Mono no aware, 8 : Mali, animal politique

A propos de l’opération franco-africaine (en fait française) au Mali, je suis comme tout le monde : un peu perplexe. Non au sens que ce mot a fini par endosser (une sorte de synonyme d’indécis, puis de sceptique, voire de carrément incrédule), mais au sens étymologique d' »enlacé, enchevêtré ». Je suis, comme beaucoup, enchevêtré avec moi-même quant à cette affaire : plutôt satisfait du professionnalisme de notre armée, professionnelle justement (il s’en fallait de beaucoup que ce fût le cas en Algérie, par exemple), qui semble apte à défendre la France en Europe contre un ennemi extérieur (même si on se demande lequel) ; satisfait aussi de la légitimité internationale de la chose (mais grâce à un énergique lavage de mains de tous les Ponce-Pilate, Europe, ONU, USA, Russie, j’en passe) – grâce aussi au silence assourdissant des pays arabes, et notamment de ceux qui se considèrent comme proches de « nous » Occidentaux, et qui peut-être ne se sentent pas vraiment les cuisses propres quant à leur trouble affinité avec l’islam radical (il est plus facile d’acheter le PSG que d’accepter la légitimité de nos valeurs – je le dis tranquillement, honni soit qui mal y pense) ; et puis tout de même perplexe – au sens actuel, cette fois – quant à l’improvisation (qu’à Saint-Cyr on présente déjà comme un modèle) d’une action décidée en quelques heures, et même sans doute minutes, dont les aboutissants ne vont se dévoiler que peu à peu, en fonction d’éléments massifs, incontournables : déliquescence (le mot est faible) de l’Etat malien, éclatement comminutif de l’armée malienne, problème touareg ancien, récurrent, enkysté…J’en passe, ma phrase est déjà trop longue.

J’ai appris l’Afrique dans Tintin au Congo et dans les collections philatéliques, dans l’Atlas (1932) de ma mère, dans mes cours de CM1 où l’on parlait encore d’AOF et d’AEF ; heureusement aussi, plus tard, dans Leiris (quoique) – et puis maintenant j’y suis, un peu à la marge sans doute mais elle n’est pas loin, elle est même très proche. Mais on a beau se tarabuster l’esprit, comme dit Charlotte, cette Afrique voisine n’a que peu en commun avec celle qui vient de couronner Hollande de lauriers, et si elle l’avait pu (si la sécurité rapprochée l’avait permis) l’aurait porté en triomphe, a hombros comme un matador victorieux, une oreille dans chaque main. Cette Afrique-là, si j’ose dire, a eu chaud. Venus des déserts du nord, des escouades de « blancs » (Arabes, Touaregs) surarmés par la déconfiture kadhafiste (l’opinion de comptoir « c’est la faute à Sarkozy » n’est pas seulement pitoyable, mais légèrement obscène : il fallait décaniller ce satrape violeur et authentiquement terroriste, bourreau de son peuple ou du moins de ceux qui n’étaient pas de sa tribu ; on notera avec ironie que ceux-là même qui soutiennent cette thèse intenable prétendaient hautement qu’il n’y avait pas de mercenaires étrangers en Libye, seulement des patriotes libyens. Glissons), suranimés aussi par le mépris atavique pour les Noirs de la boucle du Niger, naguère encore gibier de la traite transsaharienne qu’ils organisaient depuis des siècles, ont soudainement fondu sur des villes que personne ne défendait plus. Objectif : Bamako, et un Etat narco-terroriste au coeur de l’Afrique de l’ouest, compliqué d’un habillage islamo-djihadiste massivement hypocrite – c’est mon opinion, et je la partage. Le peu qui subsistait de l’Etat malien a gémi au secours, et la France, que liait un accord de défense, a répondu. Promptement, et avec la puissance de feu convenable, c’est à dire massive. Car la notion de réaction proportionnée, propre au droit ordinaire (de la simple police) ne s’applique pas au champ de bataille, on le sait. Là, il s’agit de stopper un élan, et si possible d’en annihiler les causes concrètes. Avec une grandeur épique qui n’est pas sans rappeler la Chanson de Roland ou le Heike monogatari, un reporter a pu évoquer des lambeaux humains accrochés aux épineux, séchant au vent brûlant…

