Mono no aware, 5 (plutôt verts que morts)

« Plutôt rouges que morts » clamaient les pacifistes des années 80 – retournant ainsi, après ceux, nettement plus minoritaires, des années 50, le terrible slogan de Goebbels (Lieber tot als rot). A quoi André Frossard répliquera malicieusement que le homard n’est jamais aussi rouge que quand il est mort. C’était une autre époque, les derniers feux de la guerre froide si l’on ose dire, Pershing contre SS-20 pour ceux qui s’en souviennent : je vous parle d’un temps… Il n’y a plus d’URSS, quasiment plus de rouges, mais le front s’est seulement déplacé, et on a parfois l’impression d’assister à une resucée de la même pièce, les Verts d’EELV et leurs alliés de circonstance, « rouges » (Attac, Front de gauche, ce qui reste du PC), noirs (anarchistes), Confédération paysanne (qui ne confédère plus grand chose, le paysan de mon enfance étant bien plus menacé que le castor commun, sauf s’il s’est reconverti dans le « bio »), augmentés des éternels « anti-système », tous vent debout contre les Bétonneurs Productivistes et Mortifères de tout poil. Contre, donc : tout nouvel aéroport, tout nouvel axe routier, autoroutier, ferroviaire, tout nouveau tunnel, tout nouveau port en eau profonde…Sans parler, bien entendu, du nucléaire de dernière génération (et des recherches sur la fusion), du gaz de schiste et de toute recherche le concernant, etc. Bref, on arrête tout. La croissance est un gros mot, le développement durable une idéologie réactionnaire, il ne faut plus parler que de Décroissance. Machine arrière toute, pour éviter la méchante torpille qui nous fonce droit dessus comme dans Coke en stock.

Ce qui est excessif est insignifiant, disait Talleyrand. Peut-être, mais on ne peut écarter ces excès-là d’un revers de main, tant ils sont la partie visible d’une crise profonde, peut-être de civilisation. Une crise de confiance de notre civilisation elle-même ; de confiance en elle-même. J’ai déjà évoqué (Inactuelles, 11 : « Changer de civilisation ? ») cette question de la civilisation comme horizon éthique et culturel, qui s’éloigne à mesure qu’on (s’)avance pour s’en saisir et en jouir enfin dans la quiétude. Notons que le Parti socialiste, désormais au pouvoir et quasiment sans partage, se garde bien de parler de « changer de civilisation », comme il le faisait dans un document programmatique il y a moins de deux ans encore ; tout au plus s’agit-il de la rendre un peu pimpante, cette civilisation, avec quelques coups de peinture fraîche. Le PS du reste n’a jamais rien fait d’autre, et ce n’est ni sous Sarkozy, ni sous Chirac que les riches se sont le plus enrichis, mais sous le long règne de François Mitterrand. Car le Capital est à peine perturbé par ces petits changements climatiques ; une de ses raisons d’être, et non la moindre, est de rendre les riches toujours plus riches, tout en cooptant ici ou là (mais pour la Chine ça fait du monde) quelques aventuriers point trop bourrelés de scrupules – pardon pour l’expression hardie – conviés pour un temps à la table des grands fauves. En cela au moins les Verts français (verts d’un côté, rouges de l’autre) sont plutôt logiques : ce pouvoir auquel ils participent n’entend rien changer en profondeur – même pas les lois sur le cannabis. Grugés par Raminagrobis, forcément ils s’impatientent. L’axe ferroviaire Lyon-Turin, l’aéroport du Grand Ouest, étaient programmés depuis des décennies ? Ils le savaient en entrant au gouvernement, et ont mis ces désaccords sous le boisseau ? Oui, mais peu importe : en politique, l’important c’est d’exister. A n’importe quel prix. Et le prix est en train de devenir insupportable.

Le précédent article sur cette question (« N-D. des Landes, morne plaine ») a suscité, par ses aspérités polémiques, quelques réactions amicalement irritées. Je persiste, ici encore, car on ne se refait pas, à mon âge surtout. Il n’en demeure pas moins que je me sens et me revendique très vert, à tous les sens du mot – et d’abord parce que je dialogue avec les arbres, comme mon vieil ami Jean Passicousset, ermite voyageur et collectionneur d’îles. Surtout, comme lui et quelques autres, de plus en plus nombreux, j’ai cette conscience enracinée (le cas de le dire) d’être l’infime fraction d’un Tout cosmique, simple assemblage d’atomes, et transitoire. La matière dont je suis composé est éternelle (le temps est un bricolage humain), seule ma conscience disparaîtra, et ma pensée, à supposer que j’en aie une. Dès lors, comme dit la jeunesse, je suis un peu vénère, et le mot est faible, quand je vois des débats, nécessaires sans doute et légitimes tant que la Loi n’a pas tranché, promus au rang de controverses métaphysiques (le ciel va-t-il ou non nous tomber sur la tête ?). Mais quand toutes les instances juridiques des Etats de droit se sont prononcées, et dans le même sens, de quelle légitimité se réclame-t-on ? de Dieu, c’est-à-dire la Nature, comme l’avance Spinoza ? Débattons de cela, alors. Mais c’est un peu costaud.

Moi non plus je n’aime pas le béton, ou guère, tant qu’il n’est pas façonné par le génie d’un Oscar Niemeyer. Plus on bétonne la terre de nos pères, et plus il y aura de ruissellements, d’inondations éventuellement cataclysmiques (pourtour méditerranéen), sans parler d’une laideur quasi métaphysique (la côte espagnole, adriatique, et ça continue sans qu’aucun politique ne remue le petit doigt : trop d’intérêts sont en jeu) – ne parlons pas de la Corse, et je n’ose imaginer la côte chinoise dans vingt ans. Je ne suis pas sûr non plus (je suis même certain du contraire) que l’autoroute Pau-Bordeaux, quasi déserte vu le montant du péage, était d’une urgence absolue ; moins encore celle dont le projet se suppute – seuls les puissants ont le loisir de supputer – entre Fontenay-le-Comte et Rochefort. On voit très bien qui en seraient les uniques bénéficiaires : les compagnies bétonnières. Certainement pas les populations concernées. Dans un autre champ, plus grave, j’ai été et suis toujours scandalisé par la logique techno-mafieuse au travail lors de Fukushima, et surtout après. Depuis que j’ai vu, et ça remonte à près d’un demi-siècle, Socrate à l’oeuvre chez Platon, je me méfie des experts, et le mot est faible. D’autres lectures (Nietzsche, Heidegger, Deleuze) n’ont fait que conforter cette défiance.

Or justement, les Verts ont trop souvent l’arrogance des experts. On peut les comprendre, puisque dans la société du spectacle tout est à ce point labile et évanescent que seuls les experts (le plus souvent autoproclamés) apparaissent comme un môle, une jetée, un rostre de vérité. Mais on le sait maintenant, rien de plus contingent que la vérité, dont les pôles sont susceptibles de s’inverser périodiquement, comme (dit-on) ceux du champ magnétique terrestre. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà, écrivait Pascal. Que dire alors de la Chine, dont la classe moyenne en expansion continue ne trouve rien de plus légitime que de se mouvoir en Humvee et en BMW série 7 ? Quelle philosophie, plus concrètement quelles pressions de quelles instances vont l’empêcher de rejouer Paris-Dakar dans le désert de Gobi, clim à fond et accélérateur bloqué ? Et de construire un aéroport par mois, parce que c’est tout de même plus pratique que le palanquin ? Quand on prend mille précautions pour pérenniser le triton marbré, que fait-on pour empêcher l’extinction, par pur caprice culinaire, des requins, famille autrement nécessaire à l’ordre du monde ? Je ne cherche pas à noyer le poisson, mais à relativiser un peu nos débats de nantis dégoûtés. Il est légitime de condamner, comme Epicure, les désirs non nécessaires-non naturels que sont la gloriole télévisuelle, le caviar Petrossian à la louche, les croisières Costa. Mais je pense à ces millions (oui, millions) de violonistes chinois(e)s de très haute volée, qui tous et toutes veulent un archet en bois de Pernambouc (Brésil, essence en voie d’épuisement)…et si possible un Stradivarius. Je n’établis aucune hiérarchie, forcément arbitraire, entre ces rêves-là et celui d’un habitant du Nordeste (Brésil) ou du Maharashtra (Inde) de posséder enfin un 4×4 Hyundae. Mais on voit où le bât blesse. Vert, cette couleur n’a pas pour tout le monde la même charge émotionnelle. Pour un Arabe c’est forcément la couleur de l’Idéal. Pour Flaubert en séjour contraint à Luchon, l’écoeurement. Pour Rimbaud, la mort.

Alain PRAUD

3 commentaires sur “Mono no aware, 5 (plutôt verts que morts)

  1. Personne ne se cache, bien entendu, et mon nom est un peu partout sur ce blog (je signe toutes mes traductions).
    Je signe aussi mes poèmes « majeurs », comme « L’Office des ardens », ou « Cercle sous la mer pour PPP »; et j’ai informé mes lecteurs que « Mei Hua » est un hétéronyme.
    Les poèmes de la série « Nishat », commencée en 2002, sont également de votre serviteur.
    Et bien évidemment tous les articles en prose, que je vais signer désormais pour qu’il ne subsiste aucune ambiguïté (non, je ne suis pas Jean-Marc Ayrault). D’autant que ce blog est lu dans 42 pays (pour l’instant)…

    Alain PRAUD

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  2. Commentaire style « petit billet d’humeur » …

    Ah ! Les experts …. Qui délivre le titre d’expert ? Sur quels critères objectifs ? Personne, sauf peut-être les experts entre eux.
    En fait, il suffit généralement de brandir quelques diplômes obtenus (ou pas) dans une quelconque spécialité et de se targuer de l’assentiment de quelques collègues du même sérail, pour revendiquer cette qualité.
    Je ne parle pas des experts près les tribunaux, qui eux-mêmes ne sont jamais d’accord entre eux en terme d’analyse, raison pour laquelle il existe des contre-expertises ou, in fine des décisions collégiales prises à la majorité : c’est dire sur quelles bases les magistrats doivent statuer …
    Mais les plus compétents (puisque ce sont eux que nos gouvernants écoutent : ils sont compétents, forcément compétents) sont vraiment ceux que l’on nous sort du chapeau à tout instant, et généralement pour nous dire ce qu’il faudrait faire pour garantir la survie de la planète pour le plus grand bien des générations futures . Ah ! Les générations futures ! Noble cause ! C’est pour leur bien (et après avoir suivi l’avis d’experts en stratégie et géopolitique) que rien que depuis plus d’un demi-siècle on a réussi à faire (avec les forces les plus vives de nos nations), des guerres dignes des plus fascinantes croisades : la Corée, l’Indochine (deux fois), l’Afghanistan (deux fois) et à chaque fois pour se prendre une « bâche » (pour être un peu trivial). D’ailleurs, les générations futures nous en sauront gré, c’est sûr.
    Mais je m’égare. Revenons au climat. A part des ayatollahs, dignes du prophète Philippulus dans « l’étoile mystérieuse » (si, si, il en y a , ils ont pignon sur rue et leur bobine à la TV, la radio, ils jouent du clavier dans la presse bienpensante, c’est-à-dire toute la presse, du moins celle qui fait « autorité !!!»), il y a les Nicolas Hulot de tout poil, verts, de droite un jour, comme de gauche le lendemain (mon pauvre monsieur, c’est qu’il faut bien gagner sa croûte !) qui sillonnent la planète avec des engins plus polluants les uns que les autres –je vous confirme qu’il est très difficile d’aller en terre Adélie en pédalo- pour nous prédire mille malédictions (en plus que c’est de notre faute à tous, comme on dit au zinc du bistro du coin).
    En 1973, les experts unanimes avaient décrété que dans 20 ans il n’y aurait plus de pétrole sur terre. Pour paraphraser Brassens, « la suite leur prouva que si … ».
    En fait, ils étaient incapables d’évaluer les stocks potentiels d’hydrocarbure et encore moins d’envisager les évolutions technologiques qui ont permis jusqu’à aujourd’hui, à égalité de besoin, de consommer moins.
    Ces experts, maîtres en prédiction s’étaient donc gravement gourés.
    D’autres experts avaient rassuré nos gouvernants et le bon peuple de France que le nuage de Tchernobyl, intelligent qu’il était, n’avait pas franchi nos frontières. On sait maintenant…
    Aujourd’hui, fort de cette expérience particulièrement instructive, et donc de la qualité de nos experts, il vaudrait peut-être mieux attendre une quarantaine d’années pour connaître avec certitude la gueule de la planète en 2050 …
    Le bon peuple subit pieds et poings liés le dictat de l’écologie intégriste (qui profite à certains quand même) : vous sortez vos poubelles trop souvent, on vous taxe ; on veut voir ce qu’il y a dedans, on les pèse pour vous culpabiliser de trop acheter de produits emballés, de jeter vos excédents à l’incinérateur (salops de pauvres) alors que vous pourriez finir vos assiettes, bordel de merde, creuseurs de trous de la sécu !).

    Nos experts en économie se ramassent depuis des décennies et ne font que régurgiter, sur un ton docte, les phénomènes qui viennent d’avoir lieu mais sont incapables de les anticiper.

    D’une façon générale les experts de tout poil ne se battent pas pour entrer dans des gouvernements, ils auraient trop peur d’être mis face à leur incompétence dans l’action.
    J’oubliais les experts en diététique qui assurent dignement la relève des médecins de Molière.

    J’ai entendu, tout récemment, que le soleil allait mourir …dans quelques milliards d’années ; c’est bête comme scoop, on savait cela depuis des siècles.
    En revanche je ne vous dit pas à quoi ressemblera la planète à ce moment-là.
    Faudrait peut-être interroger des experts ?

    PS : j’exagère ? Franchement pas beaucoup !

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