Mono no aware, 6 (Tous gauchistes !)

Je relis ces jours-ci l’étonnant panorama socio-historique de Hamon/Rothman intitulé Génération (Seuil, 2 vol. de 615 et 695 pages, janvier 1988). Je dis que je le relis, mais au vrai j’avais abandonné vers le milieu du volume 2, avec le MLF et la saga criminelle de Pierre Goldman. Trop c’était trop peut-être ; mais vu de maintenant que j’ai comme Charlemagne la barbe et le chief canut ma lecture est un peu plus, comment dire : indulgente ? compréhensive ? empathique ? N’exagérons rien quand même. La première impression, c’est : mais que molle était cette police ! Un group(uscul)e qui en notre siècle tétanisé se livrerait au centième des provocations, parfois très violentes, de la Gauche Prolétarienne de Benny Lévy et consorts, ou de la JCR de Krivine et Bensaïd, à peine plus sage, serait envoyé pour des années dans un cul de basse fosse avec privation de tout contact humain, d’internet et peut-être d’eau chaude (aux Baumettes, pire encore). Que n’a-t-on dit sur le mode légendaire des CRS de mai 68, alors que dans tout autre pays, même « de droit » sur le papier, il y aurait eu des victimes par centaines et davantage comme à Mexico, tenez. Les forces de l’ordre avaient des consignes de douceur, simplement parce que les enfants de leurs chefs, voire de certains ministres, étaient parmi les trublions. Toute bavure devenait impossible.

Ce qui frappe aussi, donc, c’est l’origine de classe – comme disait Mao – de ces militants, quasiment tous issus de la haute fonction publique, voire de la grande bourgeoisie. Les khâgnes de Louis-le-Grand et de Henri-IV, les ENS (j’en témoigne), viviers de « maos spontex », n’étaient pas vraiment des repaires de prolos (le sont moins encore de nos jours). Les plus extrémistes de ceux que j’ai connus, fils de banquiers et de généraux, étaient aussi de charmants garçons – nous avions tous vingt ans, après tout – fort capables pourtant de troquer le verre à cocktail contre la barre à mine, à notre endroit (bolchos, cégétistes, en un mot révisos : l’ennemi principal). Et bien sûr quand quelques-uns d’entre eux tombaient entre les pattes des gros bras de la CGT il y avait quelques nez cassés, voire davantage. Un des chefs emblématiques de la GP, Olivier Rolin, a ainsi gaspillé quelques années de sa jeunesse en castagnes à tort et à travers, en équipées foireuses de Pieds-Nickelés (ah, l’enlèvement de Nogrette !), avant de devenir l’écrivain subtil et sensible, à la prose efficace et plutôt classique, qu’on apprécie aujourd’hui. Mais la plupart sont rentrés dans le rang de façon bien plus cynique : recteurs, banquiers, industriels, chefs de cabinet d’hommes politiques de gauche comme de droite (puisque tout ça, c’est pareil)…

C’est que la Gauche prolétarienne, dès le départ, tenait du mariage de la carpe et du lapin, hybridation hasardeuse du mouvement du 22-Mars (libertaire) et du PCMLF assorti de son organisation jeunesse l’UJCml : « ml » pour « marxiste-léniniste », comprendre stalinien pur et dur compliqué de maoïste (l’immense portrait de Staline figurait en bonne place à Tian Anmen). De sorte que la phraséologie bolcho les qualifiait invariablement d' »anarcho-maoïstes », quand ils nous renvoyaient du « réviso », l’anathème absolu (les trotskistes en revanche nous traitaient de staliniens, ce qui n’était pas vraiment immérité ; mais pour nous, tous ces gens-là étaient « alliés objectifs de la bourgeoisie »). Bref, une organisation (mais est-ce bien le mot ?) comme celle-là ne pouvait survivre qu’à grand renfort de coups d’éclat ; inefficaces, certes, mais de plus en plus médiatisés, déjà qu’ils avaient réussi à enrôler Sartre et Simone, dans une course à l’abîme sans autre fin que l’eau de boudin du néant politique. Quand on lit en même temps le monumental Aragon de Pierre Juquin (il parle de cette période dans le tome 2, à paraître en mars 2013), on se rend compte de la parenté de cette mouvance avec les branches les plus radicales de Dada et du post-dadaïsme des années 20 de l’autre siècle.

A ces ludions incohérents et plus bouffons qu’autre chose malgré leurs cautions illustres (outre Sartre, Foucault, Deleuze, Guattari, bien d’autres), il fallait un martyr. Le 25 février 1972, la mort de Pierre Overney, attendue, plus ou moins consciemment souhaitée par des chefs comme le triste Benny Lévy (mort rabbin à Jérusalem en 2003), fut à la fois l’apothéose et la fin de la GP, explosant dans un fracas de lumière (les obsèques au Père-Lachaise) comme une ultime supernova, celle du gauchisme de 68. Je me souviens parfaitement de la tension haineuse, toujours au bord de dégénérer, dans les locaux de St Cloud, entre les maos et les autres, tous les autres mais avant tout les communistes, forcément responsables d’avoir armé la main du vigile assassin. On ne pouvait plus faire un pas, dans des lieux dédiés au savoir, sans être au bord de la guerre civile. C’est que la mort de ce pauvre diable (qui plus est un des rares vrais prolos de cette organisation bourgissime) signait la mort de la GP : les plus lucides l’avaient compris, le corps des autres hystériquement l’exprimait. Que faisaient Foucault, et plus encore Deleuze, dans cette barcasse de banditisme totalitaire ? C’est ce que j’ai du mal à comprendre, aujourd’hui encore.

Reste qu’on ne peut se déprendre d’un certain attendrissement – par moments, et c’est peut-être dû avant tout au talent des chroniqueurs – pour cet idéalisme juvénile, qui en d’autres temps eût été celui de François d’Assise et de Thérèse d’Avila. Car la dimension religieuse du phénomène, si elle n’échappe plus à personne de nos jours, était alors si évidente à mes yeux qu’elle anéantissait d’emblée, chez le lecteur de Nietzsche que j’étais, toute velléité d’adhésion. Comment cette posture constamment oblative, cette quête opiniâtre du martyre (les séjours de Krivine dans sa prison dorée sont à mourir de rire) sous les feux, déjà, de cette société du spectacle que venait de stigmatiser Guy Debord, pouvaient-elles s’accorder, si peu que ce fût, avec la volonté concrète de faire levier sur le réel ici et maintenant, tel qu’il était concrètement, et non tel qu’on l’avait rêvé ? Surfant un peu sur wikipedia on constate sans surprise que la plupart de ces personnages ont édulcoré, pour ne pas dire gommé, cette phase à mes yeux décisive de leur éducation sentimentale. Certains, en revanche, n’oublient de mentionner aucune de leurs décorations.

Alain PRAUD
(ENS de St Cloud, 1969-1974)

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