Inactuelles, 35 : N-D des Landes, morne plaine

Ma mère est née à Notre-Dame-des-Landes. Mon grand-père, natif de Nozay, était alors chef de gare à Vigneux, un bled pas loin où il y avait une gare. Il était revenu au pays après six années de guerre et d’occupation de la Rhénanie. Et à cette époque il y avait des gares partout, on prenait le train plus facilement qu’aujourd’hui l’autobus, ma grand-mère et sa fille allaient ainsi à Nantes entendre opéras et opérettes, rentraient par le même moyen dans la soirée. Trente ans plus tard la nourrice de ma mère (Marie Moidon, ça ne s’invente pas) vivait encore là-bas, où son mari était coiffeur. De sorte que le plus ancien souvenir de voyage que je conserve – mais j’avais pris le train presque dès ma naissance – c’est justement le voyage de Notre-Dame-des-Landes. Je devais avoir cinq ans.

C’était alors un bourg grouillant de vie autour de son église sans style et de ses nombreux bistrots. Rares étaient les automobiles, mais il y avait des tracteurs, indices d’une ruralité presque opulente, et des camions à gazogène qui me faisaient forte impression. Mon grand-père m’emmenait promener jusqu’à la coopérative laitière, qui jouxtait un silo à grains haut comme la tour Eiffel, au moins. On croisait des cyclistes qui faisaient tinter leur timbre, pour saluer. Je venais d’un village endormi et guindé depuis la guerre de Cent ans ; il me semblait vivre enfin. Parfois je risquais un oeil dans le bistrot d’en face, où le coiffeur trinquait au Gros Plant avec chaque client ou presque, avec ses longues tables et bancs cirés comme au temps de Brueghel ; plus souvent, assis sur le rebord de sa fenêtre, je faisais la conversation au cordonnier (j’aimais bien les cordonniers, leurs outils bizarres, le parfum des cuirs – mon grand-père avait toute la panoplie, savait changer une bride de sabot). Il y eut un mariage, et avec d’autres enfants je contribuai à la jonchée de sables colorés et de rameaux entre l’église et je ne sais où. On me laissait assez libre, en ce temps-là les enfants ne risquaient à peu près rien.

En avril 2006, visitant une vieille parente dans la région j’ai voulu revoir ce lieu où j’avais joui de moi-même et du monde, un demi-siècle avant. On ne devrait pas. Bien sûr il n’y avait plus ni coiffeur ni cordonnier, ni la taverne de Brueghel. Rien que des bâtisses sans grâce ni histoire, des carrefours giratoires où les voitures ralentissaient à peine, presque plus âme qui vive. Un de ces villages-dortoirs de la grande banlieue nantaise, pavillons bon marché avec nains de jardin et faux puits de pneus, pâturages pour de rares vaches, terrains de football, bribes de forêt à l’abandon. Un désert, comme presque toute la campagne française désormais, et même pas éligible pour résidences secondaires à urbains, a fortiori anglais comme le Lot ou la Saintonge. Et, déjà, des banderoles et des tags : Non à l’aéroport. A l’époque, il y a six ans donc, je me suis dit : normal, ces gens veulent dormir en paix, et leurs pavillons bas de gamme ne vaudront vraiment plus rien, en bout de piste. Mais l’affaire a pris depuis une toute autre dimension.

Sur les blogs ces jours-ci des experts improvisés s’empoignent, ou plutôt tous dans le même sens s’indignent : il ne faut plus d’aéroports, la décroissance arrive, d’ailleurs il n’y a bientôt plus de pétrole, cessons de bétonner la nature, que va devenir le triton marbré ? J’en conclus que les vaches qui restent ne veulent pas être dépaysées, ni les supporteurs du ballon local, et qu’en aucun cas le triton marbré ni ceux qui se battent pour lui n’ont pris, ne prennent, ne prendront l’avion, ce moyen de transport « élitiste » que d’ailleurs plus personne n’emprunte, en tout cas pas moi. Quand je dis moi, notez que je parle des autres, car moi qui écris ces lignes j’ai furieusement besoin de l’avion au moins une fois par an, pour visiter mes proches demeurés en métropole comme on dit, et eux-mêmes l’utilisent pour me venir voir. On m’objectera que rien ne m’obligeait de vivre à la Réunion, plutôt qu’à Notre-Dame-des-Landes par exemple, où presque aucun des protestataires ne vit, ils s’en gardent bien. Sûr aussi que l’avion n’est pas une fatalité, on peut le remplacer par la bicyclette, le baudet, la felouque, le brick si l’on est pressé. On peut même faire le tour du monde en montgolfière, et en beaucoup moins de 80 jours, enfin si tout se passe bien.

Suivant le sage précepte de Spinoza, et de Confucius avant lui, je suis disposé à tout comprendre sans me moquer. Mais quand je lis et entends des gens qui disent sans sourciller qu’il faut se hâter de revenir en arrière, car la planète court à sa perte (comprenez : l’homme, car « la planète » ne sait même pas que nous existons, et survivra très bien sans nous) ; que l’électricité, l’eau tiède et le haut débit peuvent parfaitement provenir des énergies renouvelables en l’état actuel de leur développement (pourvu qu’on n’implante pas de champs d’éoliennes en Aveyron, ni à Noirmoutier, ni autres lieux ventés mais pittoresques) ; que les schistes bitumineux, qui vont assurer à court terme l’indépendance énergétique des USA, peut-être feraient de même pour la France…mais pas question même de faire quelque recherche dans cette direction, car la recherche débouche sur des applications dangereuses pour l’environnement (et c’est la première fois en France à ma connaissance que sous la pression de groupes idéologiques toute recherche est interdite dans un domaine sensible – mais continuons à nous chauffer au gaz russe) ; et, cerise sur le gâteau, que « le monde » n’a plus besoin d’aéroports, ni de ports en eau profonde, ni de trains rapides, ni d’autoroutes, ni de parcs d’attraction, ni de palais des congrès, ni d’auditoriums symphoniques, ni de centres de thalasso, ni de piscines couvertes (l’inventaire du superflu selon ces nouveaux Jansénistes serait long comme d’ici à Pâques) – l’honnête homme des Lumières et d’un peu plus que je m’efforce d’être, et qui chaque matin se promet de progresser dans cette voie (avec un succès mitigé)…ne peut s’empêcher d’esquisser un sourire.

Selon Schelling, philosopher sur la nature, c’est la créer. Mais philosopher sur la nature est une gageure puisque la nature ne nous est pas extérieure : nous sommes dedans, nous sommes elle comme elle est nous, depuis toujours (nos atomes façonnés dans les étoiles) et pour toujours (nos atomes retournés à la forge perpétuelle). A vue de pays (notre idée du Temps) la nature est éternelle, et nous aussi. Que pouvons-nous pour elle ? peu de chose. Et contre elle ? rien. Mais bien sûr si l’on veut appeler « nature » un coin de bocage, par opposition au parc Monceau qui l’est tout autant ; s’il est avéré que le sort du triton marbré (d’ailleurs nullement menacé dans cette affaire) est plus important que la circulation des hommes sur cette terre, et qu’il convient de préserver, perinde ac cadaver, quelques arpents de « nature » archicultivée, forêt comprise bien entendu, au nom de prophéties postmodernes et millénaristes ; alors tout débat devient impossible, car la raison et la religion ne peuvent pas occuper le même espace. Or quand il s’agit d’écologie militante, qu’elle soit le fait des nostalgiques du Larzac ou de générations « new age », on sent pointer le dogme, voire le goût du martyre – dommage : car de religion je ne saurais disputer. Surtout avec des lanceurs de cocktails Molotov qui la main sur le coeur invoquent Lanza del Vasto, le Dalaï Lama et l’amour universel.

Qu’est-ce après tout que la vie des sens, dit Bossuet dans un sermon prononcé devant la Cour lors du Carême de 1662, « qu’un mouvement alternatif de l’appétit au dégoût, et du dégoût à l’appétit « ? Ceux qui aujourd’hui vomissent la « société de consommation » qui les a produits et éduqués, et qui à l’insu de leur plein gré servent une société du spectacle autrement plus délétère, adoreront demain ce qu’ils auront brûlé, comme ces ex-maos devenus recteurs, sous-ministres ou philosophes de salon. Et leurs cabanes dans les arbres n’auront pas vécu plus longtemps que les miennes. A quatorze ans j’y montais feuilleter à mon aise des magazines fort dénudés tout en fumant de longues cigarettes mentholées. S’ensuivait quelque rêverie sur l’amour, les arbres, et toutes ces choses infinies nonobstant l’absence de Dieu. De ces rêveries je ne suis plus sorti, même si je ne grimpe plus guère aux arbres.

Alain PRAUD

2 commentaires sur “Inactuelles, 35 : N-D des Landes, morne plaine

  1. J’adhère ….

    Je tenais ce soir même, un discours similaire ou en tout cas, du même tonneau … à notre chère mère, dont il est rappelé , plus haut, qu’elle est native de la dite commune , sur le ban de laquelle poussera j’espère un aéroport digne de ce nom.
    ….Sauf si l’on cède devant les tenants de la diligence et de la réouverture des relais de Poste …( relire à ce sujet, le délicieux chapitre 1, intitulé « route de Genève », du « voyage en Orient » de Nerval).

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  2. Trois ans après ce post, je reparlais hier au téléphone, à 11 000km, de son village natal à notre vieille maman – à 94 ans sa mémoire est absolument intacte, quoi qu’elle en dise. Elle m’assure donc que c’était en 1955, que j’avais six ans, un bavard capable d’interviewer n’importe qui, surtout le cordonnier d’en face ; et, précision, que la jonchée était plutôt pour la Fête-Dieu qu’on célébrait encore en ces temps reculés. Elle n’a bien sûr jamais pris l’avion, ni conduit une voiture (par contre, en tant que fille, épouse, bru, belle-soeur de cheminots, sur le train elle en connaît un rayon) ; pourtant elle ne voit pas pourquoi certains s’opposent à la construction d’un aéroport aux lieux où elle a vu le jour mais qui pour l’heure n’existent plus, ni les gens. Et pour sa génération, le triton marbré… « Et ce type, là, avec ses grosses moustaches… » Suit une diatribe ma foi bien troussée même si je n’en partage pas tous les termes…contre José Bové. Car les gramounes (mot créole) contemporains, quand ils ont toute leur tête, sont des dévoreurs d’information télévisuelle, et votent en connaissance de cause. Eux aussi veulent préserver la planète pour leurs petits-enfants ; mais surtout pas voter écolo, tant l’image qu’en France ils donnent est répulsive. Peut-être, s’ils étaient allemands…
    Euh, nouveau problème : maman a eu 20 ans en 1941. Ce ne sont pas les mêmes ? Elle en convient, mais qu’est-ce que tu veux, les souvenirs sont là.

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