Mono no aware, 16 : Requin, chagrin, et autres espèces

On a cru, longtemps (quand on croit c’est souvent pour longtemps) que le mot « requin » venait de requiem, certes signifiant en latin « repos », mais en latin d’Eglise bien davantage – repos éternel, de là cette sobre ellipse pour dire l’ Office des défunts, qui de Mozart à Fauré entre autres a permis tant de chefs-d’oeuvre. Mais il a fallu déchanter, car dès 1932 le Dictionnaire étymologique de Bloch et Wartburg postule qu’il faudrait y voir une hyperbole du normand « quin » (chien, bien attesté chez Maupassant), affecté d’un préfixe augmentatif : en somme, super (méga) chien (de mer). Cela tient la route, et depuis lors les linguistes n’en démordent guère.

Ces jours-ci une gamine de quatorze ans en vacances chez son père à la Réunion a été coupée en deux, en somme dévorée, alors qu’elle nageait à moins de 5 mètres du rivage, en baie de Saint-Paul, près d’un Cimetière marin moins célèbre mais aussi beau que celui de Sète. On n’a pour l’instant retrouvé ni le meurtrier ni le corps manquant. Certes la plage n’était pas surveillée – « interdite » prétend Huguette Bello, maire de St Paul – tu m’étonnes si les élus cherchent à se protéger séance tenante : il n’y avait ni arrêté, ni affichages d’interdiction de baignade. Du reste toutes les plages et rivages de la Réunion sont ainsi « interdits » (y compris Grande-Anse ma préférée), puisqu’ils ne sont pas autorisés, donc surveillés : effectivement surveillé dans le cas du lagon de St Pierre, virtuellement pour ceux de St Leu et de l’Hermitage. Nul requin ne peut s’aventurer dans un lagon, s’il passait par accident la barrière coralienne il n’y aurait plus ensuite assez d’eau pour lui. Mais cet argument risque de faire petit bras pour des touristes déjà raréfiés par la rigueur, et qui pourraient bien trouver saumâtre de confier leurs enfants à un littoral où le requin bouledogue, le suspect habituel, peut s’aventurer comme il vient de le montrer dans un mètre d’eau. Et repartir la bouche pleine.

Alors que faire ? C’est là que les écologistes (autoproclamés) montent au créneau. Quand j’étais étudiant, on appelait écologues, et non écologistes, les étudiants en biologie qui se spécialisaient dans l’étude des biotopes et notamment du nôtre, frères humains. Et ils appliquaient à ces objets un doute méthodique qui n’eut plus jamais cours, dès lors que l’écologie de science devint religion. Or la religion et la science sont comme l’alcool et l’eau : non seulement elles ne se mélangent pas, mais elles se combattent sans merci. Et on sait ce qu’il advient quand l’alcool l’emporte sur l’eau du corps. N’y a-t-il plus d’écologistes scientifiques ? Sûrement qu’oui mais on les entend mal : les gens qui raisonnent et qui doutent de leur propre savoir sont haïs des médias, qui veulent des certitudes instantanées à monter en épingle, et pour qui le vrai c’est ce que tout le monde prend pour tel « à l’instant T » (tel est leur jargon, qui finit par devenir le nôtre :  » en temps réel » par exemple, absurdité scientifique et philosophique). Alors, les requins ? Eh bien, les pauvres (car les médias aiment l’affectif) sont menacés partout, surtout à cause des vilains Chinois qui prisent leurs ailerons (un peu de nouvelle guerre froide ne fait jamais de mal – mes lecteurs savent ce que je pense de l’actuel régime chinois). Scientifiquement pour le coup c’est vrai : pour des raisons non pas culinaires mais mythologiques toutes les espèces de requins sont en effet menacées d’extinction, y compris les braves bougres comme le requin-baleine qui ne mangent que du plancton. Et d’autre part j’admire le requin, comme le vautour fauve ou l’araignée, en tant que merveilleusement adaptés à leurs fonctions respectives. Ce qui n’est pas notre lot, frères humains, puisque le propre de nous est d’ignorer quelle fonction nous a été dévolue, a fortiori par qui. Nous sommes pour l’instant la seule espèce qui ne sait pas ce qu’elle fait là.

