Inactuelles, 33 : La guerre du Vietnam n’est pas finie (la petite fille de la photo)

Je me suis bien ennuyé, en Terminale, pendant les cours de philosophie. La dame qui officiait y était certes pour quelque chose (assise, elle lisait son cours), mais aussi le contenu du programme en ce temps-là : beaucoup de psychologie au détriment de ce qui me paraissait, et toujours, le coeur nucléaire – la métaphysique au sens large (moi, le monde, autrui…Dieu s’il en reste). Hors du cours je lisais avec passion L’Etre et le Néant, et bien sûr le Traité de métaphysique de Jean Wahl. Et Nietzsche, toujours, mon oxygène.

N’importe, c’était la guerre au Vietnam et nul ne pouvait l’ignorer. Certes la propagande soviétique ronflait à plein régime ; mais la meilleure propagande anti-américaine venait des yankees eux-mêmes, de l’omniprésence de leurs images, des témoignages à charge de leurs reporters de guerre. Inimaginable aujourd’hui, cette transparence reposait sur un socle d’impavide bonne conscience : cette guerre était juste, puisque à l’instar de la guerre de Corée elle visait à contenir le Communisme, ce Mal absolu. Seuls des drogués chevelus et gratteurs de guitare, vautrés sur des campus où ils n’étudiaient rien sinon des théories subversives, pouvaient en contester la légitimité.

A vrai dire il y avait plus que des nuances entre ces contestataires eux-mêmes. Chevelu je l’étais, mais plutôt violoneux que guitariste, et si j’étais aussi féru de Jimi Hendrix que de J-S Bach – je le suis toujours, et des deux -, ça n’allait pas jusqu’à mettre des aromates dans mon tabac ; et quant au peace and love, nus en communauté, mocassins et teepees, ma foi… Je crois pouvoir dire que je n’ai jamais été ce qu’on appelle un pacifiste. Je ne voulais pas l’abolition de toutes les guerres, ni le désarmement universel (de facto unilatéral), mais bien la victoire par les armes de « mon » camp. Je voulais ardemment la victoire du Vietcong. Le sang ne me fait pas peur ; ni le mien, que pour diverses raisons j’ai souvent vu couler, ni a fortiori celui de l’autre, complice ou ennemi. J’aime la viande crue, les chevaux sans selle, la tauromachie ; comme Rimbaud je ne me reconnais pas d’ancêtres gaulois – mais alamans ou vandales oui. Et j’ai donné à mon fils le nom de ce prince wisigoth qui eut l’audace de mettre Rome à sac (lors de son baptême, auquel je n’assistais pas, le curé refusa ce nom païen et lui substitua je ne sais quel autre). Je suis un Barbare latinisé de fraîche date, qui a longtemps préféré les livres interdits, le blasphème systématique, les alcools de feu, les voitures trop rapides, les amours dangereuses. Je voulais donc que le Vietcong écrase l’Amérique, ce « tigre de papier » de la propagande maoïste, et ne doutais pas de cette issue. Etions-nous nombreux dans ce cas ? Pas tant que cela en vérité. Vue à travers la lentille gravitationnelle du temps écoulé, quarante-cinq années, il peut sembler que toute une génération, debout contre la guerre au Vietnam, était mûre pour adhérer aux idéaux de mai 68. La réalité est toute autre.

En attendant des engagements plus décisifs, dans l’ennui des cours de philo mon activisme anti-US se limitait à l’écriture de poèmes « engagés », genre que par la suite je n’ai pratiqué qu’avec parcimonie ; et comme j’ai conservé mes cahiers manuscrits de ces lointaines années, c’est toujours avec un rien d’étonnement amusé que je relis, par exemple, La sueur d’acier m’a dit (avril-mai 1967):

parce que les puits sont profonds et les herbes trompeuses
et que le golfe du Tonkin sommeille sous les brises
Viêt-Nam terre de chanvre mystique terre des viols et des spasmes et des poignards au poing et des grenades dans les manches
Viêt-Nam terre de visages fermés
les barbares sont les mêmes et pourtant ils n’ont pas de viande sous la selle de leurs chevaux
le rouge n’oubliez pas c’est la teinte sauvage
(…) devant la fierté symétrique l’hydre n’a pas assez de têtes le sang aussi est une aumône face contre terre l’étreinte poussiéreuse de l’innocence
comme elle est belle la Louisiane entre la vie et la mort

