Inactuelles, 34 : Peut-on parler d’Aragon au XXIe siècle ?

Un blog que je fréquente assidument, celui de Pierre Assouline (« La République des livres ») vient de lever un lièvre fort intéressant – et à vrai dire récurrent : peut-on parler librement de certains écrivains, monstres sacrés du siècle passé, dont les ayants droit sont eux bien présents et réactifs ? Un très récent article, Effet collatéral de la confusion des genres en Aragon, vient illustrer une fois de plus ce qui est littéralement une aporie.

Le fils Mauriac (Claude) avait commis un roman intitulé je crois Toutes les femmes sont fatales, proposition à la limite spinoziste, en tout cas non dénuée de raison : la « femme fatale » est un fantasme machiste assez ridicule, voire dégoulinant de sottise entre 1820 et 1950, approximations arbitraires faute de mieux. Il semble que ce mythe, pas tout à fait nécrosé, ait été récemment complété et en partie recouvert par celui du « grand écrivain fatal »…Alors qu’on célèbre en France tout et n’importe quoi, avec quelle discrétion n’a-t-on pas évoqué le cinquantenaire de la mort de Céline (1961), quand aujourd’hui, à l’approche du trentenaire (1982) de celle d’Aragon, des forces vaguement obscures se déchaînent ?

Or si ce doit être sur le mode polémique qui s’annonce – le mot est faible, on devrait dire belliqueux + anachronique + rance transgénérationnel + je sais tout sur le XXe depuis la prise de pouvoir de Hollande au XXIe…Si donc ce doit être ainsi, on aura fait la preuve que l’odieuse société du spectacle a réellement tout gangrené. Alors que l’oeuvre et la vie d’Aragon, inextricablement tressées, sont un cas d’école de ce qu’on est en droit d’appeler, comme Hannah Arendt, La vie de l’esprit.

Daniel Bougnoux édite Aragon dans la célèbre Pléiade à la satisfaction générale : comment se fait-il qu’un seul des chapitres de son récent ouvrage sur le même auteur déchaîne autant d’irrationalité ? C’est qu’il a évoqué avec précision (l’hypotypose des classiques) une séquence autobio lors de laquelle il y avait davantage de string (rouge) et de vaseline (parfumée) que de littérature au sens strict…Ou, pour être moins sibyllin, une scène de drague de l’Aragon de 76 ans en direction d’un de ces éphèbes qu’alors il affectionnait, depuis la mort d’Elsa ce n’était plus du tout un mystère (sauf à l’intérieur du Parti : taceat sexus in politicis…)

Bon, Jean Ristat avait déjà raconté tout ça, les étés à Toulon, la superbe résidence avec piscine, les circonstances de l’écriture de Théâtre/Roman, que je tiens pour un des ouvrages majeurs de la fin du XXe siècle. Les éphèbes alanguis autour de la piscine, et pas si analphabètes que ça, ceux qui s’offraient en le sachant, d’autres peut-être sans le savoir – du moins sans savoir que celui qui s’offrait était Aragon lui-même, celui qu’on disait le plus grand poète du siècle et pourquoi non après tout, même si toute hiérarchie paraît bien vaine sous le regard bienveillant mais surplombant d’Apollinaire…Faisons donc commencer ce siècle insensé après la mort d’Apollinaire, après celle de Proust même : alors on y voit mieux, il y a Pasternak, Rilke, Lorca, Faulkner, Cummings, Primo Levi, Chalamov, Pasolini, Nabokov, Mailer, Mishima, Oé…En France ? Céline, Malraux, Camus, Beckett, Gracq, Simon, Perec, Ponge, Michaux, Jaccottet, Breton si l’on veut…Aragon. On peut faire les tours et détours qu’on veut, on ne peut pas contourner Aragon. Poète, romancier, essayiste, mémorialiste, polémiste, homme de presse – il n’y a guère que le théâtre, mais le théâtre chez lui est partout, par exemple dans Théâtre/Roman, qui renferme aussi quelques-uns de ses plus beaux poèmes,

Et le deuil doré des bouvreuils de verre
Et le vent perdu dans l’hiver des mots

jusqu’aux aveux/adieux déchirants de la toute fin du livre :

Tous les oiseaux se sont enfuis d’entre mes branches
Leurs nids abandonnés sèchent comme des pleurs
Au coin des joues
Il est parti le peintre de la toile où je demeure
A la façon de l’araignée
A la façon d’un repentir

Il faudrait tout citer, mais à quoi bon ? le livre n’est pas introuvable, par exemple dans la fameuse Pléiade avec les autres romans, cinq volumes tout de même dont se détachent encore selon moi Aurélien, La Semaine sainte, La mise à mort, Blanche ou l’oubli qui à vingt ans m’émerveilla. Et tant de poèmes, pas forcément ceux devenus rengaines, plutôt Les adieux. Où en étais-je ? A l’affaire Bougnoux.

