Mono no aware, 19 : le temps des macaques

Je me relis rarement. Quand je le fais c’est plutôt par hygiène, pour vérifier que je suis en accord avec ce que j’ai écrit il y a des mois, parfois des années maintenant. J’ai donc relu l’article du 27 mai 2013 intitulé « Tous esclavagistes ? (De la repentance) ». Pourquoi ? Parce que j’y tirais à boulets rouges, non tant sur Mme Taubira en personne, que sur son idéologie archéo-tiersmondiste et victimaire quant à l’esclavage (la traite atlantique uniquement !) et sa propension à culpabiliser quiconque sortait de ce rail bien-pensant, jusqu’à suggérer une réforme foncière qui mettrait à coup sûr les Antilles à feu et à sang. Politiquement donc, je ne suis pas un inconditionnel de la dame, même si je l’ai soutenue sans réserve dans sa croisade pour le mariage homo (voir l’article du 19/04/2013 : « Fascisme et homophobie »). Mais le mariage gay-lesbiennes, dira-t-on, c’est plutôt du champ idéologique / culturel que du politique. Dont acte : Mme Taubira est un animal idéologique, tous ceux qui la connaissent en conviennent, en général pour la soutenir.

Un animal donc, au sens d’Aristote (« L’homme est un animal politique »). Mais pas une guenon ! à qui on jette des bananes – que dis-je ? à qui on envoie ses enfants offrir des bananes. Ici le dégoût est immédiat, et le coeur au bord des lèvres : il y a donc des gens (de l’espèce homo sapiens sapiens) capables d’instrumenter leurs enfants (a priori eux aussi sapiens sapiens) au point de les envoyer au contact d’une ministre de la République, et non la moindre, dans un geste littéralement terroriste – c’est-à-dire destiné à intimider tout opposant potentiel, aussitôt lui aussi revêtu de peau de singe ? La démarche est encore plus claire – et plus ancienne – en Italie, où la seule ministre d’origine africaine endure un chemin de croix dès qu’elle se déplace, à l’instigation des néofascistes bien sûr, mais aussi d’hommes politiques soi-disant respectables qui n’hésitent pas à baffrer au râtelier des pires populismes. Il est vrai qu’ils avaient depuis longtemps la caution de tifosi décomplexés, prompts au lancer de bananes en direction de tout buteur « noir » s’approchant de « leurs » filets, a fortiori en situation de coup franc ou de pénalité…

Mais la chose vient de loin, et de partout. Chateaubriand déjà, adoptant un instant le point de vue des soldats romains, montrait les guerriers francs comme « un troupeau de bêtes sauvages » (Les Martyrs). On n’a jamais cessé d’animaliser l’autre pour l’exclure de l’humanité commune et pointer du doigt les dangers qu’il fait courir aux humains authentiques. A Kigali (Rwanda, printemps 1994), la terrible Radio Mille-Collines, organe du pouvoir hutu, appelait du matin au soir à la destruction des « cancrelats » tutsi… Le résultat de ces discours est connu : en cent jours, 800 000 Tutsis découpés à la machette, hommes et femmes, vieillards et enfants. Et aussi quelques milliers de Hutus coupables d’avoir des conjoints tutsi, d’avoir tenté de protéger leurs voisins tutsi, d’avoir seulement refusé de se joindre aux meutes de tueurs. On se souvient aussi des affiches antisémites sur les murs de la France occupée, longs doigts crochus, faces lippues censées évoquer chauves-souris et vampires transylvaniens – c’est de là-bas qu’ils viennent, n’est-ce pas ? Il faudrait être bien candide pour croire ces temps révolus.

Et nous n’en sommes pas là. Du moins, pas encore. Car telle est désormais la course fascinée, hystérique, à la visibilité à n’importe quel prix (cela s’appelle le buzz), que c’est à qui prendra le plus de distances avec le politiquement correct, cible obsessionnelle de tous les cynismes, à commencer par leurs avatars fascisants ou seulement très rances. Ainsi avait-on à peu près oublié l’existence de Minute, hebdo qui se veut satirique et qui n’est que stercoraire, animé si l’on peut dire (un cadavre qui tressaille encore) par une poignée de maurassiens, de pétainistes et de rescapés de l’OAS… Ladite feuille n’allait pas laisser passer l’occasion de revenir un court instant dans la lumière médiatique, la seule qui importe. Bon, Mme Taubira n’a pas voulu porter plainte pour ne pas aviver encore cette lumière ; la dame a du panache, mais le mal est fait et la feuille manque de papier. Dans un article pas si ancien ( « Mon pays est malade », 08/06/2013) nous laissions déjà percer une certaine inquiétude quant à l’hystérisation des rapports sociaux. Les belles âmes ont beau dire que ça s’arrangera : ça s’aggrave. Quand il suffit désormais de coiffer un bonnet rouge pour être une manière de héros, alors qu’on est acteur et propagandiste d’une malbouffe hyperbolique, sous les espèces d’élevages industriels qui prétendent nous faire ingérer (à nous non, mais à l’Afrique) des porcs en cage qui n’ont jamais vu le soleil, et des poulets à 35 individus au mètre carré, alors c’est que tout va mal, puisque ce mal nous aveugle. Car l’Adversaire (le Malin, le diable) c’est la confusion : rien ne va plus, faites vos jeux, Rome n’est plus dans Rome, l’Armageddon est pour tout à l’heure. Et quand par surcroît on animalise un ministre, et non des moindres (le Garde des Sceaux est susceptible d’assurer l’intérim à la tête de l’Exécutif), s’indigner ne suffit manifestement plus. Il faut frapper, avec toutes les ressources du droit, qui n’en manque pas.

Car, comme disait Lacan après tous les enfants du monde : c’est celui qui le dit qui l’est. Alors nous entrons dans le temps des macaques.

Alain PRAUD

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