Et pourquoi, encore une fois, garder une dent contre les « écologistes » ? Mais parce que dans chaque débat légitime qui survient (ou qui finit par advenir), au lieu d’unir ils opposent, au lieu de concilier ils déchirent (en France du moins, mon savoir ne s’étend pas à d’autres pays ; encore qu’il y aurait à dire de Cohn-Bendit, un des rares hommes politiques que je connaisse). Qu’ils se déchirent entre eux selon une déjà vieille habitude, cela les regarde ; mais il faut toujours d’autres cibles, en l’espèce les surfeurs, parce que c’est la seule à disposition – et contre qui maintenant que le corps d’une gamine ne pourra être rendu à ses parents que par lambeaux ? Les requins sont-ils toujours aussi sympa ? Et quid si c’était votre gamine ? Cet usage concerté de l’hypotypose, figure universellement répandue aujourd’hui (elle jette la lumière sur un détail horrible, émouvant, séduisant, etc, pour captiver le lecteur) vise seulement à rappeler à tout un chacun qu’on peut aussi redescendre du ciel des idées, y compris sur un sujet qui porte sa charge de métaphysique.

Car maintenant que faire ? A quoi bon vivre sur une île où il ne sera bientôt permis de se baigner que dans les piscines privatives ? A quoi bon un vol de 11 heures si c’est pour rester à l’hôtel ? Je sais bien que ces questions sont sans objet pour les intégristes de l’écologie (tous les intégristes se ressemblent) pour qui la vocation touristique de la Réunion et ses milliers d’emplois induits ne sont que roupie de sansonnet ; mais comme le monde n’est pas fait que d’intégristes, on peut aussi un peu réfléchir. Certes le requin est une espèce menacée à l’échelle planétaire, et c’est grave pour le milieu marin. Certes l’homme, dernière espèce survenue au monde pour l’instant, est massivement responsable de cette extinction prévisible (mais non assurée), comme il l’est déjà de celle du dodo et de nombreuses espèces endémiques de la Réunion, île anthropiquement déserte avant le XVIIème siècle, et depuis façonnée à notre mesure, jusque dans l’imaginaire et la poésie géniale d’un Baudelaire. Mais qu’on le veuille ou non, et on ne trouvera aucun philosophe passé ou présent pour ravaler cette thèse fondamentale : le devoir, ou si l’on veut la feuille de route de chaque espèce sur terre est de préserver son intégrité, génétique, démographique, et maintenant juridique, puisque certains postulent on ne sait quels « droits de l’animal » rigoureusement insoutenables – puisque, si l’araignée dite « babouk », velue et grande comme la main, a parfaitement le droit de vivre dans ma maison (où je ne l’ai vue qu’une fois en sept ans), ce droit est entre mes mains, moi qui suis issu d’une espèce à l’origine du droit…Or les écolos, cul par dessus tête, postulent la primauté de « droits » qui ne peuvent qu’être antérieurs à l’origine du droit ; qui surtout ne s’accompagnent d’aucun devoir (quel requin comprendra qu’il a le droit de vivre à condition qu’il ne bouffe pas mes enfants ?). En réalité ces pseudo-droits sont des devoirs humains artificiellement ajoutés à tous les devoirs humains bien connus, à seule fin de dénier à notre espèce, non sa prééminence, en effet contestable de toutes parts, mais à la fin des fins (je pèse les mots) son droit à l’existence terrestre en tant qu’espèce. Car le paradoxe est désormais tel : pour certains, qui en cela rejoignent les Jansénistes de l’époque classique, ou bien plus près de nous les groupes islamistes nihilistes, la seule espèce sur terre inutile, nuisible, invention du diable, c’est bien l’espèce humaine.

