Pierre Bergounioux : le style, et après

Le dernier opus de Pierre Bergounioux se présente comme une dissertation, ou comme les deux fameux Discours de Rousseau. Il en a la brièveté (relative) et surtout l’ambition. De quoi s’agit-il ? De fonder en raison une thèse paradoxale, c’est à dire qui va à contre-courant d’une opinion reçue par tous ou presque : que les sciences et les arts conduisent au bonheur collectif (Rousseau, premier discours), que ce qu’il est convenu d’appeler « le style » n’est qu’un agréable supplément de la littérature, une marque individuelle contenue dans le procès d’écrire et lui seul (Bergounioux).

A rebours donc de cette doxa (« le style, c’est l’homme »), Pierre Bergounioux affirme – et, on peut le dire, démontre – que le style, comme la littérature elle-même, est le produit d’évolutions ou de révolutions irréversibles des modes de production et de leurs conditions matérielles, concrètes. Et cela, depuis l’apparition (et la parution, épiphanique de là où nous sommes) de l’écriture. Car de livre en livre (et plus que dans les récits de la collection blanche-Gallimard, dans ces brefs opuscules parus surtout chez Verdier ou Fata Morgana, comme La casse, La ligne, Le matin des origines, Le grand sylvain), tout est affaire non seulement d’histoire mais d’archéologie, quand ce n’est pas de géologie. On est d’où on naît (formule martelée, un peu trop peut-être), on devient ce que les conditions de production et d’échange nous permettent de devenir ; ou bien on s’arrache à cette détermination, mais cette révolte même, ou ce stigmate du génie, sont encore frappés du sceau de l’histoire, ne se conçoivent pas en dehors d’elle. Homère, Stendhal ou Faulkner, c’est la même loi d’airain. Le moi est haïssable, l’individuel est un des visages de la tyrannie (Hegel), l’artiste en marge et au-dessus de la mêlée est illusion et imposture (Marx, Bourdieu). On croit savoir tout cela, mais non, et ce dernier opus de Pierre Bergounioux rappelle, jusqu’en sa page ultime, le Second Discours (sur l’inégalité) de Rousseau.

On peut trouver tout cela un brin dogmatique, et sourire des lendemains qui chantent, que prudemment Pierre Bergounioux renvoie aux calendes grecques (le style, alors, sera l’affaire de tous, comme la poésie selon Lautréamont). Mais pour le réfuter, il faut d’abord réfuter beaucoup de monde, penseurs et savants. Et la trame raisonnante, qu’on le sache, est fort serrée. Comme si le livre, chaque livre (depuis Catherine, 1984), était le produit, ou pour le dire plus scientifiquement la dernière strate d’un continent de pensées empilées. La trace est la bête, dit un vieux texte sanscrit. Suivre un tel auteur à la trace est absolument nécessaire, tant cette trace est aussi la nôtre, à tous tant que nous sommes. Car Pierre Bergounioux est peut-être le seul écrivain contemporain à donner ce sentiment d’écriture collective, comme si nous pensions en lui, comme si nous nous pensions avec et par lui (même si nous ne sommes pas d’accord avec lui sur tout…C’est ça qui est fort)…

En somme une écriture au-devant de soi, résolument programmatique, utopique même, s’il est vrai que l’utopie est ce souffle ajouté qui permet au réel de rester vivant, ou en tout cas praticable, en attendant.

Alain PRAUD

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Pierre BERGOUNIOUX, Le style comme expérience, Editions de l’Olivier, septembre 2013

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