Inactuelles, 38 : Syrie, défaite de la raison

Comment parler de ce qui se passe en Syrie ? Voilà des mois que j’essaie, mais les mots ne viennent pas – on dit : les mots manquent, mais non, ils sont bien là, depuis longtemps et pour longtemps encore ; seulement ils ne viennent pas aux lèvres, moins encore au clavier, parce que c’est difficile. Il y a longtemps que ce n’avait pas été si difficile. Au début il y avait une dictature féroce, celle du clan Assad – Hafez, le père, impitoyable mais quoi, pas davantage que son voisin Saddam Hussein, plus loin le Shah d’Iran, voire Hussein de Jordanie, voyez Septembre noir contre les Palestiniens, les blessés hospitalisés achevés au couteau, à la hache… Dès que le ton monte, cette région se ressource aux moeurs bibliques, coraniques, c’est pas la Carte du Tendre on le sait…Et Israël, le seul Etat réellement démocratique de tout cet espace, on sait bien qu’il est capable de tout (de tout, vraiment) pour assurer sa survie qu’il estime (avec quelque raison) menacée. Une poudrière, une Sainte-Barbe où chacun à son tour joue le rôle de celui qui va tout faire sauter. Au bénéfice de qui ? Il y a beau temps que je ne cherche plus.

Pourtant je n’ai pas renoncé à penser l’impensable, fût-ce de la façon la plus labile, la plus trouée, parcellaire, ignare, la plus infirme du monde. Il faut, je le crois, prendre à bras le corps ce chaos incompréhensible, et advienne que pourra. Cela semble résister à la compréhension ; mais reculer, ne serait-ce que d’un pas, devant l’impensable, est se condamner à ne plus penser quoi que ce soit. Alors on va tenter. Voilà. Au début, après Hafez le cruel avec son air de notaire, on crut que son fils Bachar serait bien différent. On déchanta bientôt, à cause du Liban (sujet que je ne traiterai pas ici). Bachar apparut bientôt comme un être falot, fuyant, au fond peu intéressé, à qui la vieille garde du régime baasiste dictait sa ligne politique. Un ophtalmo de formation, condamné à y voir un peu flou – d’autres voyant pour lui. Mais cette lecture était encore trop politique. Car un des fondements du régime, un des plus solides, était ethnico-religieux, quasiment tribal : l’islam alaouite, d’obédience chiite (comme l’Iran) était la religion privilégiée de cet Etat supposément laïque (certains qui le défendent croient encore à ce mythe très étudié) ; religion, secte, ethnie, fraction. Privilégiée partout, et spécialement dans l’armée (troufions sunnites, officiers alaouites), comme dans la fonction publique de bas en haut, énorme et parasitaire comme partout dans ce genre d’Etats inspirés de l’URSS – leur amie, du coup.

Et puisqu’on en parle, de l’URSS…Ces régimes violents, violemment injustes, sont nés de la guerre froide ou ont été régénérés par elle. Partage des rôles : aux USA la Turquie, l’Iran du Shah, la Jordanie, Israël bien entendu, le Liban. Sans renoncer à l’Iran (le tropisme des mers chaudes !), l’URSS post-stalinienne avançait ses pions en Irak, en Syrie, au Yemen, en Somalie, en Ethiopie, et bien sûr dans l’Egypte de Nasser qu’elle gavait d’armes, à qui elle avait imposé avec Assouan sa vision dominatrice de la Nature. Au point qu’il avait fallu découper les colosses d’Abou Simbel pour les mettre à l’abri, plus haut. Je ne l’ai pas lu, je m’en souviens. Mais je ne me souviens pas de la férocité de Hafez le Syrien, car personne n’en savait rien, ni ne voulait savoir : la guerre froide était un équilibre, par définition instable, qu’il fallait à tout prix préserver, ou alors c’était la vraie guerre, la très chaude parce que thermonucléaire…Oui, nous vivions tous dans cette terreur diffuse. Le monde entier devenait terroriste au sens exact, on disait aussi que c’était « l’équilibre de la terreur ».