Les requins étaient là avant nous, et alors ? Les Amérindiens étaient sur leurs terres bien avant les chevaux, cadeau involontaire de l’envahisseur, sans lesquels ils n’auraient pas survécu jusqu’ici, anéantis bien avant comme tous les peuples aborigènes de l’arc caraïbe. Devons-nous faire repentance – mode haïssable, je l’ai dit partout – en tant qu’espèce, ce qui serait un comble, et une première dans la chaîne des espèces, parce que comme archiprédateurs nous sommes cause de la disparition d’innombrables autres espèces, quand une météorite ou mille volcans, ou tout cela ensemble, a anéanti des centaines de millions d’années de domination reptilienne sans partage, pour le plus grand profit des mammifères que nous sommes, en attendant mieux, l’homme bionique qu’on entrevoit dans l’ombre portée du Tour de France et des Jeux Olympiques…J’entends bien que les requins prolifèrent à cause de l’activité humaine, des déchets, des fermes aquacoles, de la surfréquentation de certaines zones. Mais le fait anthropique est massif et irréversible : nous allons au million d’habitants en 2020 sur une île qui ne couvrirait que la moitié de la Corse. Et que faudrait-il faire ? abandonner le navire ? avec des sommets de 3000 mètres la montée des eaux ne nous menace pas vraiment. Ne plus mettre les pieds dans l’eau, et donc se priver de la ressource touristique (tout le monde ne peut pas se contenter de crapahuter à Mafate), sous prétexte qu’une espèce, quelques centaines de sujets sans doute, prétend (sans savoir qu’elle prétend) littéralement nous chasser des rivages ? J’admire les requins, comme les dauphins et les baleines, mais là-dessus il ne doit pas y avoir d’équivoque : d’abord mon espèce, celle de mes enfants, et de leurs descendants. Quand les requins tigre et bouledogue ont déjà fait plus de victimes (avérées, elles) que le chikungunya d’impérissable mémoire, et alors qu’on a exterminé avec une parfaite bonne conscience la femelle du moustiqueAedes albopictus aegypti qui avait autant que nous sa place dans l’harmonie universelle, mais hélas pour elle porteuse de ce virus malsonnant et invalidant, combien de temps faudra-t-il exciper de la présence d’animaux-qui-étaient-là-avant-nous (comme les moustiques) avant de nous décider à protéger nos enfants de leurs sautes d’humeur ?

Alain PRAUD

6 commentaires sur “Mono no aware, 16 : Requin, chagrin, et autres espèces

  1. Je comprends votre position essentiellement élaboré par votre part émotionnelle.Perdre un membre de la famille tué par un requin est insoutenable.Malheureusement, ces animaux prédateurs attaquent de plus en plus d après se qu on peut lire!la solution n est pas ‘ la solution finale’. D après se que vous laissez comprendre il faut se défendre pour que notre espèce puisse vivre ou plutôt vous insinuez puisse assouvir ses loisirs! Mais nous sommes inclus dans cette chaîne alimentaire! Il faut s adapter oui, mais,pas en éliminant , en éradiquant ,car ce sont vos idees et c est insoutenable de mépris et d extrémisme vis à vis de notre équilibre naturel.Peut être faites vous partie de ces gens qui se demande à quoi peut bien servir de protéger l ours blanc,les requins … puisque en France nous nous y sommes pas confronté et que ça n influencera pas notre avenir même si des espèces disparaissent? La vie est un cycle, tout est cycle en biologie . Rien ne se crée , rien de perd , tout se transforme! Y a t il du shark feeding à la Réunion?car en modifiant le comportement alimentaire, on modifie leur comportement vis à vis de nous.on devrait simplement interdire cette pratique.(au detriement des touristes!) Et puis ces navires usines qui raclent les fonds des mers car plus assez de poissons en surface!je rappelle que c est une aberration écologique et économique .ces navires sont chroniquement déficitaires malgré des subventions publiques qu ils perçoivent ! de moins en moins de poissons parce qu on vide littéralement les océans!ah oui ça crée de l emploi, mais pour combien de temps? On doit interdire ces navires d exercer ces pratiques.Voila déjà 2 solutions.et je suis sur qu il y en a d autres mais c est plus complexe d y réfléchir que de tout tuer , c’est sur!
    Arrêtons de penser locale mais pensons globale!A long terme et pas court terme.A de St. Exupery disait . Nous n héritons pas de la terre de nos ancêtres , nous l empruntons à nos enfants! Si nous voulons maintenir l équilibre (du coup notre espèce ),il ne faut plus penser comme des conquérants virils.
    Et puis aussi plongez avec des requins!oui allez y ! J ai plongé avec eux de très nombreuses fois! Il faut apprendre à les connaitre.Sortir du stéréotype des dents de la mer. Je finirai juste en vous incitant à mettre de l’eau dans votre vin,ça se mélange bien !

