Mono no aware, 15 : Aimez-vous Brahms ?

Rappelons aux plus jeunes que cette question était en France incongrue jusqu’à ce que Françoise Sagan la pose dans un titre de roman. On sortait de deux guerres, mondiales mais surtout avec l’Allemagne, et c’est tout juste si on tolérait Bach. Alors, Brahms… Heureusement dans les années 60 on revint à des sentiments moins chauvins et plus équitables. Pas jusqu’au point de réhabiliter Schumann, Bruckner, et Mahler qui dut attendre le génial Mort à Venise de Luchino Visconti, simplement pour être audible de ce côté-ci du Rhin (1973). Mais Brahms était alors réhabilité depuis longtemps.

Ce soir 30 juin sur ARTE la violoniste japonaise Midori interprétait avec la Philharmonie de Munich sous la direction de Zubin Mehta le Concerto pour violon en ré majeur opus 77 de Johanes Brahms, un des chevaux de bataille du répertoire avec le concerto de Beethoven (en ré majeur lui aussi, aucun hasard), celui de Tchaïkovski, le mi mineur de Mendelssohn, peu d’autres au XIXe siècle en tout cas. Je connaissais bien sûr Midori par le disque, mais je n’avais pas encore eu le privilège de la voir. Yarka Novacek, qui m’a initié au violon dans les années 60, avait vu, elle, et en concert, Ginette Neveu jouer cette oeuvre redoutable ; et à travers son récit et les années, l’image que je me faisais de Ginette Neveu s’est superposée à celle de Midori, petit bout de femme saturé d’énergie et animé d’une brûlante intériorité, de celles qui tutoient les dieux de la musique.

Qui sont les dieux de la musique ? Nietzsche, le plus musicien des philosophes, l’a établi une fois pour toutes dans La naissance de la tragédie : Apollon (l’ordre, la consonance, l’harmonie, le Péan), Dionysos (l’excès, l’orgie, le chaos, et par là le lyrisme en acte, le dépassement, cette ivresse sans quoi l’art est impossible). Apollon seul est l’académisme à périr d’ennui, Dionysos livré à lui-même n’est que cacophonie, mélange des genres sans principes – la soi-disant Fête de la musique, en somme. L’harmonieuse union de ces deux principes, c’est Brahms. Au grand dam de mes parents, qui m’avaient offert ces disques, j’ai vers 13 ans écouté en boucle pendant des mois le concerto pour violon interprété par Henryk Szerynk, en alternance avec la sublime Symphonie n°4 dirigée par Karl Schuricht. J’avais aussi, j’ai toujours, la partition du concerto, annotée et doigtée par mes soins – en pure perte comme on s’en doute – c’est un 8000 pour qui n’a jamais dépassé 3500…les alpinistes me comprennent.

Après Szerynk je crois n’avoir manqué aucun des grands enregistrements de ce concerto himalayen : Menuhin avec Furtwangler, 1938 je crois mais insurpassable d’énergie dionysiaque, plus tard Kremer, Perlman…Justement, en ce printemps 1978, j’avais réservé ma place à la Halle aux Grains de Toulouse pour ce fameux concerto joué par mon idole d’alors, le Russe Gidon Kremer. Hélas il nous fit faux bond, remplacé au pied levé par le très médiatique Ivry Gitlis, habitué du Grand Echiquier de Jacques Chancel. Au pied levé est le mot, car d’après ce que j’ai su Gitlis n’avait pas eu plus de quelques minutes de raccord avec l’orchestre du Capitole, dirigé ce soir-là par un jeune chef soviétique dont j’ai oublié le nom, mais valeureux dans la pétulante Symphonie n°5 de Chostakovitch que j’adorais. J’ai écrit à cette occasion, pour le supplément toulousain de l’Huma-Dimanche, un article que je regrette encore, même si (m’a-t-on rapporté) il avait eu un écho favorable parmi les musiciens de l’orchestre : déçu par l’absence de mon idole, j’y brocardais le jeu rubato de Gitlis, son tempo ultra rapide dans le céleste Adagio, plus que tout son jeu alla zingarella, à la tzigane, dans le Finale, où il est vrai l’orchestre avait du mal à le suivre. Mais quoi, il avait sauté dans le premier avion, il jouait ça comme on respire, et après tout, ce Finale en danse hongroise, c’est bien ce qu’avait voulu Brahms, non ?

