Pasolini : Le lamento de l’excavatrice, 3

Et je rentre chez moi, riche de ces années
toutes neuves, que jamais je n’aurais pensé
sentir soudain si vieilles en mon coeur

loin d’elles maintenant comme de tout passé.
Je gravis les allées du Janicule endormi
d’un carrefour art nouveau à une placette arborée,

à un tronçon de rempart – désormais au bout
de la ville, sur la plaine onduleuse
qui s’ouvre à la mer. Et de nouveau germe

en mon coeur – inerte et obscur
comme la nuit abandonnée au parfum –
une semence à présent trop mûre

pour encore donner du fruit, dans l’empilement
d’une vie devenue lasse et âpre…
Voici Villa Pamphili, et dans la lumière

qui paisiblement se réfléchit
sur les murs neufs, la rue où j’habite.
Près de ma maison, sur une herbe

réduite à une sombre écume,
une trace, par dessus des gouffres creusés
de frais dans le tuf – retombée toute rage

de destruction – rampe contre des immeubles
clairsemés et des coins de ciel, inanimée,
une excavatrice…

Quelle douleur m’étreint, devant ces matériels
chamboulés, jetés çà et là dans la boue,
devant ce chiffon rouge

qui pend à un chevalement, dans l’angle
où la nuit paraît plus triste encore ?
Pourquoi, à cette couleur éteinte de sang,

ma conscience aussi aveuglément regimbe
et se cache comme obsédée par un remords
qui toute entière, jusqu’au tréfond, l’afflige ?

Pourquoi au fond de moi ce même sentiment
de jours à jamais inaccomplis,
qui émane du firmament mort

contre lequel pâlit cette excavatrice ?

Je me déshabille dans une de ces innombrables chambres
où l’on dort, Via Fonteiana.
Temps, tu peux tout excaver : espérances

comme passions. Mais non pas ces formes
pures de la vie… A elles se réduit
l’homme quand il a atteint le fond

de l’expérience et de la confiance
en ce monde… Ah, jours de Rebibbia,
que je croyais perdus dans une lumière

de nécessité, et que maintenant je vois si libres !

Dans le fond de mon coeur alors et avec lui
par les tribulations qui en avaient détourné le cours
en direction d’un destin humain,

regagnant en ardeur la lucidité
déniée jusque là, et en ingénuité
l’équilibre interdit – à la lucidité

comme à l’équilibre s’appliquait d’autant plus
en ce temps-là mon esprit. Et l’aveugle
regret, témoin de toute ma lutte

avec le monde, voici qu’il était refoulé
par des idéologies d’adulte, mais sans expérience…
Il devenait, ce monde, le sujet

non plus de mystère mais d’histoire.
Et se multipliait par mille la joie
de le connaître – comme

tout homme avec humilité le connaît.
Marx ou Gobetti, Gramsci ou Croce,
était au vif de l’expérience vive.

Et la matière d’une décennie d’obscure
vocation se transforma quand je m’employai à rendre clair
ce qui apparaissait comme le visage idéal

d’une génération idéale ;
dans chaque page, dans chaque ligne
que j’écrivais, dans l’exil de Rebibbia,

il y avait cette ferveur, cette présomption,
cette gratitude. Tout neuf
de ma nouvelle condition

de vieux travail et de vieille misère,
le peu d’amis qui me rendaient visite
ces matins ou ces soirs

à l’abandon sur le Pénitencier
me virent nimbé d’une vive lumière :
révolutionnaire bienveillant, violent

en mon coeur et en ma langue. Un homme était en train de naître.

(traduction : Alain PRAUD)

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