Mono no aware, 14 : mon pays est malade

Je n’aime guère les constats négatifs, en cela que peu ou prou ils insultent l’avenir : il n’y a pas de fatalité, l’homme n’est ni bon ni mauvais, le mal n’est pas un concept, le monde est un bricolage perfectible dont la fin n’est nulle part prédite. C’est adossé à cet horizon d’empathie pour l’espèce à laquelle j’appartiens que je m’autorise quelque inquiétude, temporaire sans doute, comme une ombre qui passe sur un visage aimé.

Un jeune homme, un très jeune homme est mort sous les coups d’un autre, des coups destinés à tuer quoi qu’on dise, car il y a bagarre et bagarre, inutile sur ce point d’essayer de nous en faire accroire. Il y a une culture qui traîne aux marges des civilisations, une culture noire, de la haine de soi maquillée en exécration de l’autre, toujours au bord et aux bordures de la chasse à l’homme, des bûchers, des cagoules, des croix flambantes, des nuits de cristal. Il y a des mots portés par le vent de manifestations récentes, des mots comme « sang », « génocide », « assassins d’enfants », j’en passe et de pires, des menaces privées et publiques, des familles s’offrant en boucliers humains pour que l’inversion sexuelle, telle qu’abominée dans le Livre, ne passe pas. Il y a un idéologue pris du vertige de son égarement qui s’immole, sacrilège sans nom, au choeur même de la cathédrale de France, geste « politique » selon d’autres idéologues de même vision et visée. Ces faits peuvent être épars comme les étoiles du ciel, il est permis de les rassembler en une constellation qui fait sens, un sens qui fait froid jusqu’aux os, lors même que l’été semblait sur le point d’advenir enfin.

Et chacun d’accuser l’autre, l’adversaire, l’ennemi, de « récupérer » le crime à des fins politiciennes. Mais on ne récupère, les brocanteurs le savent bien, que ce qui est récupérable. Et cet épisode l’est, éminemment, non certes en soi, mais étant donné le contexte : crispation, tétanisation des points de vue, ossification des enjeux, sanctification d’opinions qui n’en sont pas moins opinions, ni plus ni moins, certainement pas vérités révélées, et cependant déjà maintes fois triturées, remaniées, recyclées en fonction d’intérêts à courte vue et en dépit de toute raison. Les sociologues amateurs peuvent bien se prendre la tête et multiplier les sondages contradictoires, cela seul est un peu clair, que l’homme, mon voisin, moi-même sans doute, est en train de devenir ce « monstre incompréhensible » dont parlait Pascal sur ses paperoles.

Alors bien sûr, pour paraphraser Clemenceau, et pour revenir dans le giron rassurant de Spinoza, on dira qu’incompréhensible n’est pas français. Mais nous manquons d’outils, puisque tout le monde se les jette à la figure. Pour qu’un fait social devienne compréhensible, encore faut-il que chacun ne passe pas son temps à en faire endosser la paternité à autrui – et un autrui façonné d’avance à sa main. Je me souviens d’affrontements souvent bien plus violents (barres à mine, cocktails molotov), lors de ma jeunesse estudiantine – j’en ai déjà parlé dans cette série (« Tous gauchistes ! », 31/12/2012). Il s’agissait alors de combats de rue impliquant des centaines, voire milliers d’individus surexcités par l’ivresse idéologique, les Krivine-Bensaïd contre les Longuet-Madelin, les skins de l’époque étaient en gabardine et bien coiffés, se réclamaient d’Occident et d’Ordre Nouveau. En réalité les cohortes, ou les hordes, des uns et des autres n’entraient jamais en contact car la police s’interposait, c’est elle qui prenait les coups. Grosso modo et sauf exceptions remarquables, c’était fils de bourges contre fils de bourges, tout le monde est depuis rentré dans le rang. Rien de tel ici : la victime, élève brillant, était sans doute d’assez bonne famille comme on dit ; ceux qui l’ont tué appartenaient à des franges dévoyées du prolétariat, voire à ce que Marx appelait le « Lumpenproletariat », sous-classe vivant d’expédients et manipulable à volonté. Le problème, c’est que cette dernière catégorie, étant donnée la crise structurelle du système, est en expansion rapide, partout en Europe. Boucs-émissaires désignés : les immigrés non-européens, les juifs, les pédés, les gauchistes, tout militant de gauche, quiconque n’est pas de leur mouvance, et pour finir la police s’ils la rencontrent.

