Mono no aware, 9 : Théodore, reviens !

On est toujours puceau de l’horreur. Vous croyez avoir vu toute l’abjection dont l’espèce humaine est capable ? Que nenni, attendez-vous à plus croustillant dans le pire. Demain ? non, aujourd’hui, et même tout de suite.
Lemonde.fr rapporte de façon très crédible le témoignage de médecins maliens obligés, le couteau sous la gorge, de réparer des amputations hâtives, autrement dit des mutilations criminelles qui dans n’importe quel Etat de droit valent crime contre l’humanité.
La soi-disant charia, dont personne ne sait ce qu’elle est puisque personne n’a d’autorité réelle en terre d’islam pour la définir précisément, autorise actuellement tous les excès, avec en arrière-plan une hypocrisie massive : trafic d’esclaves jusque très récemment, trafic de main d’oeuvre clandestine, trafic d’armes, trafic de drogues diverses en cheville avec les narco-Etats d’Amérique, Colombie, Pérou, Bolivie, Mexique bien entendu. D’autres encore : car on pense généralement que de même qu’aucun sport n’est épargné par le dopage, aucun de ces Etats n’est exempt de narco-corruption.

Or l’Afrique de l’ouest n’avait pas besoin de ces maux supplémentaires, car elle est déjà corrompue en général ou en grand danger de l’être : classe politique, fonctionnaires, douanes, police, armée, tout le monde en croque et se nourrit sur la bête. C’est bien là que le bât blesse, tant il est vrai, selon les éléments de langage fabiusiens, que la France « n’a pas vocation » à rester au Mali. Or le Mali est un Etat en capilotade dirigé par un président provisoire, avec une armée en lambeaux, qui s’entretue dans Bamako même, et dont les rares éléments opérationnels font l’objet de graves suspicions d’exactions, voire de crimes de guerre dans les villes reprises. Tant que cet Etat ne sera pas reconstruit, tant que cette armée ne sera pas reformée et réformée en profondeur, la France et d’autres forces africaines (certaines bien aguerries…contre les civils) ont « vocation » à rester sur place. La France avant tout, cerveau et colonne vertébrale du dispositif ; sans oublier les USA dont je parlais dans le post précédent. Mais rester pour quoi faire ? Veiller au grain, sans doute – ce qui n’aura rien d’évident : déjà on arrête des manipulés porteurs de ceintures explosives, un autre s’est même envoyé en l’air, sans autre dommage que pour lui ; et puis une armée de bienfaiteurs est bientôt vue comme une armée d’occupation, si rien ne change concrètement, si la sécurité et la stabilité ne sont pas rétablies rapidement. L’homme de la rue ne siège pas à l’ONU, il est impatient, il a raison.

Et voilà. Qui va reconstruire l’Etat malien ? Les Maliens – mais qui sont les Maliens dans un pays chaotique et déchiré ? Les Touaregs sont-ils aussi Maliens que les autres ? Qui va discuter avec qui, et sous quels arbitrages ? Qui va reformer l’armée malienne ? L’Europe, dit-on…Vu l’empressement et la chaleur que cet autre Machin a manifestés depuis le début d’une crise dont il se lave les mains, avec une Allemagne debout sur les freins, l’optimisme n’est pas de mise. Or sans une armée malienne épurée, cohérente, et pluri-ethnique (la quadrature du cercle), les démons d’aujourd’hui reviendront dès demain. Et pourquoi pluri-ethnique ?
Parce que les Touaregs sont au coeur du problème. Certes ils ne sont pas blanc-bleu (!), et certains d’entre eux, sous la bannière du Mujao ou d’Ansar Eddine, viennent de laisser aux villes occupées (Gao, Tombouctou) des souvenirs impérissables – dans le pire sens. On dit d’ailleurs que la plupart des familles touarègues ont fui ces villes de peur de représailles, se joignant aux dizaines de milliers de réfugiés dans les pays voisins, que cette nouvelle charge accable. On imagine mal la détresse de tous ces gens. Je suis fort ignorant des revendications touarègues, mais je sais qu’elles existent, qu’elles s’expriment depuis des décennies, que les Etats de la région font la sourde oreille ou s’en lavent les mains (beaucoup de Ponce-Pilate dans ces contrées sans eau…mais le Prophète n’a-t-il pas permis les ablutions avec du sable en cas de nécessité ?)

Pour l’instant, tels Alexandre, Hollande et son armée -pardon : notre armée- foncent dans le désert et les montagnes qui le bordent, occupant les bourgades, fortifiant les aéroports, comme à la manoeuvre et à l’Ecole de Guerre, pilonnant tout ce qui peut se pilonner de missiles Hot et de bombes à guidage laser (ici une pincée de mauvais esprit d’un happy taxpayer : vu le prix faramineux de ces munitions, ça fait cher le pick-up dispersé -même avec les types dessus- et l’entrepôt ventilé – avec le plus souvent rien ni personne dedans. Je reviens au rapport). Donc Alexandre chevauche à travers Sogdiane et Bactriane, environné d’hélicos de combat, la Walkyrie à fond dans l’oreillette de son MP3, traquant l’islamo jusque dans les grottes (un autre avait dit : jusque dans les chiottes) d’où il a juré de l’extirper à la fourchette à escargots, selon la délicate expression militaire. Mais à un moment, et certainement avant d’en avoir fini avec les gastéropodes, il va lui falloir s’arrêter, séparer le bon grain de l’ivraie (ça, Jésus l’a dit, c’est difficile) et s’asseoir sous la tente pour discuter avec les « bons » Touaregs, un temps embarqués sous le drapeau noir islamiste mais floués, échaudés, et repentants ; discuter de leur place dans le Mali de demain, peut-être déjà de l’idée d’une certaine autonomie, au moins culturelle pour commencer, sans rancoeur si possible des uns et des autres…

Nous voici donc aux frontières du rêve, et c’est précisément là que nous aurions besoin des conseils éclairés de Théodore Monod, qui connaissait mieux que personne l’écologie du désert, l’interface hommes-désert, et le difficile devenir des hommes du désert. Car le Mali irrigué n’est pas le pays dogon, et ce dernier n’a rien à voir avec Tombouctou, où mon compatriote saintongeais René Caillé fut le premier « blanc » (infidèle) à pénétrer ; et puis il y a ce désert grand comme l’Europe où des hommes se guident aux étoiles et ignorent les frontières. Si personne n’écoute ces hommes-là, l’équipée mécanisée du général Hollande n’aura servi à rien. Pardon : on lui aura offert un dromadaire. Mais c’est bien quand il n’y aura plus un seul coup à tirer que les vrais problèmes vont commencer. On veut bien croire que nul ne l’ignore. Mais personne n’en montre rien. Repos, vous pouvez fumer.

Alain PRAUD

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