…Naturellement le poème est plus long, environ six fois plus long. On y fustige constamment « la mort à cinquante étoiles » et ce crime quotidien, l’usage des défoliants (le fameux « agent orange ») et du napalm surtout :

napalm napalm cris de femmes et d’enfants

Or quelques années plus tard, le 8 juin 1972, allait paraître à la face du monde une photo qui vaudrait à son auteur le prix Pulitzer et qui mettait une fois pour toutes, sur ces victimes abstraites, un visage et un corps, ceux d’une fillette courant nue sur une route au milieu d’autres enfants terrifiés. Phan Thi Kim Phuc, 9 ans, venait d’être « napalmisée » par un avion sud-vietnamien – qui bombardait par erreur son propre camp, mais qu’importe ? Après cette photo le « péril rouge » ne pesait plus rien. La guerre était perdue, bien avant ce jour de 1975 qui verrait le drapeau vietcong hissé sur l’ambassade américaine de Saïgon.

Quarante ans après, et au prix d’une vingtaine d’opérations, Kim Phuc est vivante et en bonne santé. Exhibée par le régime vietnamien pour les besoins de sa propagande elle a fini par émigrer au Canada où elle a fondé une famille ; mais sa survie a d’abord été possible grâce aux interventions obstinées de l’auteur de la photo, Nick Ut, 21 ans à l’époque, et d’un journaliste britannique de l’agence ITN, lui aussi présent sur les lieux. L’histoire d’une icône commençait comme un conte de fées ; icône oui, comme celle du Gavroche à casquette du Ghetto de Varsovie, bras en l’air devant ses bourreaux – eux-mêmes prenaient les clichés, sûrs d’une impunité éternelle. Icônes, parce que ces images témoignent de ce terrible XXe siècle (le XXIème s’annonce pire) qui a vu le développement de la guerre totale, non contre une armée, mais contre les populations civiles. Guernica, Nankin, Coventry, Leningrad, Dresde, Tokyo, Hiroshima, stations d’un chemin de croix que l’humanité s’impose et dont elle portera à jamais les stigmates. Les crimes contre l’enfance commis en connaissance de cause étant les plus inexpiables. Témoin (martyre), la petite fille de la photo témoigne pour tous les enfants-martyrs, ceux de Halabja, de Sarajevo, du Rwanda, du Congo, de Gaza, de partout en Syrie où les snipers et les pilotes de Bachar les visent en priorité. Et la Syrie c’est comme le Vietnam d’alors ; on peut y multiplier les incantations pacifistes ; mais ce malheureux pays n’aura de paix que par la défaite de ses bourreaux. Autrement dit : par les armes.

Alain PRAUD

2 commentaires sur “Inactuelles, 33 : La guerre du Vietnam n’est pas finie (la petite fille de la photo)

  1. S’agissant de la Syrie (comme lors d’autres conflits) la pensée unique a le don de m’énerver passablement.

    Je fais donc mien un commentaire, concernant le conflit en Syrie, relevé récemment dans la presse :  » les insurgés ont été affublés de toutes les vertus démocratiques malgré l’ignorance que nous avons, de leur programme et de l’identité des meneurs. Une information manichéenne est diffusée sans que l’on se demande pourquoi l’insurrection n’avait pas embrasé tout le pays en quelques jours comme en Tunisie ou en Égypte. Informations provenant exclusivement des opposants, reportages à charge, pas de débat contradictoire, interprétation tendancieuse des événements, occultation des exactions des insurgés  » ce matraquage unilatéral nous empêche d’appréhender correctement la situation.

    En clair, il y a tout lieu de penser qu’en se débarrassant d’une dictature indiscutable, on va tomber de Charybde en Scylla, laissant s’installer un pouvoir islamique tout aussi dictatorial mais avec, en plus l’effacement de la laïcité (réelle en Syrie) faisant perdre notamment aux femmes (mais pas que) des libertés appréciables.

    Il suffit d’observer la situation des femmes dans tous les pays méditerranéens qui « se libèrent  » sous le regard béat du vieil occident.

