Pier Paolo Pasolini : La religion de mon époque (1)

J’aurais voulu hurler, et j’étais muet ;
ma religion, c’était un parfum.
Et le voilà ici, le même et inconnu,

ce parfum, dans le monde, humide
et rayonnant : et moi absorbé dans l’action
toujours réussie et inutile, humble

et exquise, de déchiffrer le sens premier
entre ses mille et mille reflets…
Je me retrouve tendre comme le gamin

à l’enthousiasme mystérieux, sauvage,
que je fus autrefois, cependant que des larmes
acides inondent ma page

à la vue, dans le pâle soleil brûlant,
de ces deux-là, qui – et ce sont des gamins –
se perdent délurés comme des bienheureux,

dans la banlieue opulente, sous les terrasses
pleines de ciel serein qui donnent sur la mer,
les balcons matinaux, les attiques

dorés par un soleil déjà du soir…
Le sens de la vie m’est rendu
comme alors il était toujours, un mal

plus aveugle de sa stupéfiante plénitude,
débordant de douceur. Parce qu’un gamin peut penser
qu’il n’aura jamais ce qu’il est le seul

à n’avoir jamais eu. Et sur cette mer
de désespérance, son furieux rêve
de corps il croit devoir le payer

en étant follement bon…

Alors, s’il suffit de deux jours
de fièvre pour que la vie paraisse
perdue et que le monde entier

coïncide (et rien d’autre ne m’enivre
que le regret) avec ce monde mien,
dans le grand soleil mutique de septembre,

mourant je ne saurais que dire adieu…

Pourtant, Eglise, j’étais venu à toi.
Pascal et les Chants du Peuple Grec
je les tenais serrés dans ma main, brûlant

comme si le mystère paysan, tranquille
et sourd dans l’été quarante-trois,
dans le bourg, les vignes, sur la grève

du Tagliamento, eût été le centre
de la terre comme du ciel ;
et là, gorge, coeur et ventre

déchirés sur le lointain sentier
des Fonds, je consumais les heures
du temps humain le plus beau, jour

pour moi tout entier de jeunesse, en amours
dont la douceur me fait pleurer quand j’y repense…
Entre les livres épars, quelques fleurs

bleu pâle, et l’herbe, l’herbe candide
parmi le sorgho, je donnais à Christ
toute mon innocence et mon sang.

Et les oiseaux chantaient dans la poussière
des motifs compliqués, aléatoires,
discordants, en proie à l’existence,

pauvres passions perdues entre les cimes
très humbles des mûriers et des sureaux :
et moi, comme eux, en ces lieux déserts

dédiés aux innocents, aux égarés,
j’attendais que descende le soir,
qu’alentour se manifestent les muettes

odeurs du feu, de la misère joyeuse,
que sonne l’Angelus, enveloppé
de ce nouveau, ce rustique mystère

accompli et usé dans le mystère antique.

Ce fut une brève passion. Ils étaient serfs
ces pères et ces fils qui habitaient
les soirs de Casarsa, comme fruits verts

je crois quant à la religion : leurs austères
enthousiasmes étaient la grisaille
de qui possède si peu, mais bien ;

l’église de mon amour adolescent
était morte au fil des siècles, vivant
uniquement dans la vieille, dolente odeur

des champs. Puis la Résistance effaça
de ses rêves neufs le rêve des Régions
Confédérées en Christ, et son doux-ardent

rossignol… Pas une seule des passions
authentiques de l’homme ne s’est jamais révélée
ni dans les paroles ni dans les actes

de l’Eglise. Au contraire, gare à qui ne peut faire
qu’il ne soit neuf pour elle ! Qu’il ne lui donne
dans sa naïveté tout cela

qui en lui ondoie comme une mer
d’amour anxieux et tremblant.
Gare à qui plein d’une vitale allégresse

veut servir une loi de douleur !
Gare à qui plein d’une douleur vitale
se donne à une cause qui ne veut rien

que défendre ce peu de foi qui demeure
et qui enseigne la résignation au monde !
Gare à celui qui croit qu’à l’élan du coeur

l’élan de la raison se doive de répondre !
Gare à qui ne sait se sentir misérable
en mesurant dans son âme les secrets

desseins de l’égoïsme, les dérisoires
folies de la pitié ! Gare à celui qui croit
que l’histoire, à une origine éternelle

– c’est par candeur bien plus que par foi –
est demeurée suspendue, comme le soleil
dans le rêve ; et qui ne sait que l’Eglise

a hérité de chaque siècle créateur,
et qu’en défense de ses biens institués
se tient l’horrible, l’animale grisaille

qui en l’homme a vaincu lumière et ténèbre !
Gare à qui ne sait qu’elle est bourgeoise
cette foi chrétienne-là, signe éclatant

de tous les privilèges, toutes les démissions,
toutes les servitudes ; que le péché
n’est rien d’autre que crime de lèse

certitude quotidienne, abhorré
par peur et par aridité ; que l’Eglise
est le coeur impitoyable de l’Etat.

(Traduction : Alain PRAUD)

3 commentaires sur “Pier Paolo Pasolini : La religion de mon époque (1)

  1. Bonjours, Alain,

    Je viens de lire ta belle traduction de Pasolini.
    « Et rien ne m’enivre d’autre que le regret », c’est une phrase qui va me hanter quelque temps.
    J’espère que tu vas bien, et je me dis que tes filles ont de la chance de recevoir, une fois l’an, de si jolis poèmes.
    Moi, je suis en vacances dans l’ouest, et je vais reparaître bientôt au lycée, quelque fard que cela exige.
    A bientôt,
    Olivier allain

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  2. Pour en savoir plus sur ce cinéaste-poète, l’Institut Lumière (Lyon 8) organise une conférence le mardi 9 avril dans le cadre de la rétrospective Pier Paolo Pasolini. La conférence sera donnée par Hervé Joubert-Laurencin, spécialiste de Pasolini, professeur de cinéma à l’Université de Paris Nanterre puis à 21h il présentera le film « Accatone ».

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