Et dans cette serre étouffante, les dictatures prospéraient. Pas seulement au Proche-Orient : en Amérique latine, en Asie…et en Europe (Portugal et Grèce jusqu’en 1974, Espagne jusqu’en 1975 – et derrière l’immatériel Rideau de Fer, des monstres insensés, l’Allemagne de l’est, la Roumanie des Ceaucescu, l’Albanie d’Enver Hodja, etc, etc…C’était sans fin). Alors en Syrie le clan Assad, adossé à la tribu alaouite, faisait main basse, tranquillement, sur un pays anciennement sous mandat français, découpé à la diable comme toute la région, comme du reste l’ensemble du monde colonisé par les puissances européennes (l’Afrique en demeure l’exemple le plus dramatique). Une rébellion prétendument islamiste y avait été noyée dans le sang de dizaines de milliers de civils, sous les yeux indifférents d’une ONU de toutes façons paralysée et indifférente à tout, ce Machin que disait de Gaulle et qu’il méprisait. Ce régime avait voulu se frotter à Israel en 1967, en 1973, et mal lui en avait pris ; au moins en 1973 son armée avait pu faire un peu de figuration, comme le montre Amos Gitai (la guerre n’est jamais une partie de campagne, pour personne).

Pardon de brûler les étapes – je passe par-dessus la guerre civile libanaise de 1975-1990, rien que cela (« guerre civile »…où la Syrie d’Assad a joué un rôle majeur, y compris en tuant des dizaines de soldats français, et notre ambassadeur), pour en venir à ces jours du printemps 2011 où, sans doute imprudemment encouragés par les exemples tunisien, égyptien, libyen, yéménite, les Syriens de Deraa et d’ailleurs sont descendus dans la rue, après la prière, pour demander un peu de liberté politique, moins de corruption, moins de favoritisme ethnico-religieux, moins de népotisme…Ces manifestations pacifiques, à mains nues, ont été accueillies par des mitraillages d’hélicoptères (russes), puis par des tirs de snipers visant surtout les enfants. Allaient bientôt venir les bombardements des files d’attente devant les boulangeries. La spirale infernale était enclenchée. Quelle fut la responsabilité initiale de Bachar dans ces massacres ? On pourrait bien ne jamais le savoir, et est-ce bien la question ? Un régime totalitaire est un bloc qui fait bloc, où par définition personne n’est responsable de quoi que ce soit, surtout de ce qui va mal. Les massacres par exemple, voyez. L’aviation (russe) du régime a-t-elle sciemment bombardé un immeuble bourré de femmes et d’enfants mal-pensants ou supposés tels ? Voyons, ne croyez pas tout ce qu’on vous dit : les « terroristes » ont eux-mêmes fait sauter l’immeuble pour imputer ce crime au gouvernement légitime, qui du reste siège à l’ONU comme devant, bien à l’abri derrière le veto russe (et chinois). Pas demain que l’ONU exigera le départ de Bachar, de sa famille, de son clan, avec qui pourtant aucune paix n’est possible, ni maintenant, ni jamais. Car mieux que lady Macbeth ils ont les bras rouges de sang jusqu’aux épaules. Et au proche-orient (on peut le déplorer, mais à quoi bon ?), comme dans les mythes grecs la vengeance s’assouvit sur des cascades de générations. Ce qui veut dire que si le régime tombe, la terre brûlera sous les pieds des Alaouites – de tous, nourrissons compris.

Et il n’y a pas que les Alaouites. Le régime, qui a oublié d’être stupide, s’est attaché la fidélité d’autres minorités, les Druzes, les chrétiens…qu’il se fait fort de protéger contre les exactions de tous ces sunnites (le courant majoritaire de l’islam) et autres salafistes, voire wahhabites (la secte au pouvoir en Arabie saoudite, et plus ou moins dans les richissimes Emirats du Golfe arabo-persique). Or tous les Chiites (et donc les Alaouites) voient bien ce qu’il est advenu de la rébellion des Chiites de Bahrein, écrasée dans l’indifférence générale – sûr que l’Occident n’allait pas remuer un sourcil pour un mouvement au moins nourri, voire téléguidé par l’Iran…Quant aux Chrétiens, voyez donc ce qui leur est arrivé dans le nord sunnite de l’Irak, dès que leur protecteur Saddam a été abattu, chassé et pendu ! Il n’y a bientôt plus de Chrétiens en Irak, et qu’importe si la responsabilité en revient aussi au pouvoir central désormais chiite, qui ne fait rien pour les protéger…Bachar et son clan savent jouer du clavier, et celui-ci est immense.