    Enfin, imaginer que c’est le combat du méchant contre les gentils, Zorro et Robin des Bois contre Hitler, le bien contre le mal, c’est faire preuve d’une naïveté particulièrement coupable . Les « insurgés » n’ont -ils pas de snipers, n’ont-ils pas intérêt à tuer des civils (supposés soutenir l’autre camp) dont des enfants et à exhiber leurs cadavres en accusant le camp adverse ?
    Ces stratégies sont appliquées dans tous les conflits de la planète et sont vieilles comme le monde.
    La Syrie demain ? Plus de dictature , plus de tortionnaires. Juste des salafistes au pouvoir. Juste l’obscurantisme, la haine et un peuple sous le joug d’intégristes fanatiques.
    On en reparlera malheureusement, mais l’avenir semble déjà tout tracé.

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  2. Oui. Mais revenons un instant au Vietnam, objet de l’article. On pourrait dire que nous avons été irresponsables de soutenir le Vietcong en ignorant superbement que c’était le bras armé d’un régime totalitaire, en un sens pire que l’Etat « fantoche » sud-vietnamien. « Un air de liberté flottait sur Saïgon », écrivait Jean d’Ormesson, et il n’avait pas tort, révérence rendue à feu Jean Ferrat. L’exode massif des « boat people » a montré ce qu’il en était. Pour autant notre position était juste, car les USA s’étaient embourbés dans une guerre odieuse, injustifiable, où leurs exactions étaient sans commune mesure avec celles des autres. Une des questions est là, pour le philosophe, qui ne peut pas planer éternellement au-dessus de la mêlée : sans commune mesure. Puisqu’il faut s’engager, au moins que ce soit du côté des moins-disants en exactions. En gardant les yeux ouverts. (Mais mon prof de philo d’hypokhâgne disait en mai 68 : « Les yeux fermés, je vote communiste ». Et c’était un vrai philosophe pourtant).
    De même, et c’est encore plus parlant peut-être : quelle était la position juste concernant la Guerre d’Espagne ? Vu d’aujourd’hui assurément, défendre la République agressée par les hordes franquistes. Mais on ne peut (on ne pouvait) ignorer que ça revenait aussi à couvrir les exactions républicaines, curés fusillés, religieuses violées, etc. Pour autant, la position juste était claire, et l’est toujours : on ne peut pas renvoyer dos à dos les Brigades internationales et les égorgeurs marocains de Franco, sans même parler des Stukas de la Luftwaffe bombardant Guernica.
    Alors, pour ce qui est de la Syrie, je ne parlerais pas d’une « pensée unique » (vocable ressassé par Marine, je ne te l’apprends pas), mais de deux : celle de l’Occident et en effet de sa bonne conscience, sans compter ses intérêts dans l’affaire (surtout stratégiques, anti-Iran – car économiquement la Syrie ne vaut pas un pet de lapin) ; et, symétriquement, celle de l’axe Moscou-Damas-Téhéran-Pékin, rien que des enfants de choeur aux intérêts divergents mais qui se rejoignent sur une plate-forme : les Droits de l’homme sont une invention venue d’ailleurs (judéo-maçonnique diront certains), charbonnier est maître chez soi comme au Tibet, en Tchétchénie, et touche pas à ma base navale (Poutine). L’Otan entend rester maître de la Méditerranée, ben oui mais c’est chez nous, la Russie n’a rien à y faire. Rien là de nouveau.
    Là où nous différons le plus peut-être c’est sur cette aporie de l’Ordre et du Chaos. D’abord il n’y a pas d’exemple d’un pouvoir théocratique récent qui ait commis autant de massacres, voire de génocides, qu’une seule dictature totalitaire genre Staline, Mao (plus fort encore : voir le « Grand Bond en avant » de 1956 et ses 40 millions de morts au bas mot), sans oublier les Khmers rouges et autres. Je ne suis pas suspect, tout mon blog en témoigne, de la moindre complaisance envers les intégristes religieux, et surtout musulmans (ça fait mauvais genre mais j’assume). Pour autant, s’il faut choisir (et il le faut) entre l’Ordre (des cimetières) et le Chaos (islamo-on ne sait quoi, car plus personne ne sait qui combat en Syrie ; mais à qui la faute ?), je choisis et choisirai toujours le Chaos. Car du Chaos peut renaître quelque chose ; du cimetière, rien.

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