Celui-ci s’étonne, ou feint, de retrouver Ristat posté au bas de l’escalier après la séquence de la chambre, qu’on croirait tirée de quelque pièce de Ghelderode. Mais quand on prend la peine de lire Ristat, et notamment Avec Aragon (Gallimard, 2003) qui est tout sauf anodin, on voit clairement qui était Aragon, qu’un seul mot ni deux ne cerneront pas assurément : emporté, vindicatif, magnifique au sens classique, aventureux, dionysiaque voire faunesque, perfectionniste et follement négligent, gourmand de tout et curieux du reste, dépressif jusqu’à suicidaire…Si quelqu’un s’est mis en danger toute sa vie, et a bien failli plusieurs fois y laisser la peau…Bien plus qu’un jaloux dans l’escalier, le jeune poète et déjà quasiment héritier du maître (Aragon dira prolongateur) était surtout anxieux pour la sécurité d’un vieil homme qui d’aventure en escapade nocturne aurait bien pu finir comme Pasolini (avant moi – mais je l’ignorais – le rapprochement avait été fait par Vitez). Si peu que je les aie vus ensemble, j’ai été frappé de cette sollicitude filiale, de cette inquiétude devenue permanente (on était en 1980) – Jean racontant qu’il avait offert, ou envisagé d’offrir à Louis une canne-épée sophistiquée dont « notre ami » eût bien été en peine de faire usage, l’eût-il voulu d’ailleurs.

Après ça que reproche-t-on à Aragon pour l’écarter encore du Panthéon des lettres, et lui barrer l’entrée du Panthéon tout court, où il aurait sa place entre Hugo et Jean Moulin ? Mais, d’être Aragon simplement, puisque il n’y a qu’à se servir : trop doué, ce qui exaspère les laborieux ; trop coco, ce qui est rédhibitoire non seulement pour la droite-toute, mais aussi et plus encore peut-être (à l’exemple de Mitterrand) pour la social-démocratie (on préfère le dire « stalinien », ça donne bonne conscience) ; et puis trop quoi ? mais, trop pédé, révérence parler. Là-dessus le silence lourd de sous-entendus est quasi unanime. Stalinien passe encore, s’il n’était en outre que le résistant qu’on ne conteste guère, et l’amant exclusif d’une exclusive Elsa – mais homo déclaré, et boulimique, à 70-80 ans, horresco referens. Le priapisme du vieil Hugo était certes ancillaire et un tantinet pédophile, mais au moins lui ne faisait pas de faute de genre. Paradoxe grotesque de l’époque : les mêmes qui se glorifient d’une loi sur le mariage (le mariage !) attendue par une minorité d’homos (et dont se contrefiche la majorité des citoyens, malgré ce qu’on leur fait dire par sondages répétés), ces mêmes s’apprêtent à maintenir sous le boisseau, ils voudraient sous le sac et la cendre, pour disons vingt ans encore, un écrivain majeur du XXe siècle, mais politiquement et sexuellement peu correct.

Jean Ristat a-t-il bien fait d’obtenir la censure de quelques pages que du coup on trouve étalées partout ? Je ne sais, n’étant ni le fil(s) perdu, ni le prolongateur. Le fait est que ça appuie là où ça fait mal.

Alain PRAUD

Un commentaire sur “Inactuelles, 34 : Peut-on parler d’Aragon au XXIe siècle ?

  1. Lu sur le blog de « la république des lettres » le texte intitulé : Effet collatéral de la confusion des genres en Aragon …pour mieux comprendre ta réaction….

    Qu’un texte qui rapporte une situation … déplaise au gardien du temple Aragon dès lors qu’il jette une part de malséance sur le personnage, me laisse pantois …

    Les seconds voire troisièmes couteaux, se comportent toujours en ayatollah, dès lors qu’ils prétendent savoir seuls et exclusivement, ce qui est bon pour la conservation de la mémoire de ceux qu’ils représentent (juste juridiquement).
    Les portes serviettes ou autres larbins désignés héritiers et gardiens du temple en font toujours trop et se croient investis d’une mission quasi divine, persuadés qu’ils sont de détenir « la vérité » et de devoir cacher ce qu’ils croient être la part d’ombre de leurs maîtres. Obtus comme des chiens de garde.

    On pourrait en dire autant de tant d’autres d’ailleurs : Lucette Destouches (aujourd’hui centenaire) et surtout François Gibault dont la place près de cette dernière me met mal à l’aise. Apparu à Meudon peu après le décès de Céline, il a bien compris l’avantage et le rôle qu’il pourrait tirer de la situation qui s’offrait à lui. C’est désormais lui le « gardien du temple » ; il a les clés, les codes. Quelle est sa légitimité ? il est l’un des nombreux biographes de Céline ; et alors ? Tout ça pour dire que les pamphlets (que l’on peut télécharger sans problème sur internet) ne seront publiés qu’après le décès de Lucette et dans des conditions (notes, avertissements …) que l’auteur lui-même n’est évidemment plus en mesure de valider ou d’autoriser.
    Ce ne serait rien si ces textes étaient anodins. Mais toute justification, toute exégèse, plus d’un demi-siècle après le décès de leur rédacteur, risque de devenir un galimatias parfaitement « bienpensant » …. Navrant tout ça.

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