 à la page 62 et ultime, est là pour bien surligner la chose. Elle cause la chute de Tournesol, puis de Nestor, puis de Haddock et là c’est décisif : le maître des lieux, entorse avec déchirures ligamentaires, est assigné à résidence. Donc Tintin aussi, puisqu’il s’agit…d’un couple, ou de ce qu’on voudra. Ce qui est sûr c’est qu’ils sont inséparables comme Montaigne et La Boétie, ou Laurel et Hardy, ou…Bref ils restent ensemble, et ensemble subissent l’intrusion de l’élément perturbateur, récurrent lui(elle) aussi depuis Le sceptre d’Ottokar, j’ai nommé Casta diva, Bianca Castafiore en personne, qui s’invite sans façons entre les Indes et les Amériques. Qu’a donc fait ce charmant manoir belge pour subir pareille tempête ? Eh bien c’est toute la question.

Car la vraie perturbation – et en cela le titre nous égare – n’est pas la Castafiore, mais bien la caravane de nomades que nous découvrons dès la première page. A partir de là ce n’est plus du Racine, mais du Feydeau et du Chaplin et bien d’autres choses encore, car bon gré mal gré tout le monde ou presque va devoir se définir (dire quel est son mode d’être) en relation avec ces nomades que Haddock a invités sur ses terres, spontanément, au mépris du qu’en-dira-t-on (Haddock est un héros catho-kantien, la main sur le coeur et le coeur sur la main, avec par surcroît l’ivresse nietzschéenne). Là est le noeud de toute l’action : une histoire de Roms. Et comme toujours chez Hergé la médiation est le fait d’un enfant : Tchang, Zorrino (sans doute le plus émouvant), Tchang encore, ici Miarka la petite Bohémienne, libre et vénéneuse comme Carmen. Une Carmen de six ans, et qui mord pour de vrai (le corps du capitaine est curieusement éprouvé, puisque après son entorse il est encore mordu par un perroquet, avant d’être piqué par une guêpe en humant une rose – ces deux derniers accidents directement imputables à la Castafiore).

Mais qui sont ces gens au juste (Auguste, diraient les Dupondt) ? Tintin, comme plus tard les Dupondt, les appelle indifféremment Romanichels ou Bohémiens, Nestor horrifié uniquement Bohémiens, quand le commandant de gendarmerie (belge) dit seulement « nomades ». Eux-mêmes se baptisent Tziganes, ce qui est aussi le choix de Tournesol (et, notons-le, d’Apollinaire, bien avant). Dans la version en anglais tout le monde dit « gipsies », sauf eux-mêmes toujours (« Romany ») et curieusement Haddock (« a Romany camp »). Cette nomination plurielle, indécise, dit assez à elle seule le nomadisme, l’absence de racines. On est d’où on naît, dit mon ami Pierre Bergounioux. Pas eux, qui naissent en voyage et ne sont de nulle part. Si personne ne les nomme Gitans et Manouches, c’est que nous sommes en Belgique, bien loin du Midi méditerranéen où ces termes valent stigmatisation – en Espagne surtout, où la Reconquista les a sédentarisés de force dans de véritables ghettos andalous (Granada, Sevilla, Cordoba, etc). On n’attendait pas Hergé sur ce terrain, or il y joue sa partie, et mieux que bien.

Car seuls Haddock et Tintin surtout sortent blancs comme neige de cette histoire (Milou, en anglais Snowy, n’a pas d’opinion sur la question). Alors que nul « vol » n’a eu lieu, ni n’aura jamais lieu (rien n’aura eu lieu que le lieu, aurait pu dire Mallarmé), tout accuse d’avance les Romanichels : Nestor, larbin de toute éternité, en sait quelque chose, mais aussi la gendarmerie, et in fine « la Secrète », les Dupondt, le fond du ridicule (ils sont en train de (re)perdre l’Emeraude dont ils ont revendiqué la garde). Tintin, et (à son exemple ?) Haddock, ne doute jamais : il sait où sont le bien et le mal, et n’en démord pas, perinde ac cadaver. Alors (oui, c’est une conséquence) la nature/le monde lui donne raison. Les Romanichels sont innocents dès l’origine, bons sauvages occupés à des travaux de vannerie (l’oncle Matéo, p.25), d’ailleurs occupants de roulottes hippomobiles (1963) dont j’ai moi aussi, enfant, maintes fois entendu parler, mais que pour ma part je n’ai jamais vues. A l’instar de Rousseau, Hergé postule une sorte d’état de nature, ou du moins d’innocence, qui met tout autre en difficulté, au moins en porte à faux.

Le reste, l’architecture arachnéenne du récit, c’est le talent et rien d’autre. A tout instant, dès qu’on allait s’ennuyer, un gag, un sketch, une impro comme faisait Molière, a sauvé la situation et permis d’avancer encore. Puisque le vrai sujet est le sort des Roms, le plus urgent est de faire oublier ce pensum aux lecteurs – qui sont, rappelons-le, des centaines de millions, des milliards peut-être. Heureusement Hergé n’avait pas encore pris la mesure du « politiquement correct » à l’américaine, il était son propre maître en la matière…quel privilège ! Alors ces bijoux, de quoi ça parle en vérité ? De rien, de vous, de moi, de la vie ensemble, de la célébrité chose absolument contingente selon Epicure, et même néfaste. Mais la Castafiore traverse cette histoire sans jamais y prendre part, comme dans sa vie de casta diva. Un jour on la réveillera, aussitôt elle en mourra comme dans les contes de fées, comme dans la vraie vie aussi, il y a des gens nous le savons bien qu’il ne faut surtout pas réveiller (« C’est à votre perroquet que vous parlez ? ») – Hergé a tout compris sur ce point. Elle part chanter non Rossini mais sa propre inanité.

Quant à la marche du grand escalier elle ne sera jamais reconstituée parce que la fin est proche, le château comme tout le monde va se dégrader et mourir. Et le jeu de mots métalinguistique on ne l’avait pas vu venir, de vrai on n’avait rien vu : La gazza ladra, la Pie voleuse de Rossini qui disculpe définitivement les Roms (déjà dans L’Ile noire elle avait dérobé la clef de la caserne des pompiers), il a fallu la culture musicale de Tintin, pourtant toute relative (nulle part ailleurs elle ne se manifeste – mais je veux bien être démenti)… En vérité la Castafiore ne chante pas mal, cela se saurait, les médias en premier – elle n’est que son chant, comme la pie, comme la chouette qui l’effraie (ah, ces gens qui n’ont jamais dormi à la campagne…) Et elle a beau prendre des avions, elle demeure prisonnière de son répertoire. Seule la nature chante en liberté. Et quelques Romanichels.

Alain PRAUD

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