Que faire, alors ? Dès le début, avec d’autres, j’ai sur Lemonde.fr poussé des cris d’orfraie (des cris d’Orphée, en tant que papouète), réclamant une intervention comme en Libye, ou au moins des armes pour les insurgés – c’est ce qu’ils demandent, eux, comme l’enfant grec du poème de Hugo : « je veux de la poudre et des balles » – eux voulaient des armes efficaces contre les chars et les avions. Ils n’ont rien eu, du moins officiellement ; en tout cas pas les missiles sol-air qui changeraient le cours de la guerre, comme au Vietnam et en Afghanistan. Or c’est cela qu’ils veulent, pas des blocs opératoires et de la pitié stérile (il n’y a plus que ça de stérile en Syrie); et de l’artillerie, des mortiers, des munitions. Car les autres, en face, ont tout ce qu’ils veulent, fourni par la Russie, l’Iran, l’Irak chiite, et sans payer – ils paieront plus tard, s’imaginent ces douteux créanciers. Et puis il y a les armes chimiques, bien réelles, dont Saddam n’avait pas hésité à se servir contre les Kurdes à Halabja, le Guernica de là-bas. A ce sujet Obama a montré les dents, mais lui reste-t-il des dents ? La CIA s’agite, dit-on, via les monarchies du Golfe. Mais justement : grâce à l’appui, au moins financier, de ces potentats sunnites/wahhabites, des groupes au drapeau noir, salafistes, djihadistes, venus de partout, même de nos banlieues, ont prospéré sur le terrain, organisant des attentats destructeurs, remportant des victoires significatives… Comment ! s’étranglent les agents syriens et russes partout sur la toile : vous soutenez ici ceux-là mêmes que vous traquez au Sahel ? un peu de cohérence ! _ Eh oui, ce n’est pas très logique en apparence (les vrais comptes se règleront plus tard), mais c’est que la vraie tumeur maligne s’incarne désormais dans le régime disqualifié, honni, mis au ban de l’humanité, en attendant de répondre de ses crimes devant des juridictions ad hoc. D’abord amputer, on traitera la lèpre après. C’est la France et le Royaume-Uni encore une fois qui prennent le haut ton ; le reste de l’Europe est aux abonnés absents, comme pour le Sahel. Nenni ! crie le confiseur italien. Cela ne nous regarde pas ! ajoute le maraîcher espagnol. On ferait le jeu du terrorisme ! s’offusquent les crémières bataves et nordiques. Et l’épicerie allemande de clamer plus fort que les autres : n’ajoutons pas de la guerre à la guerre ! Même un piètre germaniste aura traduit : touche pas à mon poignon ! refrain qui tourne en boucle entre le Rhin et l’Oder, quel que soit l’objet du débat.

Oui, parce que les ennemis de la liberté, de toute liberté, ont joué la carte de l’auto-génocide et de la terre brûlée (comme en Espagne ce général franquiste qui voulait déterrer les fusillés républicains pour les refusiller), la situation en Syrie est tellement putride qu’on ne sait plus par quel bout la prendre désormais. De toute façon il faudra se salir les mains – ceux qui ont les mains blanches n’ont pas de mains, c’est plus vrai que jamais. Et le chaos présent, il faut le craindre, annonce d’autres chaos plus dangereux encore. Parce que plus personne ne peut reculer. Parce qu’il n’y a plus de négociation possible. C’est le triomphe de la mort. Viva la muerte ! criaient les sbires de Franco. Un des ultimes textes de ce grand optimiste de Samuel Beckett s’intitule Worstward Ho (Cap au pire). Eh bien nous y sommes.

Alain PRAUD

Un commentaire sur “Inactuelles, 38 : Syrie, défaite de la raison

  1. Mon cher Alain,
    Je ne lis plus la presse depuis longtemps mais je te lis toi et même si mon ophtalmo n’est pas d’accord: j’y vois plus clair!
    Merci. je t’embrasse. Mimie

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