Mono no aware , 1 (Parachutiste)

(Cette nouvelle catégorie vient combler un vide dans ce blog : la réaction rapide à un fait d’actualité, important ou futile, relevant de la politique ou de la culture ou des technosciences. En japonais classique, mono no aware signifie à peu près « le sentiment des choses », plus précisément ce pincement au coeur devant leur impermanence, leur rouille/solitude ((sabi/sami), leur patine délicate, goûteuse même, qui nous signifie notre fin. Ce n’est pas triste, au contraire, et le Japon est plutôt réputé pour aller de l’avant, en flirtant même avec une culture générale du virtuel. Pour plus de précisions sur ce concept étranger à nos affects courants, voir Jacques Roubaud).

« L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. » La redondance de « veut » est maladroite, mais les fameuses « Pensées » ne sont que des brouillons, qu’un perfectionniste comme Pascal (toute l’écriture du second versant du XVIIe siècle est follement perfectionniste) aurait forcément amendés. Cependant Montaigne écrivait déjà, un demi-siècle plus tôt : »Ils veulent se mettre hors d’eux et eschapper à l’homme. C’est folie ; au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bestes ; au lieu de se hausser, ils s’abattent. » (Essais, livre III, ch.XIII – la dernière page de ce grand livre). Peu avant il avait écrit ceci, que l’on cite moins et pour cause :

« Esope, ce grand homme, vid son maistre qui pissoit en se promenant : « Quoy donq, fit-il, nous faudra-t-il chier en courant ? »

C’est très exactement ce que j’éprouve devant l’exploit mirifique, fabuleux (les commentateurs médiatiques ont déjà épuisé tous les superlatifs pour Lance Armstrong et autres Usain Bolt), et très précisément surhumain (ou hors-humain) de l’Autrichien-qui-tombe-plus-vite-que-sa-masse : cet homme a accompli la prédiction d’Esope. Tout parapentiste déjà se croyait oiseau quand il n’était qu’un caillou suspendu ; nous sommes fondés désormais, moyennant quelque témérité et beaucoup de technologie (pour Magellan ou Roland-Garros c’était le contraire), à nous prendre pour des météorites – enfin presque. Mes semblables qui marchaient sur la Lune, qui même faisaient mine d’y jouer au golf, j’aurais bien voulu être à leur place ; là, point du tout. Né Buffle de Terre, comme bien d’autres, selon la cosmogonie chinoise, j’ai de surcroît le pied large, la cheville épaisse, une aversion de chat pour l’eau, et la même propension au vol plané qu’un taureau de combat ; avec ça une tendresse particulière pour les arbres, surtout vieux et massifs, et pour le feu des entrailles de la Terre, sur lequel je suis pour ainsi dire assis.

C’est assez dire que le parachutisme est à mes yeux un moyen de guerre et sinon un goût bizarre. Quand en plus on se mue en projectile, que montre-t-on ? Que nul ne sait ce que peut un corps (Spinoza) ? A peine, tant l’appareil technoscientifique est pesant (comme pour les hommes « marchant » dans l’espace depuis la station spatiale). Nonobstant les crieurs radio-télé qui donnent à tout va de « l’énormissime », chacun de nous, héros olympiques inclus, se résume à 7-8 kg de matière sèche, 2 mètres carrés de peau, et une force physique d’un douzième de cheval-vapeur (pour tracter une diligence à pleine charge il eût fallu une cinquantaine d’entre nous, et costauds). Or non seulement ces paramètres n’ont guère évolué depuis le néolithique, mais s’ils l’ont fait c’est à la baisse : aucun de nous, si sportif soit-il, n’a conservé la robustesse, la résistance, l’endurance au mal, d’un esclave romain, d’un matelot de Magellan, voire d’un Poilu de 14. Alors que veut-on prouver ? Herzog a triché sur l’Annapurna, Lance Armstrong et consorts sur leurs vélocipèdes, et plus va plus on triche et trichera.

Car ainsi que le prédisait Leroi-Gourhan, l’homme du futur et a fortiori les espèces qui lui succèderont n’auront plus besoin d’un corps, mais d’un artefact infiniment plus performant, dont nous n’avons aujourd’hui qu’une faible idée (mais les apprentis-sorciers, eux, salivent). En ce sens, l’avenir radieux qui chante est pour demain matin.

2 commentaires sur “Mono no aware , 1 (Parachutiste)

  1. J’ai particulièrement aimé celui-ci.
    Vous me confirmez dan smon idée qu’un tricheur aussi efficace qu’Armstong est un vrai héros postmoder et que l’opprobe qui pèse sur lui est une malveillance de la foule ignorante.
    Vive les technomecs et les androïdes cérébrés de frais.

    Claude Doucet

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