Cela encore ne suffirait pas à justifier l’intitulé de cette note, s’il n’y avait autre chose de plus préoccupant. Les extrêmes sont comme les lierres, les mousses, les lichens : ils montent à l’assaut de l’édifice quand les piliers ne sont plus entretenus. Les caciques de l’UMP – y compris Goasguen et l’intègre Robert Debré – ont eu grand tort de se réjouir de la mobilisation contre le mariage homo, prémices selon eux à la reconquête d’un pouvoir qui n’a pu leur glisser des mains que par inadvertance ; ceux qu’il veut perdre, Jupiter les aveugle. Car si cette mobilisation mérite réflexion (relire ici la note « Fascisme et homophobie », 19/04/2013), elle a aussi attiré l’attention des vigilants de la démocratie sur la résurgence exhibitionniste de groupuscules inquiétants, ultras comme on disait autour de 1820 : ultra cathos, ultra droitiers, ultra réactionnaires. Plus blancs que blancs en somme. Qu’est-ce à dire ? Que quand, de l’autre côté, dans un salmigondis de plus en plus indigeste, un Mélenchon appelle à « faire le ménage », à « balayer » un pouvoir jamais assez de gauche à son goût personnel, pour le remplacer par une « Sixième République » dont aucun constitutionnaliste, et pour cause, n’a jamais encore esquissé les contours – alors on peut s’inquiéter de voir les rhéteurs et les gladiateurs, certes en ordre dispersé et c’est heureux, monter à l’assaut de la République. Les totalitarismes n’ont pu fonder leurs constructions anti-humaines que sur la dégénérescence, l’impuissance avérée, voire l’effondrement d’Etats sinon toujours légitimes, au moins jusque là structurés et rassurants pour la masse ; les extrêmes aujourd’hui prospèrent (ou semblent prospérer : attention à l’effet de loupe médiatique) sur la faiblesse apparente, et transitoire espérons-le, des grands partis républicains. La gauche de gouvernement paraît impuissante à juguler la crise économique et financière, ses effets surtout quant à la vie quotidienne du plus grand nombre ; sa majorité parlementaire qui pouvait sembler confortable se crevasse et craque de partout. Quant à l’opposition, ses effets de manches ne peuvent masquer sa désunion : après la farce de la présidence UMP, les jeux de vilains autour de la future mairie de Paris, les fractures provoquées par l’histoire du mariage gay, sans parler, car on le sait moins, des innombrables manoeuvres, pressions, manipulations de Sarkozy et de ses féaux pour revenir dans la lumière…Dans son état actuel, la droite parlementaire est un champ de ruines. Tant que toutes ces pathologies n’auront pas trouvé un début de traitement, la France, oui, sera malade comme en ce moment, et la démocratie, cette fleur rare et fragile, sera en danger.

Alain PRAUD

3 commentaires sur “Mono no aware, 14 : mon pays est malade

  1. La mort du jeune Clément est horrible toutefois le fait d’être d’ extrème gauche ou d’extrème droite est négatif pour notre société.

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  2. En effet, le statut français se désintègre petit à petit.. C’est vraiment dommage et triste d’en arriver là. Il faut que les critiques politiques se fassent voir sur des sujets comme le chômage, l’économie etc… mais pas sur ce genre de débilités complètement absurdes, (comme les manifs sur le Mariage pour tous par exemple), arrêtons de faire des discriminations minables. Tout le monde doit être égaux, c’est le principe démocratique, il me semble. Tous politiciens sont des « baiseurs » comme disent les créoles, y compris mes parents et moi, ahah.

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  3. Votre texte est puissant et lucide. La lucidité est tellement absente dans notre pays que cela fait plaisir d’en prendre une sérieuse dose de temps en temps.
    Merci pour ce texte que j’aurais aimé avoir écrit.
    Claude

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