Inactuelles, 37 : Mémoires d’une cochonne (De l’autofiction, ses pompes, ses oeuvres)

Je m’étais bien promis de ne plus revenir sur le « cas DSK » (le cadet de mes soucis), après déjà deux articles (Inactuelles 16 « Paysage avec la chute d’Icare » et 18 « Le désert croît »). Le cas du monsieur me paraissait en effet relever non de la sexologie, si l’on voulait de la psychiatrie, si l’on insistait de la police des moeurs (et déjà commençait une vaste zone de sables mouvants et de marées peu prédictibles), mais peut-être d’une arête abrupte entre je fais ce que je veux (mon coeur est français, mon cul est international, formule prêtée à Arletty – on ne prête qu’aux riches) et Les Français n’attendent que moi pour les sauver de la crise et qui sait de la politique…ce qui relevait d’un cocktail public-privé quelque peu explosif, d’autant plus même qu’il se présentait sous des dehors séduisants…

Je m’étais donc promis cela, mais voilà qu’une nouvelle affaire éclate – tout doux, n’exagérons rien – avec le bouquin d’une certaine Marcela Iacub (trop loin de St Germain des Prés je n’avais jamais entendu parler de cette dame, c’est dire si je suis plouc) qui sous couvert d’autofiction balance tous azimuts sur le monsieur.

Or de lui je ne vais plus parler car il n’y a depuis longtemps plus rien à en dire : c’est encore un homme public, mais politiquement son encéphalogramme est plat. Non, c’est la dame qui m’intéresse, et le genre hybride à quoi elle se livre, comme on le fait désormais par cohortes. Car j’en ai, je le confesse, ras le casque (et les cornes qui vont avec) de ces ex- de toutes espèces qui sous couvert d’authenticité et de la Vérité-qu’on-doit-aux-lecteurs balancent à tout va, en espérant que les avocats d’en face sont plongés dans une douce léthargie. Généralement d’ailleurs, affairistes ou sportifs ou vedettes de la chansonnette ils ont prêté leur plume, et chacun s’en félicite.

Mais quelle mouche a piqué Marcela ? Car elle sait écrire, elle, et sur d’autres sujets ; il se trouve (et comme ça se trouve…) qu’elle a été la maîtresse, et des plus cochonnes elle en convient et du mot, de DSK. Si toutes les cochonnes du personnage se mettent à écrire on en a comme d’ici à Pâques, mais après tout si cela fait du bien au livre et aux libraires… Sauf que l’écriture de soi est un piège sucré, et pour le lecteur quelque chose qui relève toujours, plus ou moins, de la contrefaçon. Quiconque se jette dans cette entreprise devrait d’abord lire (ou relire) les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, et ces lignes de la dernière page du livre Quatrième (il y en a douze) :« Je voudrais pouvoir en quelque façon rendre mon âme transparente aux yeux du lecteur » (notez bien : en quelque façon) – et quelques lignes plus loin cet aveu : « je ne puis l’induire en erreur, à moins que je ne le veuille »…Tout est dit : plus d’un siècle avant Freud, Rousseau a postulé l’inconscient. Il sent, donc il sait (chez lui c’est la même chose) que nous ne sommes pas libres de nos dires dès qu’il s’agit de nous-mêmes ; que nous ne savons pas exactement de quoi nous parlons ; que la question de la Vérité est des plus glissantes (à noter que ce concept est absent de la pensée chinoise…) ; et quant à cette avancée aventureuse, la transparence…disons avec lui que c’est un horizon, et on ajoutera : est-il souhaitable ? vraiment ? Rousseau n’a pas clairement formulé cette dernière question, mais elle est partout dans son oeuvre. Se montrer sans voiles, c’est déjà terrible ; mais en soupçonnant que même la peau nue est un masque (Intus, et in cute, intérieurement et sous la peau, dit l’exergue du livre I), alors à quoi bon ?

A propos de Marcela Iacub les thuriféraires (tous des mecs) se sont déchaînés, invoquant Bataille qu’ils n’ont pas lu, Leiris qu’ils sont incapables de lire, voire Sade (no comment: combien de gens ont lu jusqu’au bout Les cent vingt Journées de Sodome ?). Les fumistes sans culture, c’est connu, se drapent dans la culture des autres. Pour se faire mousser, car rien n’est gratuit. Et la société du spectacle, comprenez du simulacre, se nourrit de ces inutiles vaguelettes qui sentent les hydrocarbures. Tout fait ventre, copains comme cochons : Libération, le Nouvel Obs, et tout ce qui fait écho. C’est pourquoi je salue cette fois un écrivain de qui je n’ai jamais dit trop de bien, Christine Angot qui dans les colonnes du Monde témoigne d’une dignité non feinte en même temps que d’une vraie compétence sur ces matières hautement volatiles. Oui, Christine, vous avez raison, vous en fussiez-vous tenue à cette seule maxime : La littérature montre comment le réel tient.Je ne développe pas, ce n’est ni le sujet ni le lieu, allons ceci quand même : le réel nous est inaccessible, seul l’art est capable de nous en donner une idée approchée. Par exemple le XIXème siècle serait un continent perdu sans Flaubert et Zola, Mendelssohn, Schumann, Berlioz et Brahms, Delacroix, Baudelaire, Manet, Van Gogh…Et quelle image aurions-nous du XXème sans les Surréalistes, pour ne citer qu’eux ? Mais au XXIème je commence à flipper grave comme ils disent : n’aurons-nous donc que Houellebecq, Koons, et autres Iacub ? Je flingue vite faute de temps, mais j’ai des chargeurs de rechange.

La pratique de la confession nous fait toucher du doigt ceci, que la confession est impossible. IL y a trop d’écrans, trop d’intermédiaires, trop de media entre nous et nous. Se regarder dans la glace est déjà un acte compliqué, alors par écrit, et sans miroir…Seul après Rousseau, et deux siècles après lui, Michel Leiris s’y est vraiment essayé ; je dis vraiment, et jusqu’au bord du suicide ; puis une femme, Annie Ernaux, lue et respectée dans le monde entier, et pourquoi ? Il suffit de lire Passion simple pour comprendre : il n’y a que le corps, et quand même son associé le cerveau, mais comme larrons en foire, complices, copains comme cochons, paumés ensemble. Je parle là d’un des rares écrivains authentiquement matérialistes : ce pourquoi mes élèves l’appellent « la nympho », et ils sont logiques, car dès qu’on enlève les guenilles de la séduction et de la sentimentalité on trouve la bête, velue et qui transpire. Femelle de préférence, la chienne quoi.

La littérature c’est cela, et c’est inconfortable, on l’a compris. Alors on peut faire autrement, c’est à dire mentir. Inventer, après tout c’est légitime, mais inventer pour tromper sur la marchandise : vous ne saurez pas qui je suis, puisque j’ai choisi de montrer autre chose, débrouillez-vous ça m’arrange puisque vous achetez mon bouquin, en plus (le saviez-vous ?) j’y règle des comptes avec des ex-, et avec moi-même pendant qu’on y est, et tous les coups sont permis, y compris la pure affabulation jusqu’à l’hypotypose, cette figure redoutable que tout le monde connaît à cause de la télé, de la pub et de la pornographie, qui consiste à mettre un projecteur sur le détail qui fait vendre. Le mot est compliqué, son contenu est connu de l’humanité entière. Dans ce débraillé veule, visqueux et hypocrite on est soudain très loin de St Augustin, mais aussi d’Ernaux : « Pour moi, la vérité est simplement le nom donné à ce qu’on cherche et qui se dérobe sans cesse. »(L’écriture comme un couteau, Stock 2003)…Démarche scientifique, et poétique aussi, qui rejoint Hölderlin (« Nous ne sommes rien, ce que nous cherchons est tout »). Aux dernières nouvelles, il semble que DSK ait obtenu, sinon l’interdiction du livre, en tout cas une mesure infamante qui en empêche de fait la diffusion (encore que des milliers de gogos vont se précipiter pour acquérir ce soi-disant brûlot, où ne brûle rien d’autre que l’Ego démesuré de l’auteur). Le Nouvel Obs a beau crier au charron, il s’est pris les doigts dans la prise, voilà tout ; ou pour mieux dire il a été pris les doigts dans le pot de confiture.

Pas de bol : DSK est aussi coriace que Raspoutine, et il lui reste du poignon et des avocats à poigne. Alors il contre-attaque, d’avance gagnant (il a oublié d’être sot, aussi). Car enfin nous sommes à des années-lumière d’Annie Ernaux, avec (pour ce qu’on en sait) une fiction proprement délirante qui invoque le réel en le distordant sans cesse ; d’autant plus fallacieuse que la dame aurait piégé le monsieur afin de le faire servir à ses révélations…Pas très élégant au minimum, voire sévèrement pervers – voire auto-flagellant sinon autodestructeur, ce qui à mon avis est en train d’advenir : après Tristane Banon renvoyée à un néant d’où elle ne sortira jamais, voici Marcela Iacub qu’une brève hypotypose a fait surgir de son néant à elle, avant de l’y replonger. Car les lois de la matière sont les mêmes partout dans l’univers, j’en suis persuadé. A fortiori entre le Flore et le Nouvel Obs. Une dernière pique à Christine Angot : elle est ulcérée qu’une écrivaillonne lui confisque un peu d’image avec de tels procédés. Et puis quoi, ces histoires de truie…

J’ai connu de nombreuses femmes (je ne m’en flatte pas : je les en remercie), et parmi elles quelques authentiques cochonnes. Quant au mot je me comprends et me dispenserai de toute définition. Je me contenterai de ceci : la vraie cochonne est absolument naturelle, sans diplômes, parfois quasiment sans langage, en tout cas sans écriture. A quelques pratiques qu’on se livre avec elle on sait avec une absolue sérénité qu’elle en dira d’autant moins qu’elle y a davantage consenti – et que du reste elle n’y entendait pas malice. Mais la délatrice de DSK est bien différente : c’est une actrice (et victime) de la société du spectacle, où visibilité vaut être, et où, dans le bruissement médiatique universel, le silence est mort. Alors elle a ourdi un opuscule vicieux, malveillant et controuvé, du genre qu’on appelle autofiction parce qu’il y a des vrais morceaux de réel dedans ( va savoir où), mais surtout beaucoup de narcissisme (pervers polymorphe), d’exhibitionnisme d’autant plus gratuit que fictif, de mégalomanie germanopratine…C’était si puant que le Sanglier en personne est sorti du bois pour y mettre le holà – et que les bêtes du monde fertile et policé lui ont donné quitus. Pas raison : quitus. Le Sanglier (singularis porcus) est reparti de son pas lourdaud, à contrevent, son Oscar sous l’aisselle. La prochaine fois il visera le Nobel de la Paix.

P.S. : Parmi tous les gens qui ces temps-ci ajoutent leur grain de sel à cette glaireuse et déliquescente anecdote, j’en saisis un au vol : consulté par Lemonde.fr, un « romancier et ancien critique » qui s’exprime sous couvert d’anonymat (on le comprend, vu les petits arrangements entre maisons et média, vu aussi la bêtise de ses propos) ose avancer que l’autofiction n’est-ce pas est la chose du monde la mieux partagée, que déjà Madame Bovary…Pardon ? Si ce roman relève de l’autofiction, alors bien sûr tout Proust, Céline, Aragon, Claude Simon, mais aussi Stendhal, Rousseau (la Nouvelle Héloïse…) enfin tout ce qui s’est écrit avec un peu de sérieux depuis trois siècles. Arrivé dans ce fond de cave il n’y a plus qu’à tirer l’échelle. Le monsieur est prié d’arrêter le zamal…

Alain PRAUD

Un commentaire sur “Inactuelles, 37 : Mémoires d’une cochonne (De l’autofiction, ses pompes, ses oeuvres)

  1. Bonsoir,
    Je suis stupéfait que vous traitiez de l’auto-fiction et de tous ces grands auteurs sans parler de Gide. Peut-être est-il devenu trop ringard…

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