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    1. Je travaille depuis longtemps sur l’idée de nature. Je vous invite donc à lire mon blog dans son ensemble, et particulièrement la série Des « êtres de nature » (février 2011). Merci de votre contribution.

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  2. Cela ne m’étonne guère car même avec peu d’eau les requin sont présents.
    Les gens qui se baignent alors qu’il n’y a pas de barrière de corail risquent leur vie.

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  3. Il y aurait tant à dire à ce sujet. J’espère juste, et sincèrement je le souhaite, que « Jérôme »- qui tient un discours que j’entends tous les jours à Strasbourg-ne se fasse pas bouffer ses gosses lors de paisibles vacances dans des eaux si belles.
    Il y a des relents d’intégrismes qui me dérangent.

    A part ça, je suis preneur d’un texte sur Cohn-Bendit que j’ai souvent rencontré (il siège vraiment au Parlement Européen, lui) et écouté avec intérêt,notamment à l’Ena.

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  4. Tout comme « Jérôme », je comprends la position des familles vis à vis des requins. Mais après une longue évolution je pense que l’espèce humaine devrait être capable d’évaluer son impact sur l’environnement. Nous sommes, certes les plus « intelligents », mais nous sommes aussi très radins et têtus, je considère que la Terre ne doit pas être considérée comme notre mais au contraire comme un lieu de cohabitation de toutes les espèces que Dame Nature nous a donné.
    Il faudrait quand même prendre le plus de recul possible, depuis des années les attaques sur l’île se multiplient, nous devrions nous remettre en cause, j’ai pour exemple la surpêche, causée par les pêcheurs qui ne respectent pas certaines normes (taille,age du poisson), change forcément l’attitude et le régime des requins. Encore une fois nous bouleversons et écrasons une espèce qui a les capacités de nous tuer, de plus les bouledogues ne sont pas les requins les plus intelligents donc si nous réagissons aussi animalement qu’eux alors nous n’avanceront jamais.
    Je n’ai pas vraiment de solutions à proposer et ce n’est pas mon but mais je ne pense pas qu’exterminer une espèce soit la bonne solution, au contraire, nous risquons, pour ne pas changer, de chambouler la nature et par liaison l’évolution d’une espèce. Nous avons déjà assez fait de conneries par rapport aux générations futures, je considère que tuer les requins en serait une de plus.

    Les solutions qui évitent les attaques tout en conservant l’espèce reine des mers sont rares mais seraient très précieuses.

    Avec tout mon respect.

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    1. J’aime beaucoup ce commentaire, de toutes façons plus équilibré que celui de « Jérôme ». Beaucoup de maturité (déjà !) dans cette réflexion. Une seule chose à préciser : je n’appelle pas du tout à l’extermination des requins, que j’admire comme animaux parfaitement adaptés à leur milieu et à leur fonction. Voir ma série « Des « êtres de nature »sur ce même site.

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