Un ancien président de la République, que plus personne n’attendait, sur ce sujet surtout, a parlé de néocolonialisme ; et il parlait en orfèvre, non à cause de Kolwezi, opération de sauvetage que plus personne ne conteste, mais au regard de sa politique africaine constante, conforme à celle de ses prédécesseurs, et de ses successeurs jusque très récemment. Mais ne nous voilons pas la face : oui nous sommes l’ex-colonisateur ; et entre quatre yeux, loin des oreilles de la police politique, nombre d’Africains, de Malgaches, de Maghrébins même vous diront : revenez. C’est impossible naturellement, le cours de l’Histoire ne se remonte pas ; mais sous d’autres formes, c’est à voir. Et c’est ce que nous voyons, certains sidérés, d’autres beaucoup moins. Parce qu’enfin nous avons avec ces peuples des liens de sang : non tant la traite négrière, dont les roitelets africains étaient partie prenante, que les grandes boucheries du XXème siècle, qui semblaient ne concerner ni les Maliens, ni les Congolais, mais où tous se sont fait massacrer sans broncher (peuvent en témoigner le poète Cendrars…et mon grand-père), sans reconnaissance non plus le plus souvent. Hollande a eu raison de rappeler cette dette, de Verdun, du Chemin des Dames, de Monte Cassino. On disait que les Tirailleurs sénégalais ignoraient la peur, qu’ils se jetaient sur les mitrailleuses boches et rapportaient des colliers d’oreilles coupées. Mais ils devenaient fous, comme les blancs, de l’horreur des corps à corps, des bombardements apocalyptiques. De pauvres gens, des héros. En plus le tuteur colonial a mis des décennies à concéder aux survivants une retraite décente.

Où est le néocolonialisme ? Notre seul intérêt économique dans la région est l’uranium du Niger. Mais sans cette ressource le Niger n’a rien. Il a donc intérêt à épauler la France de sa petite armée – et il le fait. On découvre à cette occasion que la plupart des pays de la région hébergent de discrètes bases françaises – et américaines. Car ces gros malins d’Etatsuniens, comme le vieux chat de La Fontaine, font les sourds et aveugles ; mais ils ne manquent pas une miette de ce qui se trame en Afrique. Alors ils se font discrets sur leur soutien, mais sûrement plus efficaces qu’on ne sait et dit (renseignement, reconnaissance, imagerie satellite…et d’autres choses encore inconnaissables pour le public) ; ces hypocrites malgré eux – la Constitution américaine, avec la bible pour socle, est déjà hypocrite forcément, malgré elle pour ainsi dire – sont surtout des réalistes, et même cyniques. N’empêche qu’après cette aventure (et après la Côte d’Ivoire et la Libye) la France va se voir affubler de l’image de gendarme de l’Afrique. Inutile de protester : déjà cet uniforme nous colle à la peau comme la tunique de Nessus. Et pourquoi non, après tout ? Un jour l’Afrique de l’ouest n’aura plus besoin de gendarme étranger. Quand les poules auront des dents, ce que l’évolution devrait finalement permettre. Je plaisante, naturellement, car l’ Histoire a de ces avancées fulgurantes que personne ne sait anticiper, fût-il Karl Marx. Qui peut dire quand l’Afrique sera libérée du colonialisme, de la corruption, des haines ethniques, de la sorcellerie ? L’Histoire est longue, et l’être humain est le même partout sur terre.

Que faire au Mali après en avoir chassé les nuisibles coupeurs de mains ? Ce sera l’objet d’un autre article, plus tard, peut-être. Merci d’avoir parcouru celui-ci.

Alain PRAUD

Un commentaire sur “Mono no aware, 8 : Mali, animal politique

  1. Analyse serrée, et de belles phrases (que je préfère aux trop longues…) : « De pauvres gens, des héros. » ,  » L’Histoire est longue, et l’être humain est le même partout sur terre. »

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