Quant à Midori je ne ferai pas la même erreur : elle est parfaite, parce que cet Himalaya elle fait comme si elle y avait toujours vécu, tutoyé l’hypoxie, les pentes à briser le coeur, les terrifiantes avalanches et chutes de séracs, avec toujours la vision intacte des alpages là-bas, si bas, si verdoyants ; et cette autre vision, plus difficile encore, de l’architecture d’ensemble de cette oeuvre qui m’étonne toujours. Quelle énergie d’entrée de jeu – et les rugueuses triples cordes lui ont coûté tant de crins que son archet pouvait partir au reméchage…Quelle intelligence de cet équilibre Dionysos-Apollon dans la douceur méditative du thème « féminin » (par quoi l’oeuvre à l’orchestre s’ouvrait, en hommage à Beethoven), puis dans la monumentale cadence de Joachim, devenue consubstantielle à l’oeuvre, où tant de virtuoses s’échinent à montrer leur savoir-faire, quand il suffit d’y voir Midori, tout simplement et sans esbroufe, les yeux clos, plans de coupe sur Zubin Mehta comme en prière…L’Adagio ne décevait pas, toujours dans le ton, mélancolique sans pathos, romantique sans vulgarité aucune (si je le souligne c’est que chez certains autres…) ; et le Rondo final était parfait, une danse comme on s’amuse, orgiaque mais derrière des voiles, on est japonaise après tout. Un beau spectacle, et une grande interprétation.

On rapporte qu’à l’époque (1878) ce concerto était considéré comme injouable par la plupart des violonistes (Joachim, soliste dédicataire, l’ayant d’ailleurs fait en partie réécrire à Brahms – j’ai évoqué ce personnage haut en couleurs dans Libre mais seul : pour Robert Schumann, 25/12/2010 ). Le pompon revient au virtuose Pablo de Sarasate, idole des publics de ce temps, clamant qu’il se refusait à jouer un concerto dont la seule vraie mélodie était confiée au hautbois…Comment pouvait-on être sourd à ce point ?

Alain PRAUD

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A ces commentaires certes insuffisants il faut ajouter l’interprétation d’Eva Tasmadjian, avec un orchestre pro-am comme on dit en golf, ici très valeureux, mais quel soliste, pour la première fois dans l’histoire de notre île lointaine la Réunion l’Ensemble instrumental de Bourbon et Michel Amadieu se sont payé ce luxe, et ça paye au centuple, vive l’audace !
Car Eva Tasmadjian est une violoniste exceptionnelle, et le public ne s’y est pas trompé. Son engagement, sa sensibilité, son audace sur maintes séquences forcent l’admiration. En particulier, et après ce que j’ai dit des autres, je crois bien ne jamais avoir entendu jusqu’ici une interprétation aussi emportée et maîtrisée et sensible et quasi pathétique au meilleur sens de la cadence dite de Joachim qui clôt presque le premier mouvement. Je ne suis pas sûr que c’était enregistré ; mais après cela il va falloir pointer comme à l’usine. Parce que c’est autre chose.

Alain PRAUD (23 février 2015)

Un commentaire sur “Mono no aware, 15 : Aimez-vous Brahms ?

  1. Ah ! le concerto pour violon de Brahms … que de souvenirs également pour ce qui me concerne …
    Je me permets de conseiller également l’écoute de cette œuvre interprétée par l’excellente Isabelle Faust avec le Mahler Chamber Orchestra dirigé par Daniel Harding (Harmonia Mundi 2011)

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