Pier Paolo Pasolini : La religion de mon époque (2)

Pauvres, heureux christs de quatorze ans,
les deux gamins de Madame Olympe
peuvent bien dissiper leur jour, remplis

de passion dans la mécréance, limpides
dans la confusion : et aller de l’avant,
emportés par la pauvre fougue

de leur coeur comme animal,
aux matins joyeux de la Villa Sciarra
et du Janicule, joies d’étudiants, de nourrices,

de jeunes filles, vers le chahut
de leurs pareils, que le pâle soleil absorbe,
dans un halo souffreteux d’herbe et de ciel…

Matins de pure vie ! Quand sourdes
sont les âmes à tout autre appel
que celui du doux désordre

du mal et du bien de chaque jour…
C’est bien cela qu’ils vivent, abandonnés
de tous, libres dans cette humaine

ferveur pour quoi si légers ils sont nés,
parce que pauvres, parce que fils de pauvres,
avec la destinée à quoi ils se résignent,

cependant toujours prêts aux nouvelles
aventures du rêve, qui descendant
du haut du monde les remue,

ingénus, et à quoi corrompus ils se vendent,
bien que personne ne les paye : loqueteux
mais élégants et avec la superbe

des Romains, ils vont par les beaux quartiers
de ces gens pour qui le rêve est réalité…
Alors qu’ils se voient dans le dénuement, ignorés,

avec dans leur coeur ce besoin
de superflu déprimant – quoique
non plus d’une autre classe, mais d’une autre nation…

Je revois avec leurs larges et dures
figures paysannes, l’oeil fulminant
de bleu, les membres trapus

et assurés d’athlètes aux hanches basses,
d’autres adolescents… Leurs pantalons
sont disgracieux jusqu’au ridicule, inélégante

la coupe barbare de leurs tignasses,
nuque et tempe rasées, avec de hautes
houppes en broussaille, comme

cimiers de guerre, plumes de faucons.
Ils sont attentifs, effacés : ils ne savent
incrédulité, ironie, mais leurs regards

sont comme allumés d’une anxiété
et d »une pudeur qui mettent à nu
toujours en leurs prunelles leur âme :

tellement qu’on ne sait si l’inquiétude
de ces âmes rend l’air si frais
et si clair, ou si c’est le vent qui répand

sur leur si jeune monde
l’antique parfum de l’Asie…
Un vent qui paraît souffler

seul dans un ciel recueilli en la paix
de l’immensité : et sur la ville immense
répandre seulement quelque souffle

dépenaillé, comme un encens mystérieux.
Dominant la Moscova la cathédrale
de Saint Basile, sur le pavage gris

se dresse comme une araigne d’or abdomen
et élytres, à jamais sans vie.
A l’autre bout de la place, comme

à une folle distance, la masse
rouillée du Manège, cuite par un Dieu
dix-huitième, un peu russe, un peu sémite,

un peu tudesque… Et au sein de la pieuse
pâleur de la nuit, les remparts
du Kremlin ferment au tourbillon

de la foule, sous de muettes illuminations,
clochetons et coupolettes, masqués
jusqu’aujourd’hui aux yeux des prolétaires…

Mille et mille bonnes joues de gamins
s’allument sous l’éclat de la Place Rouge,
rassemblés en cercles, en roues,

en files, dans cette immense fosse
sous la proche splendeur des astres :
ils jouent, joie émue et simple,

ils jouent comme au pied des marches
de l’église, sur leur petite place,
naïfs, les petits campagnards.

Se tiennent par la main, d’un serrement
fruste et affectueux, des files de jeunes gaillards
encerclant quelque jeune fille ;

d’autres plus jeunes autour, tenus
à l’écart du jeu, rudement se bousculent
pour regarder de leurs sombres, chastes

yeux, quelqu’un qui esquisse
un pas de danse, sur la musique
pure et drue d’instruments primitifs.

Une marée de rondes tout autour
des murailles… Ils sont les fils
de la faim, les fils de la révolte,

les fils du sang, ils sont les fils
des pionniers qui n’ont fait que lutter
et de héros sans nom, les fils

de l’avenir lointain désespéré !
Les voilà au monde, maintenant : un monde
dont ils sont maîtres. Mais ce monde, non, n’est pas

le bonheur pour eux, bien qu’ils le contemplent
d’un oeil humblement réjoui : leur jeunesse
ne porte pas plus que leur tête blonde

la force intérieure, le feu de la pudeur,
par les énormes avenues, les énormes
blocs d’immeubles étendus sur le vide

de la ville puissante et informe
qui accueille leur nouvelle vie.
Mais il est religieux, le feu qui comble

à l’aveugler, dans leurs regards effrontés,
comme pour faire don de soi ou pour témoigner,
leur âme amicale qui tremble.

(traduction : Alain PRAUD)

2 commentaires sur “Pier Paolo Pasolini : La religion de mon époque (2)

  1. Avant de recevoir votre message j’écoutais Waterloo Lily un des albums de Caravan et donc j’étais branché sur la source de Canterbury.
    Une heure plus tôt c’était Haydn et je ne sais plus bien lequel de ses quatuors à cordes.
    Et ouis encore plus tot je lisais Marx : Prénon Karl de Pierre Dardot et Christian Laval.
    Mais j’ai aussi deux romans de Zola en route le premier des Rougon Macquart et la Faute de l’abbé Mouret.
    Je ne pensais pas que je relirais un jour ces livres mais je dois vous avouer que je le fais lentement pour en absorber la force et le repos, la violence et la paix.
    Qui ont ces messieurs qui ont dit de Zola qu’il était un piètre écrivain et que le lire était comme une déchéance intellectuelle.
    Les livres peuvent prendre des vies différentes selon la lecture que l’on en fait.
    Mais de nos jours plus personne ne lit rien et il est peu probable que quelqu’un soit disponible pour me rencontrer dans une expérience folle de relecture.
    C’est comme si je relisais Proust, ce que je ne ferais pas ou l’Île Mystérieuse de Jules Verne ce qui m’

    J'aime

    1. Accident d’écriture. Mes fautes de frappe son toujours en évidence et je n’en suis pas flatté. Mais je vous ai quitté avec mon ami Jules Verne et son incroyable vision de l’expérience de l’humanité qui se déroule dans l’Île Mystérieuse.
      Oui je sais : ça manque de femmes. Comme Hergé Jules Verne avait du mal à intégrer la féminité dans ses histoires pourtant extraordinaires sauf dans le cas de Mistress Branican qui est un roman totalement inconnu.

      Oui mais l’île mystérieuse c’est autre chose : c’est comme une reconstitution de l’aventure de la civilisation tout comme Bleak House de Dickens est une reconstitution tragique de ce que la civilisation peut entrainer de douleurs et de fantasmes non assouvis et de ruminations intérieures sans solution.

      Mais il y a aussi des livres incroyables de douceur et de violence comme ce qui coule de la plume de Robert Silverberg quand il narre les aventures de Lord Valentin.
      OU les contes à mourrir de rire de Robert Sheckley qui a écrit des nouvelles de science fiction que Tex Avery aurait du mettre en dessin animé pour ajouter l’invraissemblable à l’impossible.

      Mais je sais que vous me sentez fragile ce soir et je le suis.
      Il va me falloir du rock violent genre AC/DC pour me calmer ou l’ouverture de la Walkyrie.
      Ou Mick Jagger qui va me dire : you can’t always get what you want.
      Ou les trois en commençant par le dernier pour que les choses soient claires.

      En tous cas, Merci pour ce que vous m’avez donné à lire ce soir : inattendu et fébrile….

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