Du Fu : Le village Qiang , trois poèmes

De hautes nuées s’embrasent à l’ouest
Et le soleil sur la terre est très bas
Porte d’épineux, oiseaux s’y chamaillent
Le voyageur revient de mille li
Ma femme est ébahie de me voir là
Passée l’effusion nous séchons nos larmes
J’erre dans un monde pris de vertige
Vivant me voilà, tel est mon destin
Les yeux des voisins sur le mur, en foule
L’émotion les fait chialer de concert
Nuit profonde, je ranime la lampe
L’un devant l’autre comme dans un rêve

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Bataille de poulets partout ça piaille
Dans ce vacarme arrivent les convives
Les poulets chassés volent dans les arbres
J’entends heurter au portail d’épineux
De vieilles gens mes voisins, quatre, cinq
Venus me choyer après mon errance
Chacun dans sa main apporte un présent
Vin trouble ou clair également versé
Un vin si léger ils battent leur coulpe
Le champ de millet qui donc le laboure
Les armes n’ont pas été raccrochées
Tous les jeunes sont sur le front de l’est
Ils me prient de leur chanter un poème
J’ai honte leur vie est si difficile
A la fin les yeux au ciel je soupire
Ils répandent tous des torrents de larmes

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Devenu vieux, contraint aux expédients
Me voilà chez moi mais sans vrai plaisir
Mon fils chéri habite mes genoux
Il a peur que je reprenne la route
J’aimais la fraîcheur de ces lieux, avant,
L’étang arboré j’en faisais le tour
Mais le vent du nord fait xiao xiao
L’actualité contrarie mon coeur
Vive le millet qu’on vient de couper
Je sens déjà l’arôme de ce vin
J’en ai désormais et à suffisance
Il consolera mes vieilles années

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(traduction : Alain PRAUD)
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Vers la fin de la dynastie Ming (avant 1644, donc) quelqu’un a ordonné qu’on recense les poètes – non pas tous, c’était déjà impossible, mais les seuls poètes de l’époque Tang (618-907). On n’en trouva pas moins de neuf cents, tous estimables. Il y a tant d’étoiles au ciel, mais certaines brillent plus vif que d’autres. Du Fu est de ces astres le plus éclatant peut-être, et les 1400 poèmes qui nous sont parvenus sont un viatique pour notre humanité qui doute d’elle-même. Après tant de brillants traducteurs, mon seul mérite aura été de tenter d’adapter les pentasyllabes de Du Fu en décasyllabes français.

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oiseaux s’y chamaillent… : cao (tsao) = piailler / se quereller.
Les yeux des voisins sur le mur… Textuellement : les têtes des voisins curieux dépassent toutes de la palissade…
Le champ de millet… shu = millet glutineux, et par métonymie pot à vin.
Les armes n’ont pas été raccrochées… bing ge ji wei xi, « armes-cuirasses n’ont pas encore cessé » (la guerre n’est pas finie)
Ils répandent tous des torrents de larmes… si zuo ti zong heng, « Des quatre coins (où l’on est assis) les larmes coulent à volonté »
Mais le vent du nord fait xiao xiao… : c’est aussi le hennissement des chevaux, et le bruit des essieux des